Politique

Emmanuel Macron en Égypte dans un contexte de répression alarmant

Emmanuel Macron et Abdel Fattah al-Sissi à l’Élysée, le 24 octobre 2017. © Kamil Zihnioglu/AP/SIPA

Au lendemain du huitième anniversaire de la révolution égyptienne et alors que les répressions d'opposants se sont intensifiées ces dernières années, le président français Emmanuel Macron va entamer une visite d’État dans le pays, du 27 au 29 janvier.

Ce matin, les rues du Caire étaient étrangement silencieuses. C’était un vendredi, certes. Mais après la salât al-Gomaa, les rues ne se sont pas remplies de nouveau comme à l’accoutumée. Le centre-ville est resté morne. Car ce 25 janvier, l’Égypte célébrait le huitième anniversaire de sa révolution perdue. Bien tristement. Sans effusion, sans joie et sans colère.

Dans les grands axes de la ville, des tanks couleurs sable ont été déployés. Les habitants les dépassaient sans même y jeter un œil.

Les blindés militaires étaient moins nombreux que les années précédentes. Comme si cette année, le régime égyptien d’Abdel Fattah Al-Sissi savait bien que la révolte était résolument d’un autre temps. Face à une répression de la société civile sans précédent depuis son arrivée au pouvoir en 2013, qui ose encore protester, réclamer justice ou même revendiquer sa nostalgie de 2011 ouvertement ? Plus personne.

Intensification des répressions

« Depuis 2013, les autorités ont montré une force disproportionnée et meurtrière à l’égard de toute personne souhaitant commémorer le 25 janvier. Cette date est perçue comme une menace et depuis plusieurs années, la peur a été semée dans les esprits des gens pour qu’ils ne montrent plus aucun signe de soutien ou de nostalgie. Le risque d’arrestation et de violences policières est devenu trop élevé, les gens se recueillent désormais en catimini », observe Mohamed Lotfy, fondateur de l’ONG de défense des droits de l’Homme Egyptian Commission for Rights and Freedoms (ECRF).

Les Égyptiens ont gardé en mémoire le sort de Shaimaa al-Sabbagh, tuée par un policier il y a quatre ans sur la place Talaat Harb, à quelques encablures de la célèbre Tahrir alors qu’elle s’apprêtait à aller déposer des fleurs en commémoration des martyrs de la révolution. Ou bien la disparition de Giulio Regeni, un étudiant italien, kidnappé par les forces de sécurité, détenu en secret et torturé à mort il y a trois ans, au prétexte qu’il travaillait sur le sujet décrété sensible des organisations ouvrières.

Les Égyptiens savent aussi désormais trop bien le sort réservé à ceux qui utilisent leur voix pour protester contre les violations qu’ils subissent, la violence faite aux opposants du régime, aux avocats, aux défenseurs des droits de l’Homme, aux écrivains, aux humoristes et à toute personne qui remet en cause de quelque manière que ce soit la légitimité du président égyptien.

L’Égypte est devenue une prison à ciel ouvert pour les dissidents

« L’intensification de la répression contre les opposants a rendu l’Égypte « plus dangereuse » que jamais pour les personnes osant critiquer pacifiquement le pouvoir », a estimé le 24 janvier Amnesty International, lors d’une conférence de presse conjointe avec plusieurs ONG de défense des droits de l’Homme à Paris.

Selon l’organisation, les autorités égyptiennes ont arrêté au moins 113 personnes en 2018 parce qu’elles avaient « exprimé pacifiquement leur opinion ». « L’Égypte est devenue une prison à ciel ouvert pour les dissidents », a rappelé Najia Bounaim, directrice de la section Afrique du Nord de l’organisation.

Entre août 2015 et août 2018, l’ECRF a enregistré « 1 520 cas disparitions forcées, une douzaine d’actes de tortures, plusieurs centaines de morts en détention et une augmentation inquiétante des arrestations d’activistes laïques, de journalistes et de blogueurs », note Mohamed Lotfy. Si en 2013-2014, la répression visait davantage les soutiens de l’ancien président islamiste Mohamed Morsi, au premier rang desquels les Frères musulmans, depuis 2015, les violations se sont élargies à toute forme d’opposition au sein des forces civiles. « C’est un climat de terreur », note le défenseur des droits de l’Homme.

C’est absolument la période la plus terrible de notre histoire

Grève de la faim

Cette année donc, pour marquer les huit ans de cette révolution qui demandait du pain, de la justice et de la liberté, plusieurs prisonniers d’opinion détenus dans les geôles égyptiennes ont annoncé débuter une grève de la faim de 18 jours, comme autant de jours passés sur la place Tahrir, pour dénoncer l’injustice qui a toujours cours dans le pays.

« C’est absolument la période la plus terrible de notre histoire », confirme Mona Seif, militante des droits de l’Homme, dont le frère Alaa Abdel Fattah est en prison depuis 2014. « Je ne crois pas qu’on ait déjà connu un régime qui normalise autant les tueries, la prononciation de peines de mort et leur application effective, les exécutions extra-judiciaires, les disparitions forcées, les arrestations de masse… », souligne la jeune femme.

Visite de Macron après celle d’al-Sissi à Paris

C’est dans ce contexte que le président français Emmanuel Macron va entamer une visite d’État, du 27 au 29 janvier en Égypte.

En octobre dernier, le chef d’État avait reçu en grande pompe l’ex-maréchal à Paris. Interrogé sur la situation alarmante du respect des droits fondamentaux en Égypte, le président français avait rétorqué qu’il n’était pas question de donner des « leçons » à son homologue. « Je crois à la souveraineté des États », avait-il expliqué, assurant qu’il n’accepterait des « leçons » d’« aucun dirigeant », et qu’à ce titre, il n’en donnerait pas à son hôte. Mais depuis, le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi a ému le monde entier et mis en lumière la persistance de la France à entretenir des relations étroites avec des régimes autocratiques, et notamment celui de Mohamed Ben Salman en dépit des violations graves commises par le régime saoudien.


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Les ventes d’armes françaises mises en cause

Le vent a donc tourné et Emmanuel Macron sait qu’il est désormais attendu sur cette question ; d’autant plus en Égypte alors que Paris signe régulièrement de lourds contrats avec Le Caire, notamment dans le domaine militaire. En octobre dernier, Amnesty International demandait à la France de « cesser tout transfert » vers l’Égypte de « matériels susceptibles de servir » aux forces de sécurité intérieures, révélant que Paris continue d’outrepasser le droit international, en livrant des blindés fabriqués par Arquus, utilisés « dans certaines des opérations les plus sanglantes de la répression interne », notamment entre 2012 et 2015.


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À l’Élysée, on tente toutefois de rassurer, indiquant « qu’aucun nouveau contrat de cet ordre ne sera signé lors de cette visite », balayant notamment les rumeurs d’une possible signature pour la livraison de douze Rafale supplémentaires. On assure aussi en coulisses que la question « préoccupante des droits de l’Homme sera abordée avec franchise ».

De leur coté, les autorités égyptiennes nient l’existence de prisonniers politiques dans le pays et rétorquent que toutes ces mesures sont nécessaires à la lutte antiterroriste.

Un conflit dans lequel la France devrait pour l’instant continuer d’apporter son soutien à l’Égypte, soucieuse « de la stabilité et la sécurité de la région et de l’Europe » et ce, en dépit des graves violations qui y sont associées.

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