Diplomatie

Venezuela : Maroc, Algérie, Turquie… comment les pays arabo-musulmans se positionnent dans la crise

Nicolás Maduro (au centre) lors d’un défilé militaire, à Caracas, en 2015.

Nicolás Maduro (au centre) lors d’un défilé militaire, à Caracas, en 2015. © Cristian Hernández/SIPA

Le Venezuela est, depuis quelques semaines, sous le feu des projecteurs. Alors que le président de l’Assemblée et principal opposant à Nicolás Maduro, Juan Guaidó, a obtenu les faveurs de l’Union européenne et des États-Unis, les pays du Maghreb et du Moyen-Orient oscillent entre silence et soutien calculé.

La confrontation au Venezuela entre Nicolás Maduro, président en place, et Juan Guaidó, leader d’opposition à la tête du Parlement, divise la communauté internationale. Depuis le début de la crise, le 23 janvier dernier, les pays se sont à tour de rôle positionnés pour la reconnaissance de l’un des deux hommes comme représentant légitime du pays. Le second, président auto-proclamé soutenu par une révolte populaire, s’appuyant sur une disposition de la Constitution qui lui donne cette possibilité en cas de défaillance du chef de l’État, le premier soutenu par l’armée et par une partie de la population, mais dont la réélection demeure controversée.


>>> À LIRE – Venezuela : Tareck El Aissami, un baasiste à Caracas


Si les pays européens semblent avoir trouvé un consensus, au moment où la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Suède se sont prononcés en faveur de l’opposant, c’est loin d’être le cas pour les pays du Maghreb ou encore du Moyen-Orient. Entre alliances et rivalités, le cas du Venezuela est traitée avec beaucoup de prudence.

L’ombre du conflit au Sahara occidental

Le royaume chérifien est le seul pays maghrébin à s’être exprimé officiellement sur la situation au Venezuela. Bien plus qu’un désir de « plaire » aux États-Unis, comme beaucoup le prétendent, cette reconnaissance intervient suite à la prise de position du jeune opposant sur le Sahara occidental. Dans une déclaration à l’agence de presse officielle marocaine, le conseiller des Affaires étrangères de Guaidó, Manuel Avendano, a déclaré que cette épineuse question « est liée à des causes idéologiques de gauche, plutôt qu’à une véritable quête d’une solution pacifique et politique au différend autour du Sahara ».

Par la suite, la même source a fait état d’une discussion entre le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita et Juan Guaidó, qu’elle présente comme « le président par intérim ». Titre de la dépêche : « Le Venezuela a l’intention de reconsidérer sa reconnaissance de la RASD ». Sans que cela ne constitue un soutien, c’est une prise de contact loin d’être anodine et qui s’apparente à une reconnaissance du coup d’État.

D’autres voix s’élèvent néanmoins au Maroc pour soutenir le président contesté, à l’instar de Mustapha Brahma, qui a dénoncé un coup d’État

Le Maroc tient précieusement à ce que la liste des pays ne reconnaissant pas la République arabe sahraouie démocratique (Rasd) s’étoffe. En effet, ce rapprochement entre le Maroc et le président autoproclamé du Venezuela intervient après des années de rupture engendrée suite à la reconnaissance par le Venezuela de la Rasd, en 1982. Les tensions entre les deux pays avaient atteint leur paroxysme en 2009, date de la rupture officielle des relations diplomatiques, sous le régime d’Hugo Chavez. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque avait justifié la fermeture de l’ambassade marocaine par « l’hostilité croissante des autorités vénézuéliennes à l’égard de la question de l’intégrité territoriale du royaume du Maroc ».

En 2016, puis de nouveau en 2017, le représentant du Maroc à l’ONU, Omar Hilale, et son homologue vénézuélien Rafael Darío Ramírez Carreño, s’étaient échangés des mots durs. La première altercation avait eu lieu lors de discussions dans le cadre du Comité spécial de décolonisation des Nations unies. L’ambassadeur vénézuélien se proposait d’inviter un diplomate du Polisario, Ahmed Boukhari, à s’exprimer. D’autres voix s’élèvent néanmoins dans le royaume pour soutenir le président contesté, à l’instar de Mustapha Brahma, secrétaire général du parti d’extrême gauche La voie démocratique, qui a dénoncé un « coup d’État ».

