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Histoire secrète de la bombe israélienne

| Écrit par Philippe Gaillard

Avant même la création de l’État d’Israël, Ben Gourion avait décidé qu’il lui faudrait se doter d’un arsenal atomique et en rester le seul détenteur dans la région.

Soixante et un ans après l’explosion, au Japon, des deux bombes atomiques alors existantes, qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale, près de trente mille « têtes actives » sont stockées dans les arsenaux des pays qui en sont dotés. Aucune nouvelle explosion, délibérée (hors des essais) ou accidentelle, n’a eu lieu. Pour la première fois dans l’histoire des guerres, des puissances grandes ou moyennes sont entrées en conflit sans faire usage d’une arme qui leur aurait assuré, à coup sûr, la suprématie.
C’est que deux notions nouvelles sont apparues dans la stratégie : l’équilibre de la terreur, qui a empêché la guerre froide de devenir chaude, et la dissuasion nucléaire, avatar complexe et subtil de la première, qui retient les belligérants au bord du gouffre.
Enfin, la menace s’est déplacée. On n’imagine plus, à moyen terme, l’emploi d’une arme nucléaire (bombe A) ou thermonucléaire (bombe H) sur un champ de bataille européen. Le risque réel, celui de l’emploi d’un engin atomique, ou virtuel, la dissuasion exercée par un projet nucléaire dont un État laisse imaginer qu’il a abouti, se développe dans la zone majeure de crise que constituent, en ce début du XXIe siècle, le Proche-Orient et le Moyen-Orient.
Là, un seul pays, Israël, détient un arsenal nucléaire. Un second, l’Iran, dont le chef du gouvernement multiplie les déclarations agressives contre le premier, est fortement soupçonné de vouloir en acquérir un. Dans ce contexte, quand le Premier ministre israélien viole, dans une interview diffusée le 11 décembre, le secret officiel qui couvrait l’existence même des bombes de son pays, il ne peut s’agir d’un lapsus. C’est pourtant ce que prétend la porte-parole d’Ehoud Olmert, et on pourrait soutenir qu’il s’agit d’un non-événement, puisque ce secret était, depuis très longtemps, celui de Polichinelle. Mais, preuve qu’il y a du nouveau, les médias israéliens se sont sentis libérés par la censure, et celle-ci n’est pas intervenue.
On comprend alors que cette levée d’un faux secret est une avancée tactique. Elle pourrait s’inscrire, relève l’éditorialiste Ronen Bergman dans le quotidien Yedioth Ahronoth, « dans la lignée des déclarations récentes du Premier ministre destinées à avertir les Occidentaux que, s’ils ne s’occupent pas de l’Iran, Israël s’en chargera ». Cette menace apparaît crédible quand on se rappelle la destruction du réacteur nucléaire irakien en construction Osirak par un bombardement israélien le 7 juin 1981.
Ainsi vient à point la publication d’un livre du journaliste israélien Michael Karpin, vaste enquête journalistique, historique et scientifique pertinemment sous-titrée : « Comment Israël devint nucléaire et ce que cela signifie pour le monde ».

L’auteur fait remonter la « préhistoire » de l’armement nucléaire israélien aux années 1930, précisément à la révolte arabe de 1935-1939 en Palestine contre la puissance mandataire britannique et contre le colonisateur sioniste. C’est alors, donc antérieurement à la Shoah, que David Ben Gourion, président de l’Agence juive et qui sera le premier chef du gouvernement israélien, se convainc que ses coreligionnaires seront exterminés par les Arabes s’ils ne sont pas protégés par une armée plus puissante que l’ensemble des forces de la région. Tout naturellement, cette « doctrine Ben Gourion » inclura, à partir de 1945, la volonté d’acquérir un arsenal atomique et d’empêcher les voisins d’Israël d’entrer en compétition sur ce terrain.
Dès la fin de la Guerre mondiale, le mouvement sioniste recherche et obtient l’appui des États-Unis et, singulièrement, d’un groupe de dix-sept riches juifs américains, qui financent l’achat et le transport d’armes, de munitions et de machines pour des usines d’armement. Ce comité Sonneborn, du nom de l’un de ses dix-sept membres, apportera encore une importante contribution, en 1956-1957, au projet nucléaire franco-israélien.
