Politique

Le saut dans le vide

À la tête de la junte qui a renversé Sidi Ould Cheikh Abdallahi le 6 août, le général Mohamed Ould Abdelaziz, chef de l’État autoproclamé, a bien promis une « élection présidentielle libre et transparente », mais il n’a pas pour autant rassuré ceux qui s’

Par - Marianne Meunier, envoyée spéciale
Mis à jour le 25 août 2008 à 11:14

Un climat de suspicion règne en Mauritanie. Depuis le coup d’État éclair du 6 août, les notables de Nouakchott, d’ordinaire si prolixes, ne s’éternisent plus au téléphone. Ils redoutent d’être sur écoute. Leurs critiques à l’endroit du nouvel homme fort du pays, le général Mohamed Ould Abdelaziz, chef de l’État autoproclamé en lieu et place de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, sont timides, mesurées. Ils ne parlent pas de coup d’État, encore moins de putsch, mais de « changement », voire de « rectification » selon l’Agence (publique) mauritanienne d’information (AMI).
Revenue dans le giron des militaires après seize mois de présidence civile – c’était la première fois que le pouvoir n’était pas entre les mains de l’armée depuis la chute du père de l’indépendance, Moktar Ould Daddah, le 10 juillet 1978 -, la Mauritanie vit au rythme des marches et des meetings de soutien au général « sauveur » du pays, dont les images sont diffusées en boucle sur l’unique chaîne de télévision. Dans l’après-midi du 18 août, plus de 20 000 personnes se sont massées dans les travées du stade olympique, à Nouakchott, brandissant des portraits de leur nouveau héros, regard fixe, moustache autoritaire, béret vissé sur la tête. Le matin même, les patrons des grandes entreprises, publiques et privées, avaient reçu des appels leur enjoignant d’envoyer leurs employés au rassemblementÂÂ
Cette unanimité de façade cache un vide profond. Près de trois semaines après avoir renversé « Sidi », le Haut Conseil d’État, l’aréopage de onze militaires qui s’est arrogé la mission de gouverner le pays, n’a toujours pas dévoilé son plan de bataille. Dans son premier discours à la nation, le 17 août, Mohamed Ould Abdelaziz a bien tenté d’esquisser un programme en plusieurs points : « réformer le système judiciaire », « consolider l’unité nationale », « lutter contre le terrorisme », « ÂÂuvrer à promouvoir et à dynamiser la diplomatie ». Rien que de très vague pour les observateurs. « C’est un discours qu’un candidat à une élection municipale peut acheter dans n’importe quelle papeterie », ironise un ancien fonctionnaire. « Il n’y a aucune idée maîtresse », analyse de son côté un journaliste.

Questions sans réponses

Le grand « rectificateur » a bien promis une « élection présidentielle libre et transparente », mais il n’a pas pour autant rassuré ceux qui s’inquiètent de voir la Mauritanie renouer avec le règne des autocrates en uniforme. Les questions cruciales restent sans réponses. Quand le scrutin aura-t-il lieu ? « Dans les meilleurs délais possibles. » Ould Abdelaziz sera-t-il candidat ? Silence radio. Quand Sidi Ould Cheikh Abdallahi, toujours en résidence surveillée, sera-t-il libéré ? Pendant ce temps, la crainte que la junte s’éternise au pouvoir s’accroît. « À entendre ses engagements, on a l’impression que ÂÂAzizÂÂ va rester dix ans », commente un fonctionnaire.
Alors que la communauté internationale – Nations unies, Union africaine (UA), Union européenne (UE) et États-Unis confondus – réclame fermement le respect de l’ordre constitutionnel (en clair, la libération de Sidi et son retour à la tête de l’État), la junte maintient le flou. Pour un proche du général Ould Abdelaziz, l’explication est simple : « Il n’avait pas prévu le coup d’État. Il voulait pousser Sidi à démissionner pour que soit organisée une élection où il aurait placé ses hommes. Mais c’est le décret présidentiel [publié au petit matin du 6 août et limogeant les quatre principaux commandants de l’armée, NDLR] qui a mis le feu aux poudres. » Que le putsch n’ait pas été prévu est la thèse la plus plausible. Mais une chose est sûre : cette façon d’entretenir le doute accroît la marge de manÂÂuvre de la junte pour les négociations à venir. « Nous sommes entrés dans une partie de poker, analyse une source proche de la nouvelle présidence. Pour l’instant, Aziz garde toutes ses cartes. »
Avec l’UE, des pourparlers devraient démarrer à la fin de septembre, à Bruxelles, en vue de décider, en fonction des engagements pris par la Mauritanie, du maintien ou non de l’aide. La junte devra aussi composer avec le Front national pour la défense de la démocratie (FNDD). Cette coalition de quatre partis – l’Union des forces de progrès (UFP), Tawassoul (mouvance islamiste), l’Alliance populaire progressiste (APP) et le Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD) – demande le retour à l’ordre constitutionnel et essaie de résister. Tant bien que mal. Une manifestation qu’elle avait prévue le 18 août a été interdite. Libéré le 11 août après cinq jours de détention en compagnie de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, le Premier ministre Yahya Ould Ahmed el-Waghf a de nouveau été arrêté le 21 août. Entre-temps, sollicité par téléphone par Ould Abdelaziz en personne, il avait refusé de participer à la cérémonie de passation des pouvoirs avec son successeur, Moulaye Ould Mohamed Laghdaf.
Proche du général, ambassadeur auprès de l’UE à Bruxelles, ce dernier a été nommé à la primature le 14 août. Ingénieur de formation, l’homme n’est pas un militaire. Ce signal, jugé positif, a décuplé l’enthousiasme des partis politiques de l’ancienne opposition qui, dès le 6 août, ne condamnaient pas, voire approuvaient le renversement de Sidi. Le Rassemblement des forces démocratiques (RFD) d’Ahmed Ould Daddah, l’Alliance pour la justice et la démocratie (AJD) d’Ibrahima Sarr, et Hatem, de l’ancien putschiste Saleh Ould Hanena, ont accepté de participer au futur gouvernement, dont la composition n’était pas encore connue, le 21 août. Des transfuges du PNDD, le parti de l’ex-majorité présidentielle dont les rangs se réduisent comme peau de chagrin, également. La feuille de route des futurs ministres ? « Ce qui est prioritaire, aujourd’hui, conseille, pragmatique, un acteur de la transition qui a suivi le putsch du 3 août 2005, c’est qu’un gouvernement se mette au travail et prenne en main les grands problèmes. Cette équipe devra choisir des orientations précises et rassurer la communauté internationale, dont la Mauritanie dépend. » Car les portraits de héros et les meetings ne nourrissent qu’un tempsÂÂ