Le silence prudent de l’Algérie

De son côté, le voisin algérien, malgré sa proximité historique avec le régime chaviste, s’est abstenu pour l’instant de tout commentaire. Les deux pays, très souvent comparés au vu de la ressemblance de leurs structures économiques, ont à maintes reprises affirmé leur unité. Depuis 2014, leurs économies souffrent notamment de la chute du cours du pétrole, qui fournit 95 % de leurs devises.


>>> À LIRE – Algérie : « Le pays s’achemine petit à petit vers la pente du Venezuela »


En septembre 2017, le président vénézuélien a « couronné » une tournée diplomatique par un passage en Algérie. Il s’était alors entretenu avec le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika. Les deux dirigeants avaient à cette occasion affirmé leur volonté commune de stabiliser le prix du pétrole et de renforcer la notoriété des exportateurs d’hydrocarbures dans le monde. Les représentants diplomatiques des deux pays ont également réitéré à plusieurs reprises ces dernières années leurs convergences de vue, notamment par rapport aux questions du respect de la souveraineté des États et du rejet de l’ingérence dans leurs affaires internes. Ils partagent les mêmes positions sur des dossiers sensibles telle que l’indépendance des peuples, particulièrement les Sahraouis.
Le Front Polisario est largement soutenu par les gauches latino-américaines. Cuba, partenaire historique du Venezuela, compte parmi les plus importants soutiens du Front à travers le monde, aux côtés de l’Algérie et de l’Afrique du Sud.

De gauche à droite, Abdelaziz Bouteflika, Hugo Chavez et le roi Salman d'Arabie saoudite, en 2000 lors d'un sommet de l'Opep à Caracas.

De gauche à droite, Abdelaziz Bouteflika, Hugo Chavez et le roi Salman d'Arabie saoudite, en 2000 lors d'un sommet de l'Opep à Caracas. © Andres Leighton/AP/SIPA

« Frères » iranien et turc

Détenant les premières réserves pétrolières au monde, le Venezuela peut compter sur ses principaux partenaires au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), avec à leur tête l’Iran. « Nous soutenons le gouvernement légitime de Nicolás Maduro et nous sommes convaincus que le peuple vénézuélien saura neutraliser ce complot américain, comme il a sur le faire auparavant par le biais de l’unité et de la solidarité avec les autorités », a ainsi déclaré samedi 2 février le président iranien Hassan Rohani.

La proximité entre les deux pays remonte aux origines de l’organisation pétrolière : c’est un ministre vénézuélien, Juan Perez Alfonso, qui a contribué à la création de l’Opep, dès la fin des années 1940, et qui s’est ensuite allié au Shah d’Iran pour sa fondation en 1960. « L’Opep est une coproduction irano-vénézuélienne, explique Clément Therme, chercheur à l’International Institute for Strategic Studies. Aujourd’hui, les deux pays plaident pour une stratégie commune au sein de l’organisation, celle du maintien de prix forts afin de favoriser les producteurs. Ils représentent ainsi un front uni contre la stratégie saoudienne qui est elle prône le swing, c’est à dire une adaptation entre l’offre et la demande. »


>>> À LIRE – Retrait de l’Opep : « Le Qatar veut se libérer des interférences extérieures »


Cette relation a ensuite été entretenue par l’ex-président vénézuélien Hugo Chavez, surnommé « frère » par son homologue iranien de l’époque Mahmoud Ahmadinejad, qu’il a rencontré à de nombreuses reprises. « Il existe ce que j’appelle un romantisme révolutionnaire entre le Venezuela et l’Iran. Le poids de la révolution bolivarienne chez le premier, et celui de la révolution islamique pour le deuxième, ont rapproché les dirigeants, analyse le spécialiste. Ces deux pays se ressemblent par ailleurs dans l’idéologie anti-impérialiste qu’ils prônent : d’un côté ils se victimisent auprès de leurs populations en mettant en cause les sanctions américaines dont ils font l’objet ; de l’autre ils revendiquent un triomphalisme politique en brandissant le pétrole comme une arme contre les États-Unis. »

Le 29 janvier dernier, un rassemblement a d’ailleurs eu lieu à Téhéran devant l’ambassade du Venezuela, en soutien au président Maduro. Les participants ont scandé des slogans pour condamner ce qu’ils décrivent comme une tentative du coup d’État orchestré par les États-Unis.

Recep Tayyip Erdogan et Nicolàs Maduro lors d'une conférence de presse commune au palais présidentiel de Miraflores à Caracas, le 3 décembre 2018.