Cette orientation vers le nucléaire, voulue par Ben Gourion, est marquée dès la création de l’État, en 1948, par l’ouverture d’un département de recherche nucléaire au sein de l’Institut Weizmann des sciences, et, l’année suivante, par la prospection de gisements de phosphates uranifères dans le désert du Néguev, confiée au génie militaire. En 1952, le projet se structure avec la création, sous l’autorité directe du Premier ministre, de la Commission israélienne pour l’énergie atomique, dont la présidence est confiée à Ernst David Bergmann. En 1953, le jeune diplomate Shimon Pérès, qui a fait ses preuves dans des missions d’acquisition d’armements, devient directeur général du ministère de la Défense.
Bergmann n’est pas un physicien : c’est un chimiste renommé, mais dont les compétences en matière nucléaire seront parfois mises en doute. Pérès n’est pas un militaire, c’est un diplomate doublé d’un stratège. L’un et l’autre ont en commun avec Ben Gourion la certitude que l’État d’Israël est en péril et la volonté de contribuer à le sauver. En joignant leurs compétences complémentaires et leur engagement commun, ces trois hommes doteront leur pays de l’arme nucléaire.
Toutefois, en novembre 1953, Ben Gourion, démissionnaire, est remplacé par un modéré, Moshe Sharett, et, un an après, le ministre de la Défense, Pinhas Lavon, met fin aux activités de recherche appliquée de l’équipe de savants atomistes, alors que les États-Unis, la France et le Royaume-Uni viennent de décréter un embargo sur les livraisons d’armes au Moyen-Orient. C’est le retour au pouvoir de David Ben Gourion – à la fois à la tête du gouvernement et au ministère de la Défense -, en novembre 1955, qui donne vraiment le coup d’envoi au long processus d’acquisition et de mise en uvre du nucléaire militaire.
Washington vient alors de fournir à Tel-Aviv un réacteur expérimental de faible puissance (4 MW), mais refuse d’autoriser la moindre production de plutonium, qui aurait permis de faire au moins quelques pas en direction du nucléaire militaire, et respecte strictement l’embargo sur les armements. Le hasard va venir au secours du dessein de Ben Gourion.
La guerre d’indépendance de l’Algérie entre dans sa deuxième année. Elle prend une extension qui inquiète la France, dont le gouvernement en rend responsable l’Égypte du colonel Nasser, car celui-ci héberge et aide les dirigeants de la rébellion. Or les services de renseignements israéliens sont bien infiltrés au Caire. D’autre part, le projet français de bombe atomique progresse, certes, mais sans bénéficier des informations, refusées par les Américains, qui permettraient d’aller plus vite. De tout cela résulte, presque à l’évidence, qu’Israéliens et Français sont bien placés pour s’entraider : les premiers ont besoin d’armes, dont ils sont privés par l’embargo, et les seconds de renseignements.
On se trouve ainsi, au début de 1956, dans la phase initiale, franco-israélienne, du projet nucléaire militaire de l’État hébreu. Du côté israélien, les principaux protagonistes, on le sait, sont Ben Gourion, Pérès et Bergmann. Ils vont devoir convaincre le président du Conseil Guy Mollet et, notamment, le ministre de la Défense nationale, Maurice Bourgès-Maunoury, quitte à court-circuiter le ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, qu’ils suspectent de sympathies arabes.

L’intermédiaire, dont Michael Karpin a recueilli maints souvenirs, sera un haut fonctionnaire français bien placé et sioniste sans être juif. Abel Thomas, directeur de cabinet de Bourgès-Maunoury, occupait la même fonction, en 1955, auprès du même homme, alors ministre de l’Intérieur. Il avait alors fait la connaissance de Shimon Pérès, qui, sans attendre le retour aux affaires de Ben Gourion, s’était rendu à Paris à plusieurs reprises afin d’essayer d’obtenir des avions et des armes. En vain, mais non sans faire germer dans l’esprit de ses interlocuteurs l’idée que la France pourrait tirer de précieux bénéfices d’un contournement de l’embargo.
Justement, Nasser vient d’annoncer que la Tchécoslovaquie va fournir des armes soviétiques à l’Égypte, et les services secrets israéliens ont informé leurs interlocuteurs français qu’une partie des livraisons seront rétrocédées aux Algériens du FLN (Front de libération nationale). Cela étant, Guy Mollet, en campagne électorale en décembre 1955, a reçu Pérès et lui a promis que, s’il était élu, la France romprait l’embargo pour fournir des armes modernes à Israël.
Mollet est à la tête du gouvernement français. Ben Gourion lui fait transmettre toutes les informations utiles sur l’Égypte. Fort de cela, Pérès retourne à Paris pour demander des avions et des chars. Du 11 avril à la mi-mai 1956, Bourgès-Maunoury fait livrer 24 chasseurs Mystère à Tel-Aviv, à l’insu des ministres des Affaires étrangères – Moshe Sharett, catalogué comme « colombe », et Pineau.
L’histoire s’accélère. Le 19 juin 1956, Moshe Sharett est remplacé à la tête des Affaires étrangères par Golda Meir. Le 23 juin, toujours à l’insu des diplomates des deux pays, une réunion de chefs militaires a lieu à Paris. Sans négociation, les Français acceptent toutes les demandes des Israéliens, qui n’en reviennent pas : 200 chars, 72 Mystère, 10 000 roquettes antichars et 40 000 obus. Le 26 juillet, Nasser nationalise le canal de Suez.
Paris et Tel-Aviv n’avaient pas attendu cela pour préparer la riposte commune. Et au cours des trois mois qui précéderont encore l’attaque du 29 octobre, dans laquelle ils auront entraîné Londres, Yuval Neeman, chef du service militaire israélien de renseignements, se rendra huit fois dans la capitale française. C’est là aussi, plus précisément à Sèvres, dans la proche banlieue, le 24 octobre, que David Ben Gourion, entouré de Pérès et du chef d’état-major de l’armée, Moshe Dayan, met au point les détails stratégiques de l’opération avec Guy Mollet et le Premier ministre britannique, Anthony Eden, qu’accompagnent les ministres des Affaires étrangères, Christian Pineau et Selwyn Lloyd. Accord secret, bien entendu, complété par une clause encore plus secrète, et non écrite, par laquelle la France soutiendra ensuite Israël dans la réalisation de son option nucléaire.
La défaite de la coalition antiégyptienne n’a pas que des effets négatifs sur l’État hébreu. Le rapprochement entre Tel-Aviv et Paris sort raffermi du conflit, et les Israéliens ont bientôt, en la personne de Bourgès-Maunoury succédant à Mollet, l’interlocuteur le plus attentif à leur égard qui se puisse trouver dans les milieux politiques français.

Les gouvernements de la IVe République ont une espérance de vie courte. Ben Gourion ne l’ignore pas et Pérès en est particulièrement conscient. Ce dernier, avec l’aide de Thomas, met la pression sur les responsables français. Investi le 12 juin 1957, le président du Conseil n’aura passé qu’un seul été à l’hôtel Matignon. Il est renversé le 30 septembre. L’encre des accords secrets très élaborés entre la France et Israël n’est pas encore sèche. Ils portent notamment sur la fourniture d’un réacteur nucléaire de 150 MW, ainsi que d’uranium enrichi et d’une usine d’extraction du plutonium. Des ingénieurs français s’établiront bientôt à Dimona, dans le Néguev, où est édifié un réacteur semblable à celui de Marcoule, près d’Avignon. La différence, relève Karpin, est que Marcoule produit de l’électricité et du plutonium militaire, alors que Dimona ne produit pas d’électricité. Sa production de plutonium atteindra 40 kilos par an, de quoi équiper près de dix bombes.
Le chantier s’organise. Quinze cents travailleurs israéliens y sont employés aux côtés de plusieurs dizaines de techniciens français. Au mois de juin 1958, un des fondateurs du Mossad, Munya Mardor, est chargé de créer et de diriger Rafael, l’agence israélienne pour le développement des armements, qui va coordonner les activités secrètes concernant le nucléaire.
Cependant, en France, la IVe République s’efface devant la Ve. Cela ne va pas sans causer quelque inquiétude parmi les dirigeants israéliens. On note toutefois que l’ancien gouverneur général de l’Algérie, Jacques Soustelle, qui compte parmi les amis affichés d’Israël, comme de nombreux gaullistes, est ministre de l’Information dans le gouvernement de Gaulle de 1958, et ministre chargé du Sahara et des Affaires atomiques – cela ne peut pas mieux tomber – dans le gouvernement Debré en 1959. En face, un personnage étonnant va devenir l’antenne à Paris de Pérès, qui est promu, en 1960, ministre adjoint de la Défense. Ce nouveau venu, Shalhevet Freier, a le statut d’attaché scientifique à l’ambassade d’Israël. C’est un savant et un maître espion, humaniste et militant antinucléaire aux côtés d’Albert Einstein et de Bertrand Russel en même temps que décidé à aider son pays à acquérir des armes nucléaires.
Bref, la coopération militaire entre Paris et Tel-Aviv, nouée autour de la guerre de Suez, va perdre de l’intensité, car de Gaulle juge inadmissible l’étroitesse des rapports entre états-majors, mais conserver son efficacité. Ce qui freine quelque peu la mise au point de l’armement nucléaire israélien est plutôt, directement et indirectement, son coût. Parce que les fonds secrets à la disposition du Premier ministre représentent des sommes importantes, mais pas illimitées, et parce que les cadres supérieurs de l’armée, à l’exception notable du général Ezer Weizman, commandant de l’armée de l’air, ont tendance à trouver utopique l’idée d’une arme atomique, et à juger prioritaire que l’on porte remède aux graves difficultés d’approvisionnement des troupes en vivres et en munitions.
Si l’on ne peut pas attendre des Français une assistance financière du même ordre que ce qu’eût été une aide publique américaine, il existe, aux États-Unis, une source considérable de soutien financier et d’influence : la communauté juive. Au sein de celle-ci, un homme d’affaires loin d’être richissime, mais bien placé et dynamique, a déjà aidé efficacement le mouvement sioniste, puis l’État d’Israël en diverses circonstances. Abraham Feinberg, écrit Karpin, « était un des plus importants lobbyistes dans le plus puissant pays du monde, où il défendait la cause du peuple juif et de l’État d’Israël ». Ben Gourion décide de le mettre dans le secret. Il le reçoit le 31 octobre 1958 et lui présente le projet de réacteur de Dimona comme aussi sacré que, jadis, celui de la construction du temple. En deux ans, avec l’aide notamment d’Henry Morgenthau, l’ancien secrétaire au Trésor de Roosevelt, il recueillera 40 millions de dollars (250 millions de dollars 2006) auprès de 25 millionnaires juifs.
Comment Israël, en dépit de toute cette activité, de tous les contacts entre diplomates et chercheurs israéliens et français, entre politiciens israéliens et membres de premier plan de la diaspora juive, en dépit de l’intérêt croissant des services de renseignements des puissances, singulièrement des États-Unis, au Proche-Orient, a-t-il pu garder le secret sur son projet nucléaire ? L’explication tient surtout en ce qu’il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Dès le mois d’avril 1959, a découvert Karpin, l’ambassadeur du Royaume-Uni à Tel-Aviv avait obtenu des extraits d’un discours de Pérès devant des hauts fonctionnaires, évoquant « le développement d’armements secrets ». Il avait transmis l’information à l’attaché naval américain. La CIA avait vainement essayé d’obtenir une confirmation, et l’affaire en était restée là. Au mois de juillet suivant, le département d’État et l’AEC (Commission de l’énergie atomique) avaient appris que la Norvège avait signé un contrat de fourniture d’eau lourde à Israël, alors que les États-Unis, d’abord sollicités, avaient refusé, mais l’information avait été classée sans suite.

Le 13 février 1960, le premier essai nucléaire français, à Reggane au Sahara, est tout sauf secret : « Hourra pour la France ! » télégraphie de Gaulle. On imagine mal que la présence de deux scientifiques israéliens soit passée inaperçue des « grandes oreilles » de Washington. Au mois d’août, une secrétaire de l’ambassade américaine à Tel-Aviv raconte à ses supérieurs que, s’étant rendue à Beersheba avec son ami israélien, elle avait appris de lui et de Français qui travaillaient à Dimona la construction en secret d’un réacteur nucléaire. L’ambassade câble à Washington, où cela n’est pas pris au sérieux. En septembre, des photos transmises par les attachés militaires américain et britannique et par des avions espions sont rassemblées par les analystes de la CIA, tandis que les fuites émanant de la commission de Bergmann « jaillissent comme d’un robinet brisé », selon l’expression de Karpin. À la fin de novembre, un physicien nucléaire juif américain, Henry Jacob Gomberg, rend compte au département d’État, à la CIA et à l’AEC de la mission de consultation qu’il vient d’accomplir à Dimona
Les autorités américaines avaient fermé les yeux et les oreilles, mais la vérité ne peut plus rester cachée longtemps. Les Israéliens en sont bien conscients et ils adoptent une nouvelle stratégie, qui consiste à laisser filtrer une semi-vérité tout en la contrôlant. La dernière fuite amorce la manuvre, et Gomberg a probablement été manipulé par Ben Gourion en personne, qui l’a reçu et lui a fait de fausses confidences. Seulement, il a compris – et transmis – plus d’informations qu’on aurait voulu lui en laisser découvrir. Ce savant n’était pas du genre à prendre des vessies pour des lanternes, ni une unité de production de plutonium pour le réacteur de recherche qu’on voulait lui faire accroire.
La nouvelle est bientôt validée par la CIA et l’AEC. Le scoop paraît le 13 décembre 1960 dans l’hebdomadaire Time : « Une petite puissance qui n’est ni communiste ni membre de l’Otan développe l’option nucléaire. »
Ben Gourion se précipite pour reprendre la main. Le 21 décembre, il annonce à la Knesset qu’Israël construit un réacteur nucléaire à des fins pacifiques. John Kennedy succède à Eisenhower à la présidence des États-Unis. La non-prolifération nucléaire est au cur de sa diplomatie, mais, élu de justesse, il le doit peut-être au vote des juifs. Il feint de croire le Premier ministre et, au fond, il fait sien l’argument qu’utilise celui-ci auprès des adversaires de l’arme nucléaire dans les milieux politiques et militaires israéliens, à savoir que la bombe israélienne, à la différence des autres, n’est que défensive et dissuasive, et qu’elle ne servira jamais. Ce qui restera crédible tant que l’État hébreu ne disposera pas de vecteurs, avions ou missiles.

Golda Meir plaide pour que l’on dise toute la vérité aux Américains, ce qu’elle fera dix ans plus tard, quand elle sera chef du gouvernement. Ben Gourion décide que le maintien de l’ambiguïté ne présente que des avantages. Faute de cela, Kennedy se trouverait au moins dans une situation fausse, voire obligé de contraindre Israël à démanteler Dimona. Près d’un demi-siècle plus tard, ce pays dont nul n’ignore qu’il dispose d’un stock considérable de bombes atomiques, ainsi que d’escadrons de bombardiers et de batteries de missiles, n’est toujours pas, officiellement, une puissance nucléaire.
Avant même d’entrer en fonction, Kennedy nomme Mike Feldman, son ex-assistant parlementaire, qui est juif, représentant personnel au Moyen-Orient. Feldman fait des navettes entre Washington et Tel-Aviv. Il parvient à convaincre les Américains de livrer des armes, y compris des missiles Hawk, et les Israéliens, en échange, d’accepter une inspection du site de Dimona.
Celle-ci a lieu à la mi-mai 1961. Les inspecteurs américains évitent-ils de regarder où il ne faut pas ? Peut-être sont-ils dupés par les fausses installations de contrôle et de surveillance artistement montées à leur intention. Toujours est-il que la Maison Blanche se montre satisfaite du résultat et que Ben Gourion est reçu le 31 mai par Kennedy. Sans se départir complètement de l’ambiguïté, il laisse entendre clairement à son interlocuteur qu’Israël se tiendra prêt à choisir l’option nucléaire si l’évolution de la situation au Proche-Orient l’y incitait, ajoutant qu’il ne pourrait pas en être question avant quatre ou cinq ans. Le président des États-Unis ne lui en demande pas plus.
À la fin de l’année 1962, Golda Meir est reçue par Kennedy en Floride. Le président parle des « relations spéciales » de son pays avec Israël, les comparant aux relations avec la Grande-Bretagne. Il renonce au plan qui avait été élaboré par le vice-président Lyndon Johnson pour le retour des réfugiés palestiniens. Il demande toutefois que les Israéliens prennent en considération l’opposition des États-Unis à la prolifération nucléaire.
Ben Gourion n’en persiste pas moins à opposer différents moyens dilatoires à de nouvelles inspections américaines à Dimona. Mais il se lasse. Est-ce un hasard si, le 16 juin 1963, jour où il démissionne, Kennedy annonce que la prochaine inspection devra avoir lieu au début de l’été, et les suivantes, un an après, puis tous les six mois ? L’ambassade à Tel-Aviv précise qu’il s’agit d’une demande minimale.
Levi Eshkol forme un gouvernement très semblable au précédent et dans lequel, tout comme Ben Gourion, il détient le portefeuille de la Défense. C’est un réaliste, qui a été, pendant dix ans, un ministre des Finances efficace. Il a peu de charisme, mais il ne manque ni d’humour ni de tolérance. Dès sa prise de fonctions, il reçoit une lettre du président des États-Unis précisant que sa mise en demeure du 16 juin est bien un ultimatum. Le mot n’est pas écrit, mais il est indiqué que, faute d’une inspection dans un délai très bref, les États-Unis seront amenés à revenir sur leur soutien à Israël – qui est devenu vital. Eshkol n’a pas la capacité de Ben Gourion à manier le mensonge d’État. Il fait savoir à Kennedy, par un intermédiaire qui est probablement Mike Feldman, qu’Israël est sur le point d’acquérir « la capacité nucléaire », que c’est une nécessité « existentielle » et que, pour cette raison, il ne peut pas ouvrir les portes de Dimona à des inspecteurs.
Kennedy n’a pas répondu, que l’on sache, à ce message, mais il fait baisser la pression et il propose un pacte aux termes duquel Israël renoncerait à « l’option nucléaire » en échange de la protection du bouclier nucléaire américain. Israël, en principe, ne cherchait pas autre chose qu’une garantie de sa sécurité, ce que lui apporterait un tel pacte. Mais que valent les traités bilatéraux ? La seule garantie qui vaille, objectent les militaires israéliens, serait que Dimona devînt opérationnel. « Israël voulait à la fois, commente Karpin, le produit de Dimona et la fourniture d’armes offensives [conventionnelles]. Finalement, c’est ce qu’il obtint. »
Le 22 novembre 1963, John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. Le 18 janvier 1964, les inspecteurs américains sont reçus à Dimona. Ils ne trouvent rien ou ne « voient rien ».

Lyndon Johnson, le nouveau président des États-Unis, appartient à une secte chrétienne, celle des christadelphes, assez proches des juifs, avec lesquels ils partagent une adhésion stricte aux enseignements de la Bible. « Prenez soin des juifs, le peuple élu par Dieu », a écrit le grand-père du futur président dans le livre d’or de la famille. « Considérez-les comme vos amis et aidez-les de toutes les façons que vous pourrez. » LBJ avait obéi à ce précepte, en 1938, contribuant à faire entrer illégalement aux États-Unis plusieurs centaines de réfugiés d’Allemagne et d’Autriche. À la Maison Blanche, il reste ferme à l’égard d’Israël, mais son ton est plus courtois que celui de JFK. Son administration a l’élégance de ne plus parler de Dimona.
Au début de 1965, Johnson envoie quand même Robert Komer, le spécialiste du Moyen-Orient à l’état-major du NSC (Conseil national de sécurité) à Jérusalem, avec mission d’obtenir enfin des informations précises et sûres concernant les projets stratégiques des Israéliens pour prix de livraisons d’armes américaines. Au lieu de cela, Komer se laisse convaincre par l’argumentation d’Itzhak Rabin, le chef d’état-major. Il conclut son compte-rendu de mission : « Si nous vendons des armes à la Jordanie, nous devons en vendre à Israël aussi ; si nous n’en vendons pas à la Jordanie, les Soviétiques lui en vendront. Dans tous les cas, nous devrons en vendre à Israël. » Moyennant quoi, les usines américaines livrent sans fanfare à l’armée israélienne 48 avions de combat Skyhawk et 200 chars Patton.

Israël a renoncé, au moins pour le moment, à effectuer un essai nucléaire en vraie grandeur, mais les techniciens se disent prêts. Le 2 novembre 1966, ils procèdent à une simulation qui a valeur de test : dorénavant, la bombe israélienne est opérationnelle, elle peut être assemblée et mise à feu sous préavis de quelques semaines. Or il se trouve que les stratèges n’en ont jamais aussi peu ressenti la nécessité. Au mois de février 1967, présentant au ministre de la Défense et à l’état-major son rapport annuel, Rabin se dit convaincu qu’il n’y a pas d’attaque arabe à redouter avant 1973. En effet, souligne-t-il, l’armée égyptienne est retenue au Yémen, où elle peine à maintenir le régime républicain ; même si ce n’était plus le cas, Nasser est loin d’être convaincu qu’il pourrait vaincre Israël ; enfin, l’Union soviétique s’efforce avant tout de contenir la guerre froide, comme elle l’a montré à Cuba en 1962, lors de la crise des missiles.
C’est ainsi que, la guerre de juin 1967 arrivant presque par surprise et ne durant que six jours, il ne sera même pas question d’activer une bombe A. Et les Égyptiens, qui ne croyaient pas que celle-ci était prête ou le serait bientôt, n’ont pas jugé utile d’attaquer Dimona.
L’année 1968 est ponctuée sur le terrain par des escarmouches plus ou moins graves entre militaires israéliens et militaires égyptiens, syriens et jordaniens, ainsi qu’entre détachements israéliens et jordaniens et commandos palestiniens. Sur le plan diplomatique, Israël n’attend plus rien de la France, qui va d’ailleurs imposer un embargo sur les armes destinées à Israël le 6 janvier 1969. Johnson n’est pas rééligible, et Nixon va lui succéder. Eshkol est décidé à profiter au maximum des dernières semaines de l’administration démocrate.
Le 4 novembre s’ouvre une négociation américano-israélienne à Washington. Paul Warnke, sous-secrétaire à la Défense, expose que le principe de la fourniture de 50 chasseurs Phantom est acquis, mais que, cela s’ajoutant à la livraison en cours de 100 Skyhawk, les États-Unis deviennent le principal fournisseur d’armements d’Israël. Il s’ensuit, souligne-t-il, qu’ils doivent être clairement informés des intentions et projets stratégiques et tactiques de leurs alliés.
Rabin, devenu ambassadeur aux États-Unis, préside la délégation israélienne. Il pense que ses interlocuteurs se contenteront, comme par le passé, d’une déclaration selon laquelle Israël ne sera pas le pays qui introduira l’arme atomique au Moyen-Orient – déclaration que la porte-parole d’Olmert essaie encore de crédibiliser en décembre 2006 Il tombe des nues quand il les entend préciser que les États-Unis exigent le droit d’exercer des contrôles dans tous les ports et aéroports, ainsi que sur les sites industriels militaires et aériens et dans les instituts de recherche militaires et civils. Warnke demande encore à Rabin de signer le traité de non-prolifération et de ralentir le rythme des essais de missiles.

C’est l’impasse, mais il reste à Rabin une carte à jouer. Il fait intervenir le lobby juif – nommément Feinberg et l’ambassadeur américain aux Nations unies, Arthur Goldberg – directement auprès de Johnson. Le 9 novembre, contre l’avis du secrétaire d’État, Dean Rusk, et du secrétaire à la Défense, Clark Clifford, Johnson décide que les Phantom seront livrés sans conditions. Il signera cette mesure quelques jours avant de quitter la Maison Blanche. Selon Warnke, il était prêt à aller encore plus loin.
Eisenhower avait considéré Israël comme un atout stratégique. Kennedy avait qualifié de « spéciales » les relations américano-israéliennes. Johnson a fermé les yeux sur la capacité nucléaire de Tel-Aviv. Contre toute attente, Nixon va franchir une nouvelle étape.
Eshkol est mort subitement le 26 février 1969. Golda Meir, qui lui a succédé, est reçue par Nixon à la fin de septembre, deux mois après que cinq MIG basés en Égypte et pilotés par des Soviétiques ont été abattus par des chasseurs israéliens, ce qui n’a pas été rendu public.
Henry Kissinger, conseiller de Nixon pour la sécurité nationale, considère que les États-Unis doivent renoncer aux faux-semblants et aider les pays amis que sont l’Inde et Israël à développer leur armement nucléaire, à tout le moins ne pas les gêner. Il a si bien convaincu le président que celui-ci tombe d’accord avec Golda Meir pour que les États-Unis acceptent le fait qu’Israël a acquis la capacité nucléaire, cessent de lui demander de signer le traité de non-prolifération et renoncent à procéder à des inspections à Dimona, et qu’Israël s’engage à garder le secret, à ne pas effectuer d’essais et à ne pas provoquer les Arabes. Nixon ajoute que, lui président, Israël ne sera jamais en position de faiblesse pour les armes conventionnelles.
Ainsi se trouve établi, à la fin de 1969, ce que Karpin appelle « le pacte informel de défense États-Unis/Israël ».
Ce pacte, complété par l’existence – que nul n’ignore plus – d’un arsenal nucléaire israélien a peut-être contribué à anesthésier les systèmes d’alarme israéliens. En tout cas, le 6 octobre 1973, jour de la fête juive du Kippour, les attaques égyptienne et syrienne simultanées ont bousculé les défenses israéliennes et, du même coup, le sentiment d’invulnérabilité qui avait atteint politiques et militaires au sommet de l’État hébreu. Le point auquel la patrie pouvait être proclamée en danger et le feu nucléaire allumé allait-il être atteint ? Il semble qu’on n’est pas passé loin de l’explosion de la troisième bombe atomique sur un champ de bataille dans l’histoire du monde.

Moshe Dayan, ministre de la Défense, fit charger des bombes à bord d’avions et équiper des missiles de têtes nucléaires. Une dizaine d’engins auraient été amorcés. Est-ce Golda Meir qui a gardé la tête froide et freiné de façon décisive ? Est-ce Kissinger, devenu secrétaire d’État, qui a pesé efficacement ? Il avait été averti par Sadate que l’intention de l’Égypte n’allait pas au-delà de la récupération du Sinaï. Une chose est certaine : le chef de l’État égyptien ne s’est pas laissé griser par le succès initial foudroyant de ses troupes parce qu’il savait qu’Israël disposait d’armes nucléaires et s’en servirait si l’État courait un péril majeur. Ainsi peut-on observer que la stratégie de défense dissuasive par l’ambiguïté adoptée dès le début par Ben Gourion et peaufinée par ses successeurs chacun à sa façon a été efficace.
Depuis un tiers de siècle, beaucoup de bouleversements sont intervenus au Proche-Orient et au Moyen-Orient. À y regarder de près, le grand équilibre géostratégique a été maintenu. Plus exactement, le fléau de la balance des armements conventionnels entre Arabes et Israéliens oscille autour de la position horizontale. Il reste qu’en matière nucléaire, en face de l’arsenal israélien, il n’y a aucun contrepoids. Le regard tourné vers Téhéran et l’oreille sur le téléphone rouge en liaison avec Washington, Tel-Aviv est bien décidé à ce que cette situation perdure.

1. Russie, 16000 ; Etats-Unis, 10300 ; Chine, 410 ; France, 350 ; Royaume-Uni, 200 ; Israël, 100 à 170 ; Inde, 75 à 110 ; Pakistan, 24 à 48 ; Corée du Nord, 1 ou 2 (selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie atomique).
2. The Bomb in the Basement, Simon & Shuster, 404 pages, 26 dollars. Parmi les sources complémentaires qui ont servi à la rédaction du présent article, il faut citer Les Deux Bombes, de Pierre Péan (Fayard, 1982), « Israël-Afrique du Sud. Secret défense », de Paul-Marie de La Gorce (Jeune Afrique, n° 1902, 18 juin 1997), Israel and the Bomb, d’Avner Cohen (Columbia University Press, 1998) et « L’Armement nucléaire israélien, un tabou », d’Abdelwahad Biyad (Annuaire français des relations internationales, vol. 6, 2005).
3. Cf. « Déclenchement de la guerre de Suez », par Abdallah Ben Ali, J.A. n° 2390 du 29 octobre 2006.
4.En avril 1960, quand de Gaulle visita le Centre nucléaire de Saclay, son regard fut attiré par l’immatriculation diplomatique d’une 2 CV Citroën dans le parking. Enquête faite, il s’agissait de la voiture d’un technicien israélien. La colère présidentielle n’eut que des effets bientôt amortis. La coopération technique se poursuivit un peu plus discrètement.
5. Aux termes d’un accord Bush-Sharon du 10 avril 2004, Israël pourrait utiliser ses moyens de défense pour contrer le développement d’un armement nucléaire iranien.

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