Politique

Tunisie : le parti Tahya Tounes saura-t-il se différencier de Nidaa ?

Au lancement du nouveau parti Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 27 janvier à Monastir, avec notamment Selim Azzabi au pupitre.

Au lancement du nouveau parti Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 27 janvier à Monastir, avec notamment Selim Azzabi au pupitre. © Nicolas Fauqué pour JA

Officiellement lancé le 27 janvier à Monastir, le parti Tahya Tounes promet d’opter pour un fonctionnement démocratique mais ses structures doivent encore être mises en place et ses représentants élus. Ses soutiens potentiels, dont d'anciens de Nidaa Tounes, attendent des garanties.

« On a peur du copier-coller, on est venus pour être rassurés », confie un militant de la société civile de Monastir, venu assister au lancement de Tahya Tounes le dimanche 27 janvier. Le copier-coller, ce serait une redite des erreurs de Nidaa Tounes, parti qui avait remporté les précédentes législatives de 2014 et dont le président Beji Caïd Essebsi est issu.


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Or, Tahya Tounes est majoritairement épaulé par d’anciens cadres de Nidaa. À commencer par le groupe de députés sécessionnistes qui ont créé le bloc de la Coalition nationale, aujourd’hui deuxième à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) avec 44 sièges, devant Nidaa Tounes.

L’ombre de Chahed

Tout comme le Premier ministre, Youssef Chahed, dont l’ombre plane sur cette nouvelle formation, gonflée par ses réseaux. La question brûle les lèvres : parviendront-ils à renaître de ses cendres, sans retomber dans les mêmes écueils ?

La liste des reproches est longue : manque d’action, manque de considération pour les régions, élitisme, préséance des réseaux… Des maux attribués principalement à ses querelles internes, depuis l’accession à sa direction d’Hafedh Caïd Essebsi, le fils du chef de l’État et sa brouille ouverte avec le chef du gouvernement.

Dans la foule, on s’interroge. Beaucoup ont en mémoire une date, qu’ils connaissent encore par cœur, celle du 24 mars 2012. Ce jour-là avait marqué la conférence inaugurale de Tounes El Watan, embryon de Nidaa Tounes, à Monastir. Cette (re)naissance est donc célébrée sur ce même terreau, celui aussi d’Habib Bourguiba, père de la nation et de l’indépendance. Sa photo, déployée sur des écrans géants dès le début du rassemblement de dimanche a d’ailleurs été abondamment applaudie.

Un parti bicéphale ?

« C’est nous qui avons permis la mue de Beji Caïd Essebsi ici à Monastir », se figure un militant de Nidaa. Il estime que « BCE » comme on le surnomme parfois, et sa machine électorale ne le leur ont pas rendu. Aujourd’hui déçu, il est piqué d’une curiosité méfiante pour ce nouveau parti. Quelques têtes, jeunes, semblent se démarquer, mais beaucoup se demandent encore qui dirigera cette formation. Serait-ce Youssef Chahed, présent en filigrane ?

Certains s’insurgent qu’il n’ait pas daigné faire le déplacement. « Qu’ils aillent le rejoindre à la Kasbah s’ils sont déçus ! », décoche Mustapha Ben Ahmed, chef du bloc Coalition nationale. « C’est la tête d’affiche, il est là indirectement via son équipe », estime quant à lui Nabil Smida, PDG de la Société nationale de distribution des pétroles (SNDP), qui espère que ce mouvement ira « au-delà d’une personne ».

Nous avons construit toute cette dynamique politique autour de Youssef Chahed et nous n’avons pas honte de le dire

« Les choses sont claires, nous avons construit toute cette dynamique politique autour de lui et nous n’avons pas honte de le dire », assume Leïla Chettaoui, députée Coalition nationale, future Tahya Tounes. « Sera-t-il juste une marionnette, une vitrine ou est-ce que c’est vraiment lui le décideur ? », s’interroge toutefois un autre participant. Autre question : sera-t-il encore en mesure de gouverner s’il rejoint un jour officiellement ce nouveau parti ?

Sur les vidéos des consultations régionales ayant préparé ce lancement, son coéquipier, Slim Azzabi, ex-conseiller présidentiel, semble aussi être au centre. Dans les discussions et bruits de couloirs également. « Convaincre les gens avec de nouveaux dirigeants, c’est possible, poursuit un spectateur, mais si c’est monsieur Azzabi qui dirige, ça veut dire que c’est Chahed qui a choisi son ami, comme d’habitude, il ne faut pas faire ça ! ».

À Tahya Tounes « on pense à la nation avant les partis et la famille »

Des visages connus

« Les visages ici viennent à 90% de Nidaa », concède Slah Ferchiou, ex-maire de Monastir et compagnon de route de Bourguiba. Ex-militant de Nidaa, il dit avoir estimé qu’à « (son) âge, il faut laisser la place ». Il fait aussi partie des initiateurs du communiqué ayant annoncé la rupture de l’antenne locale du parti en septembre dernier, faute de congrès interne. Ici, il reconnaît que c’est encore « la famille destourienne » qui est au cœur du nouveau projet, mais assure qu’à Tahya Tounes « on pense à la nation avant les partis et la famille ».

De Nidaa Tounes, Samia Gaaloul en est aussi revenue. Cette ancienne coordinatrice du bureau de Nidaa à l’Ariana (banlieue nord de Tunis) assure avoir vu ses fonctions gelées lorsqu’elle a demandé que ses cadres soient élus par un vote représentatif. Sous l’immense tente inaugurale, elle brandit son petit drapeau tunisien rouge et blanc et chante l’hymne national mais admet qu’avec ce nouveau parti, « rien n’est garanti ». Pour elle, c’est « une bataille » qui s’engage pour que ses structures soient vraiment élues démocratiquement. « On a de mauvaises habitudes et ça ne changera que par la force des lois et des institutions ». Elle espère qu’une future charte imposera les conditions et garde-fous nécessaires.

Une promesse de démocratie interne

La méthode de nomination des cadres de Tahya Tounes promet de trancher avec les expériences précédentes : une approche du bas vers le haut, « horizontale », se plaisent à répéter ses porte-voix. L’expression « démocratie représentative », renvient en boucle. Mais ses modalités d’application restent encore floues. Les consultations menées ces dernières semaines dans les régions ont certes permis de tâter le terrain mais la façon dont les plus petites structures – la base – se dessineront n’est pas encore claire. Qui sera habilité à voter pour élire les représentants locaux puis régionaux, puis nationaux et sous quels critères ? Chacun y va encore de son interprétation.

Les structures locales dissidentes de Nidaa n’auront pas la priorité ni de passe-droits, assure la députée Leïla Chettaoui. Ex-cofondatrice de Nidaa, elle était de tous les déplacements de terrain précédant la nouvelle formation. « Nous étions parmi les premiers à dire « attention, on court à la catastrophe » et à avoir quitté le navire de Nidaa, cela a nourri notre crédibilité ». Elle assure que les anciens du parti ont acquis en maturité et expérience et parle de rassembler la « famille », « des démocrates et progressistes ».

Si ce parti est créé rien que pour les élections ce sera un fiasco, il faut bâtir une structure solide pour les générations futures

Il faudra attendre l’agrément du parti pour qu’un processus transparent soit communiqué. Mustapha Ben Ahmed, l’ex-syndicaliste, pave déjà le chemin.Il garantit davantage de contact avec les régions, plus de transparence, de consultation, de promotion de la décentralisation et des programmes adaptés aux besoins et attentes de chaque gouvernorat.

« J’espère que ça va apporter la prospérité en Tunisie », lâche Kader un curieux, venu de Nabeul (dans le Nord-Est). Cet ex-militant de l’Union patriotique libre (UPL) puis de Nidaa par la force des choses depuis la fusion des deux partis, ne s’y retrouve plus. « Ils n’ont pas fait grand-chose », regrette-il.

Si les élections présidentielle et législatives sont confirmées pour l’automne 2019, le virage sera court pour Tahya Tounes. En 2014, Nidaa avait fait campagne sur des thèmes dits identitaires, et son opposition aux valeurs du parti à référentiel islamiste Ennahdha. Cette fois, il faudra une vision claire, prévient Samia Gaaloul : « Si ce parti est créé rien que pour les élections ce sera un fiasco, il faut bâtir une structure solide pour les générations futures ».

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