Recep Tayyip Erdogan et Nicolàs Maduro lors d'une conférence de presse commune au palais présidentiel de Miraflores à Caracas, le 3 décembre 2018. © Ariana Cubillos/AP/SIPA

Les chefs d’État turc et vénézuélien sont eux aussi très amis. Nicolás Maduro s’est même rendu quatre fois en l’espace de seulement deux ans en Turquie. Lors d’un entretien téléphonique au lendemain de l’auto-proclamation de Juan Guaidó, le président Erdogan a réitéré son soutien au président en place. « Frère Maduro, gardez la tête haute, la Turquie se tient à vos côtés », a déclaré le chef d’État à son homologue, d’après le porte-parole de la présidence turque Ibrahim Kalin. Ce dernier a également partagé sur Twitter le hashtag #NoussommesMADURO, au nom d’un sentiment commun d’anti-impérialisme.

«  Le coup de téléphone du 24 janvier dernier du président Recep Tayyip Erdogan à son homologue vénézuélien relève pour partie d’une posture théâtrale destinée à exprimer sa solidarité et son soutien à un dirigeant « frère » supposé être victime d’une entreprise de déstabilisation de la part d’intérêts impérialistes défiant sa légalité politique » , avance David Rigoulet-Roze, chercheur spécialisé sur la région du Moyen-Orient. « En contrepoint, c’est aussi pour le président turc une manière d’affirmer de manière ostensible son souverainisme en termes de politique étrangère et
son non-alignement sur la position américaine », continue-t-il.

L’Arabie saoudite et les Émirats dans un attentisme intéressée

Pour faire face à l’embargo américain, Nicolás Maduro a commencé la vente, le 3 janvier dernier, de 3 tonnes de réserves d’or aux Émirats arabes unis. Au total, le pays prévoit de vendre 29 tonnes d’or à son allié du Golfe d’ici fin février, afin de maintenir le flot de liquidités nécessaire pour assurer les importations de produits de première nécessaire, a rapporté l’agence Reuters. La Turquie, elle aussi, a acheté au Venezuela l’année dernière l’équivalent de 900 millions de dollars d’or.

« Il ne faut pas voir dans ces transactions sur l’or le signe d’une quelconque proximité diplomatique entre les Émirats arabes unis et le Venezuela. Il s’agit avant tout de saisir une opportunité en terme de business », analyse David Rigoulet-Roze. En effet, les Émirats, et singulièrement Dubaï, constituent avec le Dubai Multi Commodities Centre (DMCC) un hub régional majeur traitant notamment le commerce de l’or.

La société émiratie Noor capital, partie prenante de l’achat de trois tonnes d’or vénézuélien, le 21 janvier dernier, a depuis indiqué qu’elle « s’abstiendra de toute nouvelle transaction avant que la situation ne soit clarifiée au Venezuela ». Pour David Rigoulet-Roze, c’est une conséquence de l’avertissement américain formulé par le conseiller à la sécurité nationale américain John Bolton, qui avait mis en garde les « banquiers, courtiers, traders, facilitateurs, et autres entreprises : ne négociez pas de l’or ou du pétrole ou d’autres matières premières vénézuéliennes ».

Si la crise au Venezuela en vient à faire augmenter quelque peu le prix du baril, cela arrangerait les Saoudiens

Quant à la position de l’Arabie saoudite, le royaume se veut rassurant. Le ministre saoudien de l’énergie, Khalid al-Falih, a déclaré que la crise vénézuélienne ne se reflétait pas pour l’instant sur un marché pétrolier qui reste toujours « très stable ».

« Si la crise au Venezuela en vient à faire augmenter quelque peu le prix du baril (aujourd’hui à 55 dollars), cela arrangerait même les Saoudiens qui cherchaient depuis quelque temps à ce que le prix du baril soit plus élevé », nuance David Rigoulet-Roze. Le président Donald Trump a demandé à plusieurs reprises au royaume de faire en sorte que les tarifs demeurent bas, afin de contrer les effets de la crise avec l’Iran. Seulement, cela pesait sur la construction du budget saoudien, dont le déficit non résorbé hypothèque la réalisation des ambitieuses réformes structurelles prônées par le prince héritier, Mohamed ben Salman, explique le spécialiste.

« Dans le cas présent, si hausse des cours il devait y avoir, elle ne serait pas directement le fait de Riyad, mais plutôt le résultat de la stratégie américaine de sanctions développée vis-à-vis du Venezuela de Nicolás Maduro », conclut-t-il.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte