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« L’Algérie est toujours un tabou »

L'excellent film Mon Colonel sur la guerre d'Algérie est le bienvenu aujourd'hui. Confidences de Costa-Gavras.

Un demi-siècle après, pouvait-on montrer la torture et quelques autres ignominies commises par des militaires français en Algérie, à la fois avec réalisme et pudeur, objectivité et sensibilité ? La réponse, positive, a été apportée par Mon Colonel, le film réalisé par Laurent Herbiet d’après le roman éponyme de Francis Zamponi sur un scénario de Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg (voir J.A. nos 2378 et 2393).
Le récit, aux antipodes de tout manichéisme, a la simplicité qui sied à la vulgarisation. Les personnages principaux, peu nombreux, sont dessinés à grands traits sans être caricaturaux. Le dialogue exprime clairement les arguments des uns et des autres, ainsi que la situation dans laquelle se déroule le conflit franco-algérien, même si le point de vue est franco-français. Au cur de l’action, « le colonel », synthèse des « colonels » qui se sont illustrés de 1957 à 1962 dans les djebels et dans les états-majors (voir pages 146-147), opte sans trop d’états d’âme pour l’efficacité à tout prix dans la recherche du renseignement, assumant en somme ses devoirs de soldat sans se sentir responsable des décisions qui lui incombent du fait de la carence de l’autorité civile.
L’action est prenante et, dans l’ensemble, vraisemblable. Les acteurs, tout particulièrement le colonel, Olivier Gourmet, sont excellents. Le film fait progresser intelligemment le débat sur la torture à l’heure où le sujet est revenu dans l’actualité. Alors, comment expliquer qu’il n’ait rencontré qu’à peine un semi-succès ?
Le fait est qu’il n’a guère attiré qu’un public sensibilisé à la question. Il est vrai que la presse française ne lui a prêté qu’une attention distraite. Exemple : ce quotidien parisien du matin, naguère soucieux d’exactitude, qui a consacré deux articles à Mon Colonel. Dans le premier, on lit que la guerre d’Algérie fit un million de morts parmi les appelés français ! (C’est cinquante fois le chiffre réel.) Selon le second, l’Assemblée nationale avait accordé à l’unanimité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement français. (Il y avait eu 76 « non » sur 531 votes.)

Jeune Afrique : Comment est né le film ?
Constantin Costa-Gavras : En 1999, c’est un ami, Emmanuel Hamon, un jeune réalisateur, qui est venu nous en parler, à Michèle, mon épouse [productrice du film], et à moi. Ayant lu Mon Colonel de Francis Zamponi, il voulait l’adapter à l’écran. J’ai trouvé le roman très intéressant. J’ai eu une idée pour l’adaptation, à savoir introduire une femme et le père du sous-lieutenant dans l’histoire. Par la suite, nous avons été contactés par le réalisateur détenteur des droits, Laurent Herbiet. Je lui ai proposé un scénario qui lui a aussitôt plu. L’affaire Aussaresses, qui a éclaté en 2000, nous a confortés dans notre décision de faire un film sur la guerre d’Algérie et la torture. J’ai rencontré, avec l’aide de Salem Brahimi, le coproducteur, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien. C’était en 2004, alors qu’il participait à un meeting électoral à Annaba. Je lui ai exposé le scénario et il a accédé à ma demande qui concernait des facilités pour le tournage et l’utilisation de matériel militaire (essentiellement des hélicoptères), ainsi que de militaires eux-mêmes. Une partie du tournage s’est faite au lycée d’El-Eulma (ex-Saint-Arnaud) qui n’est autre que l’ancienne caserne.
Pourquoi teniez-vous à tourner en Algérie ?
On aurait pu tourner au Maroc, mais il fallait impérativement se trouver à Constantine, à Blida, à Sétif. On aurait trahi l’Histoire si le tournage n’avait pas eu lieu en Algérie. C’était l’Algérie ou rien. L’aspect documentaire du film l’exigeait.
Pourquoi revenir sur la guerre d’Algérie aujourd’hui ?
D’abord, parce qu’on n’en avait jamais parlé de cette façon. Ensuite, parce que je voulais parler du terrorisme au moment où le monde est en proie à la « guerre contre le terrorisme ».
La phrase du colonel : « Je fais la guerre contre le communisme et le terrorisme » est-elle authentique ?
Tout à fait. Le communisme était assimilé au terrorisme, les communistes aidaient les terroristes. Un autre thème me tenait à cur, il concerne les passions nationales qui, des années après, s’épanouissent. Du coup, on se demande pourquoi les responsables français n’ont pas été assez clairvoyants pour négocier au lendemain des événements de Sétif [émeute et répression de mai 1945], et faire ainsi l’économie d’une guerre. On a préféré au contraire s’aveugler et manipuler tout un peuple, d’où la phrase de Guy Mollet citée dans le film : « La France sans l’Algérie ne serait plus la France. »
On pense à l’Irak…
Avant le tournage, nous avons connu des moments de doute concernant la production, et puis il y a eu la guerre d’Irak qui a précipité notre décision. Ce n’est pas un miracle, mais une intuition.
Le personnage du colonel est très intéressant. Historique et fictif, il se veut le champion de « la guerre juste »…
L’expression n’est pas employée dans le film, mais il parle de justice et de légalité. Il a à cur de prouver que l’armée qui mène une sale guerre est une armée républicaine.
Et c’est un ancien résistant contre l’Allemagne nazie
C’est tout l’intérêt du personnage : on n’a pas affaire à une caricature de colonel qui serait un reître, sans plus. Les colonels grecs étaient des brutes, comme je l’ai montré dans Z (1969). On en trouve aussi dans les pays de l’Est. En Occident, nos militaires ont été nourris par les lois de la République. Ils ne voulaient pas être considérés comme des putschistes, et les responsables politiques ont fait pour eux des lois sur mesure.
Et l’évocation de Mitterrand (ministre de l’Intérieur, puis de la Justice, de 1954 à 1957) dans le film ?
Elle est symbolique et n’est pas gratuite. Ce que je voulais faire passer, c’est que même lui, situé à gauche, cautionnait la sale guerre.
Le colonel est plus sympathique que les politiques, qui ont le mauvais rôle
C’est ce qui m’a intéressé dans l’histoire. Pour la première fois, on évoque la responsabilité des politiques. S’ils avaient dit non ou s’ils avaient négocié, nous n’aurions pas eu l’OAS (Organisation de l’armée secrète) ou alors, on l’aurait eue, mais dans des circonstances complètement différentes. En général, on parle seulement de la période de la guerre et des années qui l’ont précédée après 1945, mais le drame s’est noué plus tôt. Pour le peuple français, l’affaire était entendue depuis longtemps : « L’Algérie, c’est la France. » Sur les cartes géographiques, la France et l’Algérie étaient identifiées avec la même couleur. On disait que la France était « traversée par la Méditerranée comme Paris par la Seine ».
Et qu’en est-il du deuxième personnage du film, le sous-lieutenant Rossi ?
Il est censé incarner le peuple français. Il est convaincu que l’Algérie est française. Au début, il croit au devoir de pacification. Le discours de l’armée, mais aussi de l’Assemblée nationale, qui a voté les pouvoirs spéciaux, était le suivant : nous pacifions et, en même temps, nous éduquons. Et Rossi y croit. Mais peu à peu, ce jeune lieutenant n’accepte pas tout. Il veut bien torturer, mais sous certaines conditions, toujours légales. Il exige par exemple la présence de médecins lors des séances de torture. Mais quand il doit tuer, il recule. Ce sont des contradictions que j’ai moi-même vécues. Dans ces années 1955 et suivantes, je voyais mes copains d’université partir pour l’Algérie et revenir sans rien raconter. Au départ, l’enthousiasme et l’innocence et, au retour, le silence et la culpabilité.
Le troisième personnage, c’est le flic, le commissaire Reidacher…
Lui ne se pose pas de questions, il a l’habitude. La répression, la torture, c’est son quotidien. Parce qu’il connaît les gens, il est un peu tiraillé, mais très peu. C’est un flic et rien d’autre, tout simplement.
Et l’instituteur ?
Lui, c’est le porteur de valises, engagé aux côtés du FLN. Blessé, il continue jusqu’au bout, jusqu’à aujourd’hui. J’en ai beaucoup connu, comme par exemple l’acteur Jacques Rispal, qui était communiste, porteur de valises et fut, pour cela, viré du parti.
Le lieutenant Galois, la jeune femme qui revit aujourd’hui, à travers les lettres anonymes, ce qui s’est passé naguère en Algérie, c’est votre apport au roman…
J’ai créé ce personnage pour introduire la responsabilité actuelle et la sensibilité féminine. En lisant la phrase de Guy Mollet : « La France sans l’Algérie ne serait plus la France », elle réagit par un petit sourire ironique et traduit parfaitement notre sentiment aujourd’hui. Elle est également émue par les déchirements intérieurs du lieutenant Rossi qui a son âge et qui lui ressemble.
Ses rapports à l’armée et à la guerre sont différents…
C’est essentiel. On ne voit plus l’armée française mener une guerre coloniale, même si, en Côte d’Ivoire, elle reçoit l’ordre de tirer.
Le lieutenant Galois symbolise le chur comme dans le théâtre antique ou dans les pièces de Bertolt Brecht
Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai. C’est elle qui fait avancer l’histoire, qui constitue le fil rouge. Elle comprend la situation de Rossi même si, parfois, quand il accepte de torturer par exemple, elle est furieuse contre lui. Et puis elle verse une larme quand elle comprend le drame du père de Rossi.
Passons au casting.
Pour la petite histoire, nous avions demandé à des acteurs de renom qui ont refusé, mais je ne les citerai pas. L’aspect historique a dû les gêner. Les acteurs préfèrent les rôles dans lesquels ils triomphent.
Faut-il croire qu’on ne peut toujours pas parler de l’Algérie avec sérénité ?
On éprouve en permanence quelque gêne. D’ailleurs, la première question que m’a posée un journaliste, c’est : « Pourquoi remuer tout cela ? » On fait des films sur les deux guerres mondiales, sur l’Holocauste, mais dès qu’on touche à l’Algérie, c’est tabou. Sans doute parce que cette guerre a été mal vécue. Les pieds-noirs la vivent toujours très mal. C’était aussi une guerre humiliante. Ce n’est pas seulement une guerre perdue, c’est une guerre perdue dans l’humiliation parce que la France s’est très mal comportée. Elle a été perdue sur tous les tableaux, y compris éthique.
C’est curieux que ce soit un Belge (Olivier Gourmet) qui joue le rôle du colonel ?
En tout cas, lui, il a accepté. Mais c’est avant tout un grand acteur. Il a dû perdre 25 kg pour incarner le colonel. Il ne connaissait rien à l’Algérie. Il m’a même dit : « Je ne sais rien du Congo » Mais il s’est rattrapé en lisant. Comme son nom ne l’indique pas, Cécile de France (le lieutenant Galois) est également belge, et une excellente actrice.
Parlons du tournage.
On a d’abord tourné à Paris. J’ai pu parler avec la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, mais nous n’avons obtenu l’autorisation de filmer à l’état-major qu’après la fin du tournage. Entre-temps, nous avons pu réaliser toutes les scènes de l’état-major au Sénat.
Et les scènes de torture ?
La plupart à Paris aussi, pour des raisons liées au financement.
Comment ont réagi les Algériens pendant le tournage ?
Nous avons été accueillis à bras ouverts. Il nous est arrivé de bloquer la circulation à Constantine ou à Sétif pendant un jour, mais les gens ne râlaient pas, ils venaient discuter avec nous, nous féliciter. À Paris, on nous aurait insultés.
Au début, nous avons demandé aux acteurs de ne pas circuler en ville habillés en officiers français, puis ils ont oublié les recommandations. C’est ainsi que l’un d’entre eux a pris un café à Sétif. Un vieil homme l’aborde : « Ah ! Vous êtes revenus ! » Il était surpris, mais il avait l’air content. Les Algériens sont très fiers, mais ils n’ont pas de haine à l’égard de la France. Leur seule préoccupation, c’est d’obtenir un visa pour y venir.
Il y a des scènes très dures comme l’exposition des cadavres dans les rues de la ville. Comment la population a-t-elle réagi ?
Tous les jours, à la sortie de l’école, des centaines d’enfants accompagnés d’adultes se massaient pour voir le spectacle. Mais sans aucune hostilité. Le plus émouvant, ce furent les scènes d’exécution publique au stade. Lorsqu’on a hissé le drapeau français, les figurants ont entonné… des chants nationalistes. Pendant la même scène, un figurant a dû quitter le plateau. C’était insupportable : son frère avait été exécuté là même.
