Société

[Tribune] Nos États ont tort de ne pas favoriser le concours d’une société civile africaine libre

Par

Aadel Essaadani est président de l'association Racines, basée à Casablanca (Maroc). Urbaniste de formation, il préside aussi, depuis 2013, Arterial Network, un réseau d’associations et d’artistes africains basé au Cap (Afrique du Sud).

"1 dîner, 2 cons", l'émission satirique qui a valu à l'association Racines sa dissolution en décembre 2018.

"1 dîner, 2 cons", l'émission satirique qui a valu à l'association Racines sa dissolution en décembre 2018. © YouTube/1 dîner 2 cons

Le manque d’un débat public libre, respectueux, constructif et n’insultant pas l’intelligence des Africains continue de représenter un des déficits structurels empêchant le développement de notre continent.

Le débat public est à la base de toute négociation démocratique. Il est une des conditions de la reddition des comptes, moteur pacifique du développement qui a besoin, pour être durable, de paix et d’équité. Ce débat public ne peut être possible sans liberté d’expression et sans la garantie d’existence de contre-pouvoirs démocratiques. L’absence ou l’instrumentalisation de ce débat, en le censurant et en imposant le même logiciel et la même pensée unique, tue dans l’œuf toute tentation d’esprit critique ou d’intelligence collective. Cette méthode a longtemps été utilisée afin de gouverner plus facilement par la peur, là où le développement a besoin de créativité, de liberté de création et d’appropriation constructive d’un destin commun.


>>> À LIRE – Aadel Essaadani, Président de l’association Racines


Malgré l’affichage ostentatoire, par nos gouvernants, de leur volonté de démocratisation des sociétés africaines, les résistances culturelles aux changements nécessaires à l’installation d’une véritable culture démocratique persistent. Car tant que cette liberté d’expression, nécessaire à toute évaluation démocratique, n’est pas garantie, les résultats ne pourraient être différents en gardant les mêmes ingrédients (censure, corruption, impunité, dilapidation de l’argent public, insuffisance de services publics, lois liberticides, etc.). Faut-il voir, dans les déclarations d’intention de nos politiques, un simple outil de communication internationale, une négligence ou bien un véritable cynisme politique ?

Ces « petits détails » qui minent la démocratisation

Et pourtant, nombre de pays africains ont créé des institutions nationales de défense des droits de l’homme et des libertés, de lutte contre la corruption… Ils ont ratifié tous les pactes, conventions et traités internationaux, ou presque.

Les promesses des gouvernants, même quand ils sont sincères, ont besoin, pour être effectives, de garde-fous, de rappels et de veille quotidienne quant à la garantie de l’application des règles fondamentales à un développement durable. Nous persistons à nous habituer encore, dans nos pays, aux « petits » détails qui minent toute véritable marche vers des sociétés sereines, pacifiques et créatives. Ces petits détails peuvent aller de l’excès de zèle d’une administration, au manque quotidien de rigueur dans l’application des règles, perpétuant ainsi les conditions de l’impunité et de la corruption matérielle et intellectuelle.

Hélas, la confrontation avec la réalité nous rappelle que l’association culturelle Racines vient d’être dissoute par la justice marocaine

Hélas, la confrontation avec la réalité nous rappelle que l’association culturelle Racines vient d’être dissoute, le 26 décembre 2018, par la justice marocaine. Le ministère de l’Intérieur lui reproche d’avoir accueilli, dans ses locaux, une émission qui décortique l’actualité de manière satirique. Nos États ont tort de ne pas favoriser le concours d’une société civile africaine libre et indépendante, pour un travail de proximité permettant l’appropriation par tous les Africains d’un destin commun, pour une construction démocratique collective de notre continent. L’évaluation est un droit démocratique. Elle doit être garantie pour tous les citoyens.

Acculés à être optimistes, nous voudrions voir dans cette dissolution davantage l’excès de zèle d’un fonctionnaire ou d’une administration voulant punir la liberté d’expression en limitant la liberté d’association, plutôt qu’une vision politique liberticide de la société civile africaine.

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