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La chanteuse aux os de fer

L'Érythréenne Faytinga est venue à la chanson après treize ans de lutte armée contre l'Éthiopie. Portrait d'une guerrière à la voix douce.

Elle n’a pas toujours un regard de guerrière. Mais, parfois, ses yeux rivés au ciel lui donnent l’air d’une panthère aux aguets. Énergique, Faytinga incarne ce qu’on croit trop souvent n’être dévolu qu’aux hommes : le courage, l’endurance physique. Et pour cause : à 14 ans, Faytinga, née en 1964 à Asmara, a rejoint le maquis.
Bordant la mer Rouge, entre le Soudan et Djibouti, son pays a été annexé en 1962 par l’Éthiopie voisine. Au moment où d’autres contrées savouraient leur indépendance. La communauté kunama, du Sud-Ouest, dont est originaire Faytinga, est alors entrée en résistance. Et chez ce peuple matriarcal, quand les canons tonnent, tous les bras sont bienvenus.
Voilà comment, arme à la main, Faytinga a fini par partir en guerre. Le courage, elle l’a hérité de son père, le nationaliste Faïd Tinga (surnommé Fighting Gun), qui s’était opposé aux Anglais et aux Italiens, avant de se dresser contre l’Éthiopie. Au sein du Front populaire de libération, Faytinga a dirigé des opérations militaires. La « Dame aux os de fer », comme on la surnommait, en impressionne toujours plus d’un : elle ne recule devant rien !
Mais, femme du feu et de la poudre, Faytinga a aussi une passion plus douce : la musique. Le soir, pendant les rares moments de trêves, elle chantait pour égayer ses frères de guérilla tourmentés par la solitude. En 1990, elle a fait partie de la tournée qui a conduit la compagnie des artistes du Front de libération aux États-Unis et en Europe. Une campagne de sensibilisation autour du drame érythréen qui a pris fin en 1991, avec le retrait de l’Éthiopie.
De retour du Front, où elle a passé treize longues années, Faytinga a créé son propre orchestre. Ancienne combattante, elle a des choses à raconter. Aussi intitule-t-elle son premier CD, sorti chez Cobalt en 1999, Numey. Ce qui signifie : « ne pas interrompre le conteur ». Surplombant le bengala (luth à trois cordes), le massenqo (viole monocorde) et le krar (lyre traditionnelle), mais aussi la guitare, la flûte et les percussions, sa voix pleine de tristesse révèle une femme rescapée de la guerre.
Faytinga s’inspire des chants scandés par les Kunamas travaillant les champs ou accompagnant leur bétail. Elle dit l’amour, le mariage, l’initiation des jeunes à la vie adulte. Elle célèbre Anna, le dieu des Kunamas. Mais elle évoque aussi la paix, la solitude des enfants orphelins et les défis de l’après-guerre. Elle chante en brassant les langues kunama, tigrinya et tigrée.
Après des tournées en Allemagne et aux Pays-Bas, la « guerrière » a donné plusieurs concerts fin 2003 en France, dans le cadre du festival Africolor. Au cours de cette manifestation, Faytinga a prouvé, avec le groupe musical Ouï-Dire, que les notes n’ont pas de frontière.
Quant à son nouvel album, Eritrea, il est composé de savoureuses trouvailles. On écoute sans se lasser « Goda Anna » et « Laganga », chants louant les héros du peuple. Tout comme on adhère à « Eritrea », sur la terre nourricière. Ou encore à « Amajo », romance chantée sur des airs venus du Nigeria, que poursuit « Alemuye », invocation poignante de l’amant absent. La Corne de l’Afrique s’est trouvé une nouvelle égérie !

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