Le drapeau français sur la caserne de Saint-Arnaud ne posait pas de problème ?
Pas particulièrement, sinon que notre interlocuteur, un colonel algérien, a demandé à Salem Brahimi de l’ôter pour la nuit.
Salem Brahimi, le coproducteur algérien, a dû être bien utile
Il a beaucoup de qualités professionnelles et une grande gentillesse. Et puis, il a une qualité que ma femme n’a pas : il est sensible aux considérations financières. Chaque journée de tournage coûte tellement cher.
Vous avez projeté le film en avant-première en Algérie. Comment a-t-il été accueilli ?
Aussi bien du côté du public que des cinéastes algériens, l’opinion était favorable. On a entendu certaines critiques un peu naïves qui nous reprochaient par exemple d’utiliser le terme « fellaghas » ou de ne pas avoir suffisamment montré le FLN. On a noté des réactions positives des militaires. Anissa Boumedienne, qui était dans la salle, a tenu à nous féliciter.
Savez-vous si Chirac l’a vu ?
Je sais qu’il a reçu un DVD.
Et l’accueil en France ?
Les spectateurs sont secoués à l’issue des projections. Malgré les bonnes réactions et le bouche à oreille favorables, je pense que les Français n’avaient pas envie de voir un film sur ce thème, notamment la torture.
La presse a été mitigée
Elle a manifesté une certaine froideur, reproché au film la simplicité de la mise en scène
Un Algérien aurait-il pu faire ce film ?
En tout cas, c’est mieux que ce soit un Français.
Un tel film sert-il la demande de repentance algérienne adressée à la France par Bouteflika ?
La repentance, d’une manière générale, est un sentiment chrétien dont je me suis éloigné. Elle est spectaculaire, mais ce qui compte, c’est la mémoire. Le temps passe, les générations changent, mais il faut se souvenir.
Pourquoi l’Algérie s’accroche-t-elle à la repentance ?
Par réaction. Parce que la France a parlé des bienfaits de la colonisation. Les Algériens n’ont rien demandé de tel il y a cinq ou dix ans. J’ai discuté avec des amis en Algérie qui m’ont dit : « On l’a fait pour les juifs avec la Shoah, pourquoi ne pas le faire avec les Algériens ? » Bien sûr, ce parallèle est absurde, mais pour eux, c’est logique surtout après que la France a évoqué les bienfaits de la colonisation.
On pense forcément à l’Irak.
Au Festival de Toronto, des journalistes américains m’ont posé cette question. Je ne sais pas si les militaires américains vont avoir droit à des projections spéciales comme pour La Bataille d’Alger de Pontecorvo, mais ils devraient réfléchir à la fin du film en Irak comme en Algérie. Le gagnant c’est en fin de compte le peuple.
Les Américains sont dans une situation purement coloniale qu’ils découvrent en réinventant des comportements typiques Le colonel est parfaitement « américain »
L’Histoire se répète. La volonté du peuple de se libérer a toujours le dernier mot. Les Français ont ignoré cette loi élémentaire. Et les Américains commettent la même erreur en Irak.
Quand avez-vous découvert l’Algérie ?
Avec mon film Z en 1968. C’était une coproduction avec l’Office du cinéma algérien (ONCIC). On a connu parfois des situations loufoques pendant le tournage. Les gens croyaient qu’on faisait le film Z sur le colonel Taher Zbiri, auteur d’une tentative de coup d’État De cette période, j’ai gardé de vagues relations avec Bouteflika, qui, soit dit en passant, n’avait pas apprécié mon film L’Aveu. Depuis, il a changé d’avis.
L’Algérie, c’est un coup de foudre ?
J’aime les Algériens, ils sont différents de ce que l’on pense d’eux. Ils sont authentiques, accueillants, ouverts, et en même temps, ils sont réservés, pudiques.
Pour vous, le cinéma doit être militant ?
Je pense avec Roland Barthes que tous les films sont politiques, ou qu’il y a de la politique dans tous les films, ou qu’on peut analyser politiquement tous les films. Mais il ne faut pas oublier qu’un film est d’abord un spectacle. À la sortie, le spectateur a reçu une certaine dose d’émotions et de sentiments, et il peut en faire ce qu’il veut.

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