Politique

Le baroud d’honneur de Mustapha Adib

Six ans après sa libération, l'ex-« officier libre » dénonce les « fausses promesses » de ceux qui l'ont utilisé. Dans son collimateur, Driss Basri et... le prince Moulay Hicham.

C’est l’histoire d’un naufrage humain et politique. En 1998, Mustapha Adib est encore un jeune officier idéaliste. Capitaine dans l’armée de l’air marocaine (affecté à la base d’Errachidia), il a la trentaine, le visage poupin et les yeux qui brillent. Servir « son roi et sa patrie », c’est la mission qui lui tient à coeur.  Mais, aujourd’hui, il n’est plus que « l’ex-capitaine Adib ». Il n’habite plus son pays, vivote entre Paris et sa banlieue. Découragé par une série d’échecs, amer et conscient d’avoir été utilisé, il a renoncé à chercher un emploi en juin dernier. Il n’a plus ni argent ni illusion. Et, surtout, s’estime sali.
Les raisons de sa chute, les Marocains s’en souviennent. L’affaire avait fait grand bruit. Il y a dix ans, Mustapha Adib dénonce, dans une lettre à celui qui deviendra Mohammed VI, un trafic de carburant organisé par le lieutenant-colonel de sa base. Prince héritier et numéro deux des Forces armées royales (FAR) à l’époque, le futur souverain diligente une enquête. Le coupable est condamné à dix-huit mois de prison. Le jeune capitaine, lui, a le sentiment du devoir accompli et se sent soutenu par la monarchie. Mais pour un temps seulementÂÂ Dans la foulée de la condamnation de son supérieur, il est muté deux fois sans raison et subit brimade sur brimade. Il n’est pas bon que les petits officiers dénoncent leurs chefsÂÂ Dépité, Adib s’en ouvre à la presse étrangère : dans les colonnes du quotidien français Le Monde, il dénonce le système de corruption qui, selon lui, gangrène les FAR et les représailles dont il est victime. Une confession qui lui vaudra d’être jugé par un tribunal militaire, radié de l’armée, puis de passer deux ans et demi en prison pour « outrage à l’armée » et « violation des consignes militaires ». Adib se sent lâché.
Libéré en mai 2002, le désormais ex-capitaine commence par chercher un emploi au Maroc. Peine perdue. De guerre lasse, il part alors tenter sa chance en France, où il reprend des études à l’École nationale supérieure des télécoms (ENST). Depuis qu’il a obtenu son diplôme, en 2004, il va de stages en petits boulots et dit n’avoir toujours pas reconstruit sa vie. « À cause d’une injustice. »
Dans l’interview qui suit, recueillie en banlieue parisienne, il lève un coin du voile sur une période troublée et complexe : celle du début des années M6, quand des personnalités aussi opposées que le « prince rouge » Moulay Hicham et l’ex-grand vizir de Hassan II Driss Basri conjuguèrent en vain leurs efforts pour déstabiliser le nouveau souverain, quitte à accréditer à cet effet l’existence de mouvements fantômes comme celui des « officiers libres ». De l’affaire Mandari à l’affaire Adib, le fil rouge est le même et le gâchis humain identique.

Jeune afrique : Après un long silence, vous venez de publier une lettre dans laquelle vous dénoncez l’attitude de certaines personnalités marocaines. Pourquoi avoir attendu ?

Mustapha Adib : Jusqu’à maintenant, je me suis surtout préoccupé de ma vie professionnelle. Mais aujourd’hui, il est temps que je tire la sonnette d’alarme. Il n’y a aucun calcul politique derrière ma lettre. J’ai seulement reçu des promesses de certaines personnes qui ne les ont pas honorées. J’avais à coeur  de dénoncer ces fausses promesses.

Dans cette lettre, vous affirmez que le prince Moulay Hicham [le cousin de Mohammed VI, NDLR] n’a pas tenu ses engagements. Que vous a-t-il promis ?

En novembre 2007, je suis entré en contact avec lui par mes propres réseaux. J’avais des difficultés financières. Il m’a demandé : « Tu as besoin de combien ? » Je lui ai répondu. Il m’a promis de faire le nécessaire très rapidement. Finalement, il ne m’a donné que le quart de la somme qu’il m’avait promise. Je l’ai relancé plusieurs fois, en vain. Le fait qu’il ne tienne pas ses engagements alors que sa démarche était libre et volontaire m’a surpris.

Quelle somme lui avez-vous demandée ?

Je préfère ne pas révéler le montant. Mais je peux vous dire qu’il est inférieur à 100 000 euros.

Est-ce pour qu’il vous aide que vous dénoncez aujourd’hui son attitude ?

Non, mais son aide serait la bienvenue et j’en serais honoré, car je le respecte.

L’avez-vous déjà rencontré physiquement ?

Non, nous avons uniquement parlé au téléphone.

Pourquoi, d’après vous, s’est-il engagé à vous aider ?

C’est quelqu’un qui oeuvre  pour la démocratisation au Maroc, et j’ai été victime d’une injustice. Peut-être voulait-il la réparer.

Vous reprochez également à Driss Basri [ministre de l’Intérieur de Hassan II, décédé à Paris en août 2007, NDLR] de n’avoir pas honoré son engagementÂÂ

C’était au début de 2007. J’avais l’idée de lui exposer ma situation financière. J’ai consulté des militants des droits de l’homme au Maroc, qui m’ont conseillé d’aller le voir. Alors je l’ai appelé, et il m’a reçu chez lui, dans le 16e arrondissement de Paris. Je lui ai fait part de mes besoins. Là encore, je ne vous révélerai pas le montant. Il m’a dit que je recevrai le tout dans sept à dix jours. Mais il ne m’a rien versé du tout.

Pourquoi Driss Basri, à qui on impute bien des injustices, aurait-il volé à votre secours ?

Peut-être pour se racheter des années de plomb, c’était la fin de sa vie.

Pourquoi, d’après vous, Moulay Hicham et Driss Basri se sont-ils finalement rétractés ?

J’ai beau chercher une explication, je ne sais pas.

Avez-vous sollicité d’autres responsables marocains ?

Non, uniquement Driss Basri et Moulay Hicham.

Pourquoi avoir pensé à eux ?

Je ne peux pas vous le dire, ça s’est trouvé comme ça.

Vos explications ne sont guère convaincantes. On dirait que votre démarche n’était pas spontanée, que vous agissiez pour le compte de quelqu’unÂÂ

Non, je n’ai été manipulé par personne. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai seulement pris conseil auprès de militants des droits de l’homme avant de m’adresser à Driss Basri. C’est tout.

Vous pointez également du doigt les « pratiques minables et contraires à la supposée nouvelle ère » des services secrets marocains. À quoi faites-vous allusion ?

J’ai longtemps cherché du travail au Maroc, dans les télécoms, car je suis ingénieur télécoms de formation. Je me suis notamment tourné vers Méditel et Maroc Télécom, qui m’ont opposé une fin de non-recevoir. Je suppose que leurs patrons ne voulaient pas prendre de risques. J’ai aussi postulé chez Wana. Sa direction m’a dit qu’elle devait attendre le feu vert avant de me recevoir. J’ai finalement été reçu à Casablanca, on m’a dit que j’avais un profil intéressant et que je devais passer deux entretiens. Mais je n’ai eu aucun rendez-vous. J’ai de nouveau sollicité la direction, qui m’a annoncé que, finalement, elle ne donnait pas suite à ma demande. Je n’ai reçu aucune autre explication. Je pense que les services secrets marocains sont intervenus pour empêcher ma candidature d’aboutir.

Pourquoi ?

Je pense que les généraux, dont j’ai révélé les pratiques, veulent tout simplement me nuire.

Selon vous, l’armée était gangrenée par des pratiques de corruption. Est-ce encore à l’ordre du jour ?

Bien sûr, elles perdurent. Je le sais, car j’ai encore beaucoup de contacts avec des officiers. Rien n’a été entrepris pour les éradiquer.

Souhaiteriez-vous réintégrer l’armée ?

Si on m’y invite, oui. Rien n’est impossible tant que je n’ai pas 60 ans. Mais à la condition qu’une commission éclaircisse les crimes et les délits commis par les officiers.

Mais avec toutes les accusations que vous lancez, n’avez-vous pas peur de devenir un paria ?

Je n’ai plus rien à perdre.

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