Cinéma

Syrie : « Daraya », un documentaire sur des « activistes qui incarnent une troisième voie »

Les jeunes de Daraya en pleine visioconférence avec un opposant syrien en exil, au milieu de leur bibliothèque. © Capture d'écran du documentaire « Daraya, la bibliothèque sous les bombes »

Le documentaire « Daraya, la bibliothèque sous les bombes » retrace l’histoire d’une bande d’amis qui a mené à bien le projet fou de rassembler les livres de cette ville syrienne assiégée par le régime Assad. La réalisatrice, Delphine Minoui, revient sur l’importance du travail de mémoire en temps de guerre, mais aussi la violence et la situation des réfugiés syriens en Turquie.

Il n’y a pas de petits actes de résistance. Malgré ou à cause d’un siège de quatre ans (de 2012 à 2016) dans leur ville de Daraya (à une dizaine de kilomètre au sud-ouest de Damas), de jeunes Syriens opposés au régime ont créé une « bibliothèque sous les bombes ». Une initiative qu’ils ont documentée en images. Leurs vidéos, tournées de manière obsessionnelle, comme pour conjurer le sort, nourrissent ce documentaire de Delphine Minoui, co-réalisé avec Bruno Joucla. La caméra les suit durant la guerre et dans leurs vies d’exil, que les livres continuent d’accompagner. Sélectionné au festivals Fipadoc et Figra, il sera diffusé sur France 5  le 10 mars à 22h35.


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Cette histoire, Delphine Minoui, correspondante en Turquie du quotidien français Le Figaro, avait déjà commencé à la raconter dans « Les Passeurs de livres de Daraya », publié aux Éditions du Seuil en 2017. Elle évoque pour Jeune Afrique la réalité de ces jeunes Syriens et le processus d’écriture du documentaire.

Jeune Afrique : Pourquoi avoir choisi cette ville de Daraya en particulier ?

Delphine Minoui : C’est l’une des premières villes à s’être soulevée. Le discours omniprésent du régime a voulu faire croire qu’il la bombardait pour éradiquer le terrorisme. Il a même empêché des convois de l’ONU d’y acheminer de la nourriture quand les habitants mourraient de faim. Une sorte d’omerta s’est imposée.

C’est aussi l’une des rares villes à avoir été dans la résistance dès la fin des années 1990. Le groupe des « shebab de Daraya », composé majoritairement de musulmans modérés et érudits, ne pouvant manifester, y avait lancé des initiatives citoyennes et des campagnes de désobéissance civile. En 2011, il y a eu une communion instinctive entre cette ancienne génération et la jeunesse qui demandait des réformes du système.

Daraya, qui totalisait environ 250 000 habitants au début du siège en 2012, en comptait à peine 10 000 quatre ans plus tard

La défense des forces armées et des chabiha [les milices du régime Assad] a entraîné des dérapages, des morts et des arrestations. Un siège y a été imposé en 2012 et a duré quatre ans. Certains jeunes ont décidé de prendre les armes, d’autres ont choisi de prendre leurs caméras. Daraya, qui totalisait environ 250 000 habitants, en comptait à peine 10 000 à la fin du siège. Elle a été détruite à 95 %. En moyenne, 80 bombes au baril d’explosif tombaient chaque jour.

Pourquoi alors avoir voulu raconter le siège de la ville seulement à travers l’histoire d’un groupe de jeunes qui se mobilisent pour sauver des livres ?

Il était de plus en plus difficile d’obtenir des visas presse pour Damas, et de plus en plus dangereux d’aller dans des zones rebelles à cause des kidnappings. L’un des moyens de continuer à raconter ce qu’il s’y passait était les réseaux sociaux. Je suis tombée par hasard sur la photo intrigante de deux jeunes Syriens qui lisaient dans un pays en guerre. Le contraste était flagrant. Je les ai contactés : ils menaient un projet hallucinant de sauvetage du patrimoine littéraire, qui allait au-delà d’un projet de survie. Ils ont récolté 15 000 ouvrages dans les débris et fabriqué une bibliothèque de A à Z.


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Au fil des mois, c’est devenu un espace de débats, d’échanges ; des cours d’anglais ou de science politique y ont été organisés. Ils bidouillaient des connexions Internet pour communiquer avec des dissidents en exil et se nourrir en permanence du pluralisme idéologique face à la pensée unique qui leur était imposée par le régime. J’ai voulu donner la parole à ces activistes pacifiques qui incarnaient une troisième voie, entre la tyrannie et l’horreur du régime d’un côté, le basculement dans la radicalisation et l’extrémisme jihadiste de l’autre.

© Capture d’écran du documentaire « Daraya, la bibliothèque sous les bombes »

Vous le racontez dans votre livre, une grande partie du travail d’approche et d’interview s’est faite par Skype. Par ailleurs, les vidéos de Daraya sur lesquelles s’appuie le documentaire ont été tournées par ces jeunes, dans un contexte où il est difficile de vérifier l’information. Quelles précautions avez-vous prises ?

C’était un travail périlleux et risqué. Je pouvais facilement tomber dans le travers du parti pris un peu romantique d’une révolution, sans voir la face d’ombre des dérapages. Les révolutionnaires ne sont pas tous des enfants de cœur : il y a eu des exactions aussi de leur côté. Je suis partie du principe que ces jeunes ne me montraient que ce qu’ils voulaient montrer. C’est pour cela que c’était important de faire ce travail au long cours, de vérifier l’information au maximum. L’échange et la parole m’ont permis de comprendre qu’ils étaient des militants démocratiques qui ne tenaient pas les discours idéologisant que d’autres répétaient. C’est avant tout une bande d’amis qui rêvaient de liberté.

Malgré certaines scènes qui traduisent la réalité de la guerre, il y a aussi toute une partie de la violence de leur quotidien qui n’est pas montrée. Était-ce un parti pris de leur part ou de la votre ?

C’était mon parti pris. J’ai vu des archives d’une violence terrible. Mon sentiment, c’est qu’un surplus de violence nous paralyse et nous anesthésie. Je le constate avec les spectateurs ou les lecteurs : les gens saturent de violence. Les dénombrements de morts s’accumulent sur des listes, où on ne met pas de visage ni de nom. L’idée était de raconter les à-côtés de la violence, la survie derrière la guerre, et de donner à voir les différences entre des individus qui vont se faire exploser au nom du jihad et ceux qui se nourrissent de livres et défendent le débat d’idées. Les trois copains que j’ai suivis ont fait le choix de ne jamais prendre les armes mais de rester à Daraya pour témoigner.

Shadi, "celui qui n’aimait pas lire et qui est devenu un rat de bibliothèque", narrateur du documentaire. © Capture d’écran de « Daraya, la bibliothèque sous les bombes »

Vous les suivez après leur évacuation, dans d’autres zones du pays pour certains, en Turquie pour d’autres. Dans quelles conditions vivent-ils aujourd’hui ?

C’est le « système D ». Ils s’appuient sur des réseaux de solidarité, se font nourrir, héberger par des amis. Ils apprennent parfois le turc, trouvent du travail de fil en aiguille, pour certains dans des ONG. Ils vivotent, mais ce qui me bouleverse, c’est que je ne les ai jamais entendus se plaindre.

C’est bien de rappeler que la Turquie est le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde et que, malgré des incidents isolés, les Syriens se sont bien intégrés

C’est bien de rappeler que la Turquie est le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde, et que – malgré des incidents isolés avec des actes de racisme ou de violence, notamment dans les villes où le nombre de Syriens dépasse désormais celui des Turcs – ils se sont bien intégrés et font fonctionner l’économie. Mais les Syriens de Turquie restent très vulnérables. Ils ont le statut d’invités et non pas de réfugiés, donc ne sont pas complètement protégés. Ils peuvent être expulsables à tout moment. C’est très difficile pour la plupart d’entre eux d’obtenir des permis de travail et de scolariser leurs enfants. Beaucoup se retrouvent dès l’âge de huit ans à travailler dans des usines, dans des conditions insalubres de jour comme de nuit, pour un salaire dérisoire.

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