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L’éternel retour de Sidi Ould Cheikh Abdallahi

| Écrit par Marianne Meunier

Il fut pour la première fois ministre sous Mokhtar Ould Daddah, il y a plus de trente ans. Avant de récidiver sous Maaouiya Ould Taya. Il est aujourd’hui l’un des favoris de l’élection présidentielle du 11 mars.

Sidi Ould Cheikh Abdallahi reçoit ses visiteurs à son quartier général, une vaste maison du centre de Nouakchott. Dans le petit salon aux rideaux tirés, l’atmosphère est rafraîchie par un climatiseur. Derrière la porte fermée, collaborateurs, membres du staff, partisans et, sans nul doute, courtisans attendent « le candidat ». Les plus importants ont droit à de confortables fauteuils. Les autres doivent se contenter d’une chaise en plastique, dans un patio ouvert à tous les vents. Au-dessus d’eux, deux affiches se font face. À gauche, Cheikh Abdallahi vêtu d’une deraa bleu ciel. À droite, le même en costume-cravate. Message sous-jacent : le héraut du « changement dans la sérénité » entend incarner à la fois la tradition et la modernité. Premier homme politique à s’être déclaré candidat à la magistrature suprême (c’était le 4 juillet 2006), il figure aujourd’hui parmi les favoris du scrutin. Les plus impatients l’appellent déjà « président ». Les autres s’en tiennent à l’habituel « Sidi ». Plus sages, ils attendent au moins le verdict du premier tour, le 11 mars. Il est si rare que les urnes parlent librement en Mauritanie
Dans son petit salon aux rideaux tirés, Cheikh Abdallahi apparaît comme sur l’affiche de gauche : il porte une deraa, blanche celle-ci. Sa voix est douce, presque assourdie. Son débit mesuré, son ton empreint d’une grande courtoisie. Le candidat se montre plus disert sur son pays que sur lui-même. Ses proches le disent « réservé », « calme » et « réfléchi ». Ses détracteurs le jugent « faible », « sans envergure », « manipulable ». À leurs yeux, le candidat du « Mithaq », cette coalition de partis et d’« indépendants » constituée au lendemain des législatives du mois de décembre dans le but de conquérir une majorité à l’Assemblée nationale (54 sièges), n’est qu’une marionnette dont certains stratèges du Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD) tirent les ficelles en attendant de revenir au pouvoir, dans cinq ans. L’épouse de Cheikh Abdallahi et le président du CMJD, Ely Ould Mohamed Vall, ne sont-ils pas l’un et l’autre membres de la tribu des Ouled Besbah ? Le soupçon fait sourire l’intéressé : « Vous savez, nous sommes dans une période de rumeurs »
Son apparence comme son caractère présentent peu d’aspérités. Il s’abstient de dire du mal de son principal concurrent, Ahmed Ould Daddah, candidat du Rassemblement des forces démocratiques (RFD) et membre de la Coalition des forces pour le changement démocratique (CFCD). Son slogan de campagne (« La Mauritanie est une tente ; l’union nationale et l’État de droit en sont les piliers ») se veut consensuel. Et il ne montre aucune volonté de puissance exacerbée (« Il tendra la main à l’opposition en cas d’élection », jure l’un de ses collaborateurs), encore moins une âme de guerrier. Lors de ses disgrâces passées, il a toujours préféré la sécurité et le confort de l’exil – au Koweït, puis au Niger -, à l’opposition et à ses dangers. Son seul trait véritablement saillant est peut-être sa passion immodérée pour le football
Cheikh Abdallahi est né en 1938 à Aleg, dans la région du Brakna, au sud-est de Nouakchott, dans une famille maraboutique influente, membre de la confrérie tidjane. Une appartenance qui présente l’avantage d’« élargir son spectre de respectabilité », estime un collaborateur, et l’inconvénient de « l’éloigner du peuple ». Comme le veut la tradition familiale, il fait de bonnes études : à Rosso, d’abord, au bord du fleuve ; puis à William-Ponty, au Sénégal ; et, pour finir, en France, où il obtient un diplôme d’études approfondies (DEA). « Sidi a été bien formé, il n’a pas acheté son diplôme », pavoise l’une de ses supportrices. Quelque trente ans plus tard, ses enfants suivront son exemple : tous les quatre ont étudié dans des universités françaises.
Quand Cheikh Abdallahi rentre au pays, en 1968, la Mauritanie de Mokhtar Ould Daddah a le plus urgent besoin de cadres. Dès 1971, il fait son entrée au gouvernement : il est successivement ministre du Développement industriel, de la Planification, de l’Économie, du Développement rural Bien sûr, il participe aux événements fondateurs de l’identité nationale : retrait de la zone franc et création de l’ouguiya, en 1973 ; nationalisation des Mines de fer de Mauritanie (Miferma), l’année suivante Ses partisans voient en lui un « homme d’expérience », quand ses jeunes adversaires s’efforcent de le présenter comme un « homme du passé ».
En 1978, les militaires arrivent au pouvoir à l’issue d’un putsch. Comme tous ses collègues du gouvernement Ould Daddah, le ministre déchu passe quelques mois en prison. Libéré, il vit « modestement et sans travail » dans un quartier populaire de Nouakchott. En 1982, il quitte la Mauritanie, désormais dirigée par un autre militaire, le colonel Mohamed Khouna Ould Haïdallah (aujourd’hui candidat à la présidentielle du 11 mars) et s’installe avec sa famille à Koweït-City. Il devient conseiller économique auprès du Fonds koweïtien pour le développement économique arabe. Ce fut « une période agréable », « sans souci financier », se souvient l’un de ses proches. Mais ce sera aussi, pour le futur candidat à la présidentielle, l’occasion de remplir son carnet d’adresses
En 1986, Maaouiya Ould Taya, arrivé au pouvoir par la force deux ans plus tôt, lui fait téléphoner à Koweït-City. On lui propose d’entrer au gouvernement. Après mûre réflexion, l’exilé finit par accepter – ce dont il s’est sûrement mordu les doigts par la suite. Le voilà donc ministre de l’Hydraulique, puis des Pêches, l’un des secteurs clés de l’économie mauritanienne. Rapidement, il entreprend de nettoyer ce milieu notoirement corrompu et se heurte aux mafias locales. « Il est tombé sur des caïmans plus gros que lui », résume une proche, forçant sans doute un peu le trait. Avec deux autres ministres, Cheikh Abdallahi est limogé et, sans autre forme de procès, placé en résidence surveillée à Ouadane, dans le nord-est du pays. L’épisode lui vaut aujourd