Dossier

Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Nigeria : Buhari réélu, Abubakar rejette les résultats»

Voir tout le sommaire
Politique

Présidentielle au Nigeria : vers une nouvelle alternance ?

Le président sortant Muhammadu Buhari (à g.) et son principal adversaire, Atiku Abubakar (ici en 2014), s'affronteront à la présidentielle du 16 février 2019.

Le président sortant Muhammadu Buhari (à g.) et son principal adversaire, Atiku Abubakar (ici en 2014), s'affronteront à la présidentielle du 16 février 2019. © Sunday Alamba/AP/SIPA

À moins d’un mois de la présidentielle, l’incertitude règne parmi les électeurs qui ont du mal à choisir entre Muhammadu Buhari, le président sortant au bilan mitigé, et une opposition qui peine à proposer une véritable alternative.

Le ton est brutal, sans concession. Devant un cybercafé d’Abuja, un groupe de jeunes discutent avec intérêt de leur choix pour la présidentielle du 16 février prochain. Les uns dénoncent « le manque de résultats » de Muhammadu Buhari (76 ans) qui, selon eux, « n’est pas la solution pour l’émergence du Nigeria ». « C’est un vieux de la politique qui a passé tout son mandat à s’occuper de sa santé et à laisser les problèmes du pays en l’état », s’emporte Ismaël, hostile au second mandat du président actuel.

Pour ses amis d’en face, « il n’est pas possible de régler tous les problèmes du pays en quatre ans… ». « Un second mandat est nécessaire pour avoir des résultats durables », défend Ahmed, avant de dénoncer une « opposition sans d’autre projet de société que le changement pour le changement ».


>>> À LIRE – Nigeria : Muhammadu Buhari, seul contre tous


Une suspension controversée

La bataille s’annonce pourtant serrée. À quelques jours du scrutin, Muhammadu Buhari a suscité une controverse en révoquant le président de la Cour suprême, Walter Samuel Nkanu Onnoghen, accusé de n’avoir pas déclaré ses biens. « C’est un acte digne d’une dictature », dénonce l’opposition, pendant que les chancelleries occidentales tirent la sonnette d’alarme. La Grande-Bretagne et la délégation de l’Union européenne se sont toutes inquiétées du « moment choisi » pour cette décision du gouvernement nigérian.

« Cela risque d’affecter les perceptions nationale et internationale de la crédibilité des élections à venir », a prévenu l’ambassade de la Grande-Bretagne dans un communiqué. Pour l’UE, qui a également rendu public un communiqué, « à 20 jours des élections présidentielle et législatives, les partis politiques, les candidats et les électeurs doivent pouvoir avoir confiance en l’impartialité et en l’indépendance du système judiciaire ».

Un bilan mitigé

Candidat à sa propre succession, le président Muhammadu Buhari est déjà au cœur de certaines critiques pour son incapacité à enrayer le spectre des attaques terroristes de Boko Haram. Or les Nigérians l’avaient surtout plébiscité en 2015 en espérant que son parcours militaire et sa réputation d’homme de fer ayant déjà dirigé un gouvernement militaire (1983-1985) ainsi que son appartenance à la religion musulmane allaient mettre fin aux attaques.

Il est également indexé pour son maigre bilan économique : le chômage frappe les jeunes de plein fouet et le pays sort difficilement de la récession de 2016 (-1,6%), une première depuis les années 1980, qui a sérieusement érodé le pouvoir d’achat des populations.

Même la lutte contre la corruption, le cheval de bataille de son règne, peine à convaincre ses compatriotes. Certes, il s’est attaqué à des personnalités importantes : des dignitaires de l’ancien régime de Goodluck Jonathan ont été épinglés et d’importants fonds et biens ont été saisis ; le président du Sénat, Bukola Saraki, a également été inquiété avant de bénéficier d’une relaxe. Une série d’opérations anticorruption ayant permis au régime de brandir récemment comme un trophée l’équivalent de 2,3 milliards de dollars de biens et fonds saisis.

Mais ces résultats sont sérieusement mis en cause par des soupçons de clientélisme dans cette lutte. L’opposition accuse le président Buhari de ne viser que les personnes de ses rangs. « C’est une véritable chasse aux sorcières qui n’a d’autre but que de réduire l’opposition au silence », analyse Alan Kayodé, un cadre proche du People’s Democratic Party (PDP, opposition).

« Le président lui-même n’est pas au-dessus de la mêlée », ajoute-t-il, rappelant la récente nomination controversée de sa nièce à la commission électorale et surtout la décision de révoquer le président de la Cour suprême.

D’importantes défections

Porté en triomphe il y a quatre ans, Buhari a progressivement perdu une foule de soutiens dans son propre parti, le All Progressives Congress (APC). En juillet 2018, 14 sénateurs et 37 députés de son camp l’ont quitté, soit pour rejoindre les rangs de l’opposition, soit pour former un mouvement dénommé APC réformé (rAPC) sur fond de dénonciation de « gestion autocratique ». C’est le cas de Bukola Saraki, président du Sénat ou de Rabiu Kwankwaso, le très influent ancien gouverneur de l’État de Kano.

D’importants ministres ont également claqué la porte du gouvernement : à la démission, en septembre dernier, de la ministre des Finances Kemi Adeosun, avaient précédé celles de la ministre de l’Environnement, Amina Mohammed, qui a choisi de retourner aux Nations unies, et surtout du ministre des Mines, Kayode Fayemi, qui a préféré reprendre le poste de gouverneur de son fief, l’État d’Ekiti. Sur les épaules de ce dernier, grand diplômé du King’s College de Londres, reposait notamment l’une des réformes majeures du régime de Buhari : la diversification de l’économie nigériane, trop dépendante du pétrole et du gaz. Avec son départ, la perspective de gagner ce pari s’était éloignée dès mai 2018.

Face à la critique de ses compatriotes, le président Buhari tente de rassurer. « Nous sommes déterminés à approfondir le travail que nous avons entamé [pour que] les ressources du pays continuent à bénéficier à la société », a-t-il déclaré le 19 novembre dernier, au coup d’envoi de la campagne électorale. Pour son prochain mandat, il promet d’améliorer la création d’emplois, la diversification de l’économie ou encore de renforcer le système éducatif. « Seulement, rétorque Alan Kayodé, ce sont les mêmes promesses qu’il y a quatre ans…».

Opposition mobilisée

Dans ces conditions, l’opposition pourra-t-elle rafler la mise ? Le principal parti de l’opposition, le Parti démocratique du peuple (PDP), renforcé par une alliance avec une trentaine de partis, tous décidés à empêcher la réélection de Buhari, a désigné son candidat en octobre dernier, en la personne de Atiku Abubakar, ancien vice-président du pays sous Olusegun Obasanjo (1999-2007).


>>> À LIRE – Nigeria : Muhammadu Buhari face à Atiku Abubakar, une bataille qui s’annonce serrée


Réputé pour être l’une des plus grandes fortunes du pays, cet ancien douanier reconverti en homme d’affaires dans l’import-export, le pétrole et les télécommunications a longtemps été mis en cause dans des affaires de corruption et de conflit d’intérêts sans qu’il n’ait jamais été traduit en justice.

À 72 ans et déjà trois fois candidat à la présidentielle de son pays, Abubakar ne semble pas apparaître, aux yeux des Nigérians, comme un homme neuf mais davantage comme un politique sachant profiter du système : lui-même n’a quitté le parti de Buhari pour rejoindre l’opposition que fin 2017.

S’il s’engage à redresser l’économie et relever le défi sécuritaire du pays, Abubakar a notamment bâti sa stratégie de campagne sur les dénonciations des échecs de son adversaire au pouvoir. « Il ne propose rien de concret, il ne fait que critiquer Buhari… », souligne un jeune leader de l’APC avant de prédire que « son arrivée au pouvoir sera un recul terrible pour tout ce que le Nigeria a eu, ces dernières années, comme résultats en matière de lutte contre la corruption ».

Entre les deux principaux challengers, tous deux du Nord, une chose est sûre : rien n’est joué.

Lire les autres articles du dossier

«Présidentielle au Nigeria : Buhari réélu, Abubakar rejette les résultats»

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte