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Cet article est issu du dossier «Gbagbo acquitté : une nouvelle donne pour la Côte d'Ivoire»

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Justice

Avocats de l’État de Côte d’Ivoire : « L’acquittement de Gbagbo, c’est d’abord l’échec de la vérité »

Me Jean-Pierre Mignard et Me Jean-Paul Benoit. © Montage JA

Avenir de la CPI, retour à Abidjan de l'ex-président, enquêtes contre les pro-Ouattara... À la veille d'une nouvelle audience capitale à La Haye, Jean-Paul Benoit et Jean-Pierre Mignard, les avocats de l'État de la Côte d'Ivoire, reviennent sur l'acquittement retentissant de Laurent Gbagbo et ses conséquences.

Ce vendredi 1er février, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé vont se retrouver une nouvelle fois devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, où accusation et défense vont débattre de leur maintien en détention. Quinze jours après leur acquittement retentissant, et alors que l’ex-président ivoirien et son ancien ministre pourraient désormais retrouver rapidement la liberté, Jean-Paul Benoit et Jean-Pierre Mignard, les avocats de l’État de Côte d’Ivoire, reviennent sur cette décision historique de l’instance internationale.


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À la fois conseils et proches d’Alassane Ouattara, l’ont-ils vécu comme un camouflet ? Quel avenir pour la CPI ? Qu’en est-il des dossiers de la crise post-électorale de 2010-2011 en Côte d’Ivoire ? Jeune Afrique a rencontré ces deux ténors du barreau parisien.

 Jeune Afrique : L’acquittement de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé est-il un échec pour vous ? 

Jean-Paul Benoit : Nous aurions préféré que le procès aille à son terme dans l’intérêt même du droit. Les juges en ont décidé autrement, j’en prends acte. Ce qui m’a interpellé dans ce délibéré oral succinct, c’est qu’on a le sentiment  que Laurent Gbagbo n’exerçait aucun pouvoir, il ne serait responsable de rien. Hallucinant !

Chef de l’État, chef des armées, chef de la police, rien ne se faisait sans son aval. On a l’impression qu’il n’était qu’un fantôme, étranger à tout ce qui s’est passé. Je n’en démords pas, l’origine de toute cette violence, ça a bien été son refus de reconnaître les résultats de l’élection présidentielle.

Il restera toujours qu’il y a eu plus de 3 000 morts, et qu’on ne saura jamais qui est responsable de ces morts

Jean-Pierre Mignard : Cette décision, c’est d’abord l’échec de la vérité. Il restera toujours qu’il y a eu plus de 3 000 morts, et qu’on ne saura jamais qui est responsable de ces morts. Pour comprendre cette décision, il faut voir qu’elle s’inscrit dans une phase d’affaiblissement de la CPI.

Ce revirement intervient après des années de violentes offensives contre cette Cour. Les attaques de Donald Trump, le président américain, de la Russie, et de voix importantes en Afrique, ont vraisemblablement eu un impact sur les juges qui ont été particulièrement généreux.


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Laurent Gbagbo à son arrivée dans la salle d'audience de la CPI, le 15 janvier 2019. © Peter Dejong/AP/SIPA

Cette justice n’a pas de moyens suffisants. Le Procureur n’a pas assez d’enquêteurs ni de police pour mener ses investigations

Selon vous, cette décision a donc été prise sous influence politique ? 

Jean-Paul Benoit : Les juges ne sont pas hors de l’environnement politique ! Dès lors qu’ils entendent des chefs d’États qui leur disent qu’ils rendent une « justice des vainqueurs », ils peuvent être tentés de donner des gages pour prouver le contraire.

Mais cet acquittement, après sept ans et demi de procès, ne donne-t-il pas raison à ceux qui décriaient une « justice de vainqueurs » ?

Jean-Pierre Mignard : Absolument pas ! Sinon le procès se serait poursuivi et Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé auraient été condamnés !

C’est reconnaître que le dossier était faible…

Jean-Pierre Mignard : On aurait pu nous demander de produire des éléments supplémentaires, de préciser nos accusations, de définir nos plaintes. Quitte à nous mettre en difficulté. Mais les États ne peuvent pas prendre part à la procédure. On a été interdits de débat ! Cela ne peut pas fonctionner ainsi.

Jean-Paul Benoit : L’autre problème, c’est que cette justice n’a pas de moyens suffisants. Le Procureur n’a pas assez d’enquêteurs ni de police pour mener ses investigations. D’ailleurs, notez que sur ce point la Côte d’Ivoire a toujours été exemplaire. Jamais un reproche ne lui a été fait sur son manque de coopération avec la CPI.

Simone Gbagbo, quelques heures après sa remise en liberté, mercredi 8 août 2018 à Abidjan. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Ce n’est pas un refus de coopération. C’est un acte d’indépendance, la justice ivoirienne étant en état de fonctionner

N’oubliez-vous pas le dossier Simone Gbagbo ? La CPI continue de réclamer l’extradition de l’ancienne première dame, mais Alassane Ouattara, le président ivoirien, refuse…

Jean-Pierre Mignard : Il faudrait savoir ! Ceux qui reprochent aux autorités ivoiriennes d’être les valets de la CPI devraient s’en réjouir !

Jean-Paul Benoit : Alassane Ouattara a répondu précisément à la demande de la CPI. Il a dit que Madame Gbagbo pouvait être jugée en Côte d’Ivoire, d’autant que l’ancienne première dame elle-même le demandait. Ce n’est pas un refus de coopération. C’est un acte d’indépendance, la justice ivoirienne étant en état de fonctionner.

Si la CPI remet Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en liberté, Alassane Ouattara les laissera-t-il rentrer en Côte d’Ivoire ?  

Jean-Paul Benoit : Chaque chose en son temps. Pour l’instant, on attend l’audience du 1er février et la décision de la Chambre d’appel.


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Alassane Ouattara sur l'écran d'une télévision lors de son discours du 6 août 2018 lors duquel il a annonçé l'amnistie de 800 personnes poursuivies pour des faits commis pendant la crise post-électorale. © REUTERS/Thierry Gouegnon

À la CPI, « Côte d’Ivoire II », c’est-à-dire les enquêtes du Procureur sur ce qu’il est convenu d’appeler « le camp d’Alassane Ouattara » sont ouvertes

Vous n’en avez pas parlé avec Alassane Ouattara? 

Jean-Paul Benoit : Je suis avocat. Je ne suis pas le conseiller politique du président ivoirien !

Le président ivoirien a assuré à maintes reprises que tous les camps seraient jugés pour les crimes de la crise post-électorale… Mais parmi les pro-Ouattara, personne ne l’a été. Il ne tiendra pas promesse ? 

Jean-Paul Benoit : À la CPI, « Côte d’Ivoire II », c’est-à-dire les enquêtes du Procureur sur ce qu’il est convenu d’appeler « le camp d’Alassane Ouattara » sont ouvertes, et elles se poursuivent en pleine coopération avec les autorités ivoiriennes.

Et en Côte d’Ivoire ? En août, le chef de l’État a amnistié 800 personnes. Parmi elles, il y avait-il d’anciens comzones, inculpés par la justice ?

Jean-Paul Benoit : Certains, sans doute.

Lesquels ? 

Jean-Paul Benoit :  Je ne connais pas la liste par cœur.

Jean-Pierre Mignard : Il y a une grande devise latine qui dit « trop de justice, trop d’injustices ». Le chef de l’État veille à ce que la paix civile règne et à ce que les envies vengeresses diminuent. Il a fait ce que n’importe quel chef d’État responsable aurait fait, à savoir : je veux dorénavant que le temps de la réconciliation commence.

Sous prétexte de réconciliation, n’est-ce pas le règne de l’impunité ? 

Jean-Paul Benoit : Non ! Il y a un temps où la politique, au-delà du droit, a l’exigence de servir la  paix civile. Il y a le droit à l’oubli, pour parvenir à la réconciliation dans l’intérêt d’un peuple.  Pour Alassane Ouattara, c’est essentiel.

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