Politique

Mali : pourquoi la mise en œuvre de l’accord de paix avance si lentement

Une patrouille commune entre ancien rebelles et forces armées maliennes, en février 2017 à Gao.

Une patrouille commune entre ancien rebelles et forces armées maliennes, en février 2017 à Gao. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Alors que le secrétaire général de l’ONU s’inquiète de la lenteur de la mise en oeuvre de l’accord de paix au Mali et que les attaques jihadistes sont quotidiennes dans le pays, point d’étape sur l’avancée du processus et les obstacles qui restent à lever.

« Au total, 48 attaques à l’engin explosif improvisé ont été enregistrées au cours de la période considérée. Le nombre d’attaques de ce type n’a cessé d’augmenter depuis janvier 2018, pour atteindre 192, alors qu’il n’y en avait eu que 124 pendant la même période en 2017 ».

Le constat dressé par le dernier rapport en date du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali est sans appel. « Le Comité [de suivi de l’accord, ndlr] a constaté que l’application de l’accord de paix avançait trop lentement et que malgré l’accélération du processus de désarmement, de démobilisation, de réintégration et d’intégration, la mise en place des autorités intérimaires n’avait absolument pas progressé », a asséné António Guterres dans un document adressé au Conseil de sécurité fin décembre.

« Qu’on le veuille ou non, quels que soient les efforts faits, quels que soient les sacrifices consentis, il y a des contraintes objectives sur le terrain qui font que l’on ne peut pas toujours avancer à l’allure que l’on souhaite », se défend Ahmed Boutache, président de la Commission de suivi de l’accord.

Interrogé par Jeune Afrique, lors de la dernière rencontre du comité de suivi de l’accord de paix, le 14 janvier dernier, le diplomate algérien se montre optimisme. « Il faudra peut-être patienter encore quelque temps avant de voir la mise en œuvre de l’accord s’accélérer », reconnaît-il, tout en assurant que « la mise en œuvre des points essentiels de l’accord pourrait être achevée dans les prochains mois ».

Retour sur les mesures déjà entamées, et celles encore en souffrance.

• Le processus DDR encore dans sa phase test

Une "similation de DDR", organisée à Bamako par le génie militaire en avril 2017.

Une "similation de DDR", organisée à Bamako par le génie militaire en avril 2017. © MINUSMA /Harandane Dicko

Parmi les mesures prises par les autorités maliennes, et saluées par l’ONU, figurent « le lancement d’un processus accéléré de désarmement, de démobilisation, de réintégration et d’intégration », mais l’ONU pointe également le fait qu’«  il n’y a eu aucun progrès dans la mise en place des autorités intérimaires et aucun accord n’a été conclu concernant les quotas d’intégration dans les forces terrestres ».

Engagé du 6 au 30 novembre dans les régions de Gao, de Tombouctou et de Kidal, ce processus accéléré a concerné 1 600 combattants, dont 1 423 issus de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), de la Plateforme et d’autres groupes armés. « Les pas qui ont été faits sont très importants : l’enregistrement de l’ensemble des combattants est fait, et le DDR accéléré, qui est un projet test de la faisabilité du DDR, est pratiquement à son stade de finalisation », s’est félicité le ministre de la Cohésion sociale, de la paix et de la réconciliation nationale, Lassine Bouaré.


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Affirmant, lors de la dernière rencontre du Comité de suivi de l’accord de paix, le 14 janvier, que cette opération test « est sur le point d’être conclue », le ministre a également promis que les autorités vont « tirer les leçons de ces réalisations ». Mais s’il juge que la suite du volet DDR pourra se faire « rapidement », il y pose une condition : « Que nous réunissions les moyens financiers nécessaires ».

Plusieurs des mouvements armés signataires réclament par ailleurs un cadre juridique légal qui permette à leurs combattants de bénéficier du statut de militaire. « Jusqu’à présent, il n’y a pas eu un cadre juridique spécifique pour nos combattants. Il faudrait par exemple des décrets pour nos combattants qui ont été enrôlés dans le DDR accéléré et qui, aujourd’hui, ne sont pas encore considérés comme des fonctionnaires. Ils n’ont pas le statut de militaire et leur grade n’est pas reconnu par l’armée malienne », plaide Sidi Brahim Ould Sidati.

• La lente mise en place des autorités intérimaires

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, candidat à sa succession au scrutin du 29 juillet, lors de son arrivée à Kidal, le 19 juillet 2018.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, candidat à sa succession au scrutin du 29 juillet, lors de son arrivée à Kidal, le 19 juillet 2018. © DR

La mise en place des autorités intérimaires est l’un des aspects prioritaires dans le processus. Dix administrations intérimaires ont été mises en place au niveau des cercles dans les régions de
Kidal, de Ménaka, de Tombouctou et de Taoudenni.

Mais le déploiement est lent. Au cours du dernier trimestre de l’année 2018, « le pourcentage d’administrateurs civils présents sur leurs lieux d’affectation dans le nord et le centre du Mali a légèrement augmenté par rapport à la période précédente, passant de 31 % à 34 % », lit-on dans le rapport d’António Guterres.

À titre d’exemple, si les gouverneurs de Mopti, Gao, Tombouctou, Kidal et Ménaka sont bel et bien en poste, le gouverneur de Taoudenni, lui, « a continué de travailler depuis Tombouctou ».


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« On va doucement avec l’installation des autorités intérimaires pour ne pas créer des problèmes supplémentaires » se justifie Sidi Brahim Ould Sidati, signataire de l’accord de paix en 2015 pour le compte de la CMA. « Si nous voyons qu’il y a des problèmes dans certains lieux, on temporise ».

« Installer les autorités intérimaires n’est pas une fin en soit », abonde le ministre de la Réconciliation, qui insiste sur le manque de moyens. « Il faudrait des ressources pour que ces autorités se mettent à fonctionner, afin de déclencher une dynamique de développement local », affirme Lassine Bouaré.

• Recrudescence des actes de violence

Des déplacés internes dans la région de Mopti, en 2015.

Des déplacés internes dans la région de Mopti, en 2015. © Photo MINUSMA/Marco Dormino

La multiplication des violences, autre obstacle à l’avancée de la mise en œuvre de l’accord de paix, est aussi l’un des symptômes de la lenteur du processus. Au cour du dernier trimestre 2018, « le nombre d’actes d’intimidation, d’enlèvements et d’assassinats ciblés de civils et de membres de groupes armés signataires ont augmenté, surtout dans le centre du pays, où, de surcroît, les actes de violence et les affrontements intercommunautaires se sont multipliés », pointe le rapport.

Les attaques à l’engin explosif improvisé sont pour leur part passées de 124 en 2017 à 192 en 2018. La région de Mopti est la plus touchée par ces attaques, suivie de Tombouctou et de Gao.


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« La multiplication des violences est due au fait que le processus n’avance pas et qu’au même moment le gouvernement est en train de déployer l’armée sur des zones où elle n’était pas auparavant », estime Sidi Brahim Ould Sidati, de la CMA. Pour lui, « le déploiement de l’armée est toujours une source de tension, car il ne s’agit pas d’une armée reconstituée », évoquant l’intégration de combattants issus de groupes signataires dans les rangs des Forces armées maliennes (FAMA). Or, « cela est contraire à l’accord de paix, qui stipule que l’armée devrait être reconstituée avant de se déployer sur des nouvelles localités où elle n’y était pas au moment de la signature de l’accord de paix en 2015 ».

De fait, en juin dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU rappelait que « l’objectif étant de parvenir au redéploiement progressif des forces armées et des forces de sécurité reconstituées et réformées au Mali en enregistrant, d’ici à la fin de 2018, tous les combattants éligibles aux fins du DDR, en assurant le lancement effectif d’un cantonnement accéléré, en achevant d’intégrer dans les Forces de défense et de sécurité maliennes au moins 1 000 membres des groupes armés signataires, et en amorçant une réinsertion socioéconomique des éléments des mouvements signataires non intégrés ».

• Les jihadistes n’ont pas le monopole des violations des droits de l’homme

Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans.

Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans. © Capture d’écran/Image de propagande

Les régions de Mopti et Ségou, qui concentrent 57% des violations des droits de l’homme recensées par l’ONU, sont les plus touchées. Les populations des régions de Tombouctou (19 %), Gao (9 %) et Ménaka (6 %) sont le théâtre de ces violations, loin devant les régions de Kayes (4 %), Bamako (3 %) et, à en croire les chiffres de l’ONU, de Kidal et Koulikoro (1 %).

Derrière les chiffres, le rapport de l’ONU pointe également le signalement de plusieurs dizaines de « violations graves commises contre des enfants ». En tout, près de 70 de ces faits ont été recensés. « 11 enfants ont été tués et 12 mutilés dans les régions de Tombouctou, de Gao et de Mopti, 42 enfants ont dû être séparés des groupes armés dans les régions de Gao et Kidal et suivent à présent un programme de réintégration et on a déploré un cas d’occupation militaire d’une école à Tombouctou et un cas d’entrave à l’acheminement de l’aide humanitaire », précise le rapport.


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Dans le centre du pays, si le rapport note que le nombre d’attaques a baissé, « les civils ont continué d’être les victimes d’attaques ciblées et d’affrontements intercommunautaires impliquant des groupes armés d’autodéfense et des groupes extrémistes violents armés », et de lister, au cours du dernier trimestre 2018, 108 civils tués, dont un enfant, et 43 blessés (287 personnes avaient été tuées lors du trimestre précédent).

Des exactions qui sont commises par l’ensemble des belligérants. Selon l’ONU, les groupes d’autodéfense sont responsables d’un tiers des violations des droits de l’homme (34%), tandis que les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et d’autres groupes similaires ont été responsables de 28 % des cas. Les groupes armés signataires et les Forces de défense et de sécurité maliennes sont également pointées du doigt, le secrétaire général de l’ONU (14 % des cas chacun).

Dans le même temps, les travaux de la Commission vérité, justice et réconciliation avancent à pas plus que mesurés. 887 personnes ont comparu devant l’instance, qui a reçu 10 247 dépositions depuis le 3 janvier 2017.

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