Diplomatie

Jalel Harchaoui : « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye »

Lors de la conférence de Palerme sur le dialogue interlibyen, le 13 novembre 2018. © Antonio Calanni/AP/SIPA

Dans sa grande offensive diplomatique et commerciale en Afrique du Nord, la Russie a fait de la Libye un dossier prioritaire. Pour quels objectifs et avec quelle stratégie ? Eléments de réponse avec Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et enseignant en géopolitique à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (France).

Réunions à Moscou avec le maréchal Haftar, activité en coulisses pour faire libérer Hannibal Kadhafi – emprisonné au Liban depuis 2015 – , négociations pour relancer les activités libyennes des géants énergétiques russes : l’ex-puissance soviétique cherche bien à exploiter les opportunités politiques et économiques qu’offrent la Libye.


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Jeune Afrique : La Russie tente un retour sur la scène libyenne. Que recherche-t-elle ?

Jalal Harchaoui : La Russie est entrée dans la crise libyenne en 2015. Sans encore s’y engager de manière ferme, elle acquiert petit à petit la possibilité de peser sur l’évolution de la crise libyenne. Le but de l’entreprise est d’abord et avant tout d’acquérir l’option de fragiliser la cohésion de l’Union européenne et celle de l’OTAN. Par exemple, le Kremlin peut, en soutenant le gouvernement italien en Libye, encourager la dysharmonie politique entre Rome et Paris.

Depuis que la guerre d’Irak de 2003 s’est avérée un profond désastre stratégique pour Washington, la Russie parie sur le démantèlement et le retrait du système géopolitique américain qui a dominé le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, la Libye, peut-être plus encore que certaines autres crises, incarne cet échec occidental aux yeux de Moscou, qui souhaite rayonner dans l’ensemble du Moyen-Orient ainsi qu’en Afrique. Le Kremlin souhaite tirer avantage du délitement du système américain, accélérer ce processus tant que possible, et saisir les opportunités politiques que cela engendre.

Et sur le plan économique ?

La Libye est perçue comme une « opportunité » pour Moscou : géopolitique, mais aussi commerciale. Il n’y a pas que la vente d’armes et de blé. Sur le plan des hydrocarbures, la Russie, bien qu’exportatrice d’énergie, a pour politique d’acheter le plus possible de pétrole et de gaz auprès de pays comme la Libye, proches de l’UE, pour mieux contrôler l’acheteur européen. Cette stratégie permet aux sociétés russes d’exporter davantage et avec plus de sérénité vers l’Asie. Ce dernier continent acquiert en effet de l’importance, mais la Russie ne veut pas pour autant céder sa position d’exportateur clé vers l’Europe occidentale. Pour toutes ces raisons, gagner de l’influence en Libye est absolument idéal.

Moscou soutient-il un camp plutôt qu’un autre ?

Le protégé naturel de Moscou est le maréchal Haftar, car sa coalition armée est en apparence proche du modèle d’une armée forte, comme celui de l’armée égyptienne ou de l’armée algérienne. D’un point de vue idéologique, Haftar est autoritaire et anti-libéral, ce que Poutine tient à promouvoir dans la région afin de combattre la démocratie libérale voulue par les centristes occidentaux, qui sont en perte de vitesse. Moscou n’a soutenu que lui au début de son intervention en Libye.

Le Kremlin ne souhaite pas placer tous ses œufs dans le même panier, en nouant des relations avec Tripoli et les réseaux kadhafistes

Cependant, les Russes ont conscience que la coalition armée de Haftar n’est pas une structure militaire aussi solide, fiable et disciplinée qu’il le prétend. Si l’on fait abstraction de sa propagande, cette figure libyenne est extrêmement fragile, et le Kremlin ne souhaite pas placer tous ses œufs dans le même panier. C’est pourquoi, depuis décembre 2016, les Russes bâtissent des relations privilégiées avec le gouvernement de Tripoli et, plus récemment, avec les réseaux kadhafistes. En Libye, la Russie veut gagner dans tous les cas de figure, que Haftar réussisse ou s’écroule.

La Russie peut-elle jouer un rôle de médiateur dans la crise libyenne ?

La vérité est que la Russie a su, depuis le début de son intervention militaire en Syrie, soit depuis septembre 2015, développer l’art de parler à toutes les parties à travers le Moyen-Orient. Par exemple, aujourd’hui, les Émirats acceptent que la Russie soit proche du Qatar, ennemi mortel d’Abou Dhabi. De la même manière, presque toutes les factions importantes en Libye trouvent cela prestigieux de parler à la Russie.

La France tente de faire la même chose, mais les Russes y parviennent bien mieux. De ce point de vue, oui, la Russie pourrait jouer le rôle d’un médiateur sincère et efficace. En revanche, il n’est pas sûr du tout qu’elle souhaite faire cela. La Russie se présente parfois comme un sauveur de la Libye, mais cela n’est qu’une narration.

Est-il envisageable que des troupes russes soient envoyées pour soutenir les avancées de Haftar ? On évoque de plus en plus une implication du groupe Wagner…

Moscou n’enverra pas de troupes en Libye. C’est presque certain, à moins que le Moyen-Orient soit bouleversé par un véritable séisme géopolitique. En revanche, depuis 2016, la Russie accepte que Haftar emploie des mercenaires russes en Cyrénaïque. Ce sont là d’autres sociétés de sécurité privée que celle, plus célèbre, d’Evgeny Prigogine, le chef de l’entreprise dite Wagner.


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En novembre 2018, juste avant le sommet de Palerme, Prigogine a tenu de manière ostentatoire à apparaître près de Haftar à Moscou. Cela a exacerbé des rumeurs. Il est très possible en effet que Wagner envoie un petit commando de mercenaires russes pour aider Haftar dans l’ouest Libyen, notamment pour sécuriser les champs pétroliers du Fezzan.

La Russie possède-t-elle un avantage par rapport aux puissances occidentales dans la crise libyenne ?

Oui, des avantages idéologiques et stratégiques. D’abord, sur le plan de l’image et de la perception, la Russie a fait oublier à l’opinion publique qu’elle n’a pas opposé son véto à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU le 17 mars 2011, ce qui a ouvert la voie à l’intervention militaire contre Kadhafi. Grâce à cette habileté en termes d’image, la Russie bénéficie d’une réputation de neutralité et de sagesse auprès de nombreux acteurs.

Les États les plus influents en Libye aujourd’hui ne sont pas les puissances occidentales. Ce sont les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte

D’un point de vue stratégique, les États les plus influents en Libye aujourd’hui ne sont pas les puissances occidentales. Ce sont au contraire les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte. Les puissances occidentales perçoivent ces gouvernements sunnites arabes comme des « partenaires » clés en Libye et dans le reste de la région. En revanche, ces mêmes pays arabes ne font pas confiance aux puissances occidentales, car celles-ci ont des attentes en matière de droits de l’homme et de démocratie libérale. En raison de ce décalage, les puissances arabes en question tiennent à ce que la Russie joue un rôle plus grand en Libye et font tout pour lui faciliter la tâche.

Autrement dit, pendant que Paris perçoit Abou Dhabi et Le Caire comme ses partenaires privilégiés, ces derniers encouragent tout de même l’assise d’une influence plus grande de Moscou en Libye. La France, pour l’instant, reste convaincue qu’elle sera en mesure de tirer son épingle du jeu. Mais si l’on observe la situation syrienne ou encore ce qui se passe en République de Centrafrique, on constate que la Russie se comporte en adversaire de la France, et non comme un partenaire accommodant. En somme, la Russie continuera d’avancer en Libye même si elle investit très peu et ne prend presque aucun risque.

Retrouvez un dossier complet sur les relations entre la Russie et le Maghreb dans le magazine Jeune Afrique n° 3030, à paraître dimanche 3 février.

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