Diplomatie

Emmanuel Macron en Égypte : quelques accords signés et un vif échange sur les droits de l’homme

Emmanuel Macron et Abdel Fattah Al-Sissi, lors du dîner d'État au Caire, le lundi 28 janvier. © DOMINIQUE JACOVIDES -POOL/SIPA

Le président français a quitté mardi soir l'Égypte après une visite de trois jours marquée par un changement de ton de la France sur la question des droits de l'homme, sous pression de l'opinion publique hexagonale et des ONG.

Le président français a terminé mardi une visite entamée dimanche en Égypte par un nouvel entretien avec son homologue égyptien, après avoir s’être rendu en compagnie de son épouse au siège de la papauté copte, ainsi qu’à al-Azhar, pour y rencontrer, le Pape Tawadros II et l’imam Ahmed el-Tayeb avant son départ pour Chypre. Affirmant considérer le pluralisme religieux comme « un élément essentiel à la pacification de la région », Emmanuel Macron a également salué, à l’issue de sa rencontre avec l’imam Ahmed el-Tayeb, son « combat contre une vision dévoyée de la religion ».

« Sans leçon et sans raccourci »

ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

La stabilité et la paix durables en Égypte vont de pair avec le respect des droits et des libertés de chacun

La veille, les présidents français et égyptien s’étaient livrés à un échange de vue pour le moins vif sur leur conception respective des droits de l’homme, lors d’une conférence de presse commune. « Les choses ne sont pas allées dans la bonne direction depuis octobre 2017 », a admis Emmanuel Macron.

« On peut se dire les choses de manière très franche (…) sans considérer qu’on vient ni donner des leçons ni déstabiliser », a encore affirmé le président français, avant de revendiquer « un dialogue respectueux mais franc, sans interventionnisme, sans leçon et sans raccourci, à la hauteur de sa considération pour l’Égypte ».


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Face à un Abdel Fattah al-Sissi impassible dans un premier temps, Emmanuel Macron a aussi plaidé pour une réforme de la loi qui place les ONG sous le contrôle de l’État, évoqué le blocage de plus de 400 sites Internet et affirmé avoir de nouveau remis aux autorités égyptiennes une liste de « cas individuels » ne présentant pas de « risque d’instabilité pour l’Égypte », soulignant la différence entre « les grands esprits » qu’il convient de laisser s’exprimer et « le terrorisme islamiste » contre lequel il faut lutter.

« La stabilité et la paix durables en Égypte vont de pair avec le respect des droits et des libertés de chacun dans le cadre d’un État de droit », a lancé le président français, dans une adresse visiblement en partie destinée avant tout à l’opinion publique française.

« Ne nous regardez pas qu’avec des yeux d’Européens »

ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Nous ne sommes pas comme l’Europe ou comme les États-Unis. On ne peut pas imposer à tous la même société et un seul chemin

Mais le président français a aussi fait preuve de frilosité, en ne dirigeant ses commentaires que sur un type de violations bien particulier : celles contre les activistes libéraux, blogueurs et journalistes emprisonnés, sans mentionner les cas de disparitions forcées, la torture endémique ou le niveau alarmant de peines de mort prononcées et exécutées depuis l’arrivée au pouvoir de l’ex-maréchal al-Sissi.


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« On n’a pas la même méthodologie et on ne peut pas dire qu’il y a une méthodologie idéale », a rétorqué Abdel Fattah al-Sissi. « Nous ne sommes pas comme l’Europe ou comme les États-Unis. On ne peut pas imposer à tous la même société et un seul chemin », a lancé le président égyptien. « Ne nous regardez pas qu’avec des yeux d’Européens, parce que nous, ne vous regardons pas avec des yeux d’Égyptiens. Regardez-nous aussi avec les yeux des Égyptiens. Nous regarder avec des yeux seulement européens est injuste », a-t-il demandé au président français.

Droit à l’habitat décent, à la santé, à l’éducation, à l’emploi… Le président égyptien a présenté sa vision du respect de la « dignité », évoquant notamment la difficulté de nourrir les habitants d’un pays en pleine explosion démographique, avec pour conséquence l’arrivée sur le marché du travail d’un million de jeunes diplômés : « Comment je leur trouve du travail ? Expliquez-moi, expliquez-moi comment faire ! », s’est soudain emporté le président égyptien. « L’Égypte ne doit pas vivre à travers les blogueurs ! », s’est-il encore énervé, balayant d’un revers de main une possible inflexion de ses mesures répressives.


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Les commentateurs égyptiens ont d’ailleurs peu goûté à ce vif échange. Dans les médias locaux, plusieurs médias ont notamment reproché à Emmanuel Macron de venir donner des leçons aux Égyptiens alors qu’il réprime le mouvement des « gilets jaunes » en France. « En France, les manifestations n’ont jamais été interdites, il est permis de s’exprimer librement, c’est la force d’une démocratie », avait d’ailleurs précisé en conférence de presse le président français, interrogé sur le sujet.

Un changement de ton sous pression

AP Photo/Roger Anis

Des ONG ont demandé la suspension de toute vente française d’armes qui pourraient être utilisées pour commettre des violations graves du droit international

Le changement de ton du président français, illustré par ce vif échange, intervient alors que, depuis plusieurs mois, les organisations de défense des droits de l’homme ont accentué la pression sur le gouvernement français, exigeant des comptes sur la proximité de la France avec l’Égypte en dépit des violations graves qui ont cours dans le pays, évoquant même « la complicité de la France ».

Rappelant que l’Égypte est le « troisième client des ventes d’armes françaises », ces ONG – parmi lesquelles la FIDH, Amnesty international, Human Rights Watch ou encore Reporters sans frontières -, ont exigé de la France « la suspension de toute vente française d’armes qui pourraient être utilisées pour commettre ou faciliter des violations graves du droit international ».


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Dans un communiqué commun publié lundi, ces ONG ont en outre enjoint Emmanuel Macron de prononcer « un discours fort sur la situation catastrophique des droits humains dans le pays, en demandant notamment la libération de tous les prisonniers injustement détenus ».

Quelle conséquence sur les contrats ?

Les signature des contrats prévus a-t-elle pâti de ce revirement français ? Difficile à évaluer. La France avait assuré en amont qu’aucun contrat militaire ne serait conclu durant cette visite. Engagement respecté même s’il n’est pas exclu qu’une commande de 12 Rafale supplémentaires soit signée dans les prochaines semaines.

L’Élysée a également confirmé la signature d’une trentaine de protocoles d’accords et de contrats commerciaux pour l’aide au développement, l’entrepreneuriat féminin, la réhabilitation de l’université francophone du Caire ou encore la poursuite de la construction du métro cairote. Des accords qui visent à diversifier l’offre commerciale française jugée « trop faible » par Emmanuel Macron, la France n’étant que le 11e partenaire commercial de l’Égypte.

RATP Dev, filiale du groupe RATP, a par exemple signé un accord pré-contractuel avec l’Égypte pour l’exploitation et la maintenance de la ligne 3 du métro du Caire d’un montant de 600 millions d’euros. Une déception, pour la France, qui espérait repartir avec une signature effective. Vinci Afrique et les autorités égyptiennes ont également signé un protocole d’accord pour la construction de 5,6 km de tunnel pour le métro du Caire, mais aucun contrat commercial majeur n’a été annoncé.

Très actif pour contribuer à un plus grand rapprochement de la France et de l’Égypte dans le domaine civil, Emmanuel Macron a d’ailleurs modifié son agenda à la dernière minute pour aller visiter le chantier de la nouvelle capitale, située à une quarantaine de kilomètres du Caire. Paris voit en ce projet de nombreuses opportunités commerciales pour les entreprises françaises et l’occasion aussi peut-être d’aller arracher quelques nouveaux contrats moins controversés.


Un partenariat à 113 millions d’euros avec l’AFD

110 millions d’euros de prêts et 2 millions d’euros de subventions en faveur de la protection sociale et de entrepreneuriat féminin en Égypte ont été annoncés par l’Agence française de développement (AFD) dans le cadre de la visite au Caire d’Emmanuel Macron.

Il s’agit, selon le communiqué publié par l’institution financière hexagonale, de renforcer « la cohésion sociale, et soutenir l’emploi et l’égalité hommes-femmes ». Un prêt de 60 millions d’euros, assorti d’une subvention de 2 millions d’euros, a ainsi été signé pour accompagner le déploiement d’une couverture universelle de santé, tandis qu’une ligne de crédit de 50 millions d’euros et une subvention de 1 million d’euros doivent permettre le financement et l’appui d’entreprises détenues ou gérées par des femmes.

Depuis 2006, ce sont « près de 2 milliards d’euros » qui ont été amenés en Égypte par l’AFD, dans des domaines allant du transport urbain au système d’assainissement, en passant par la gestion des ressources en eau, signale le communiqué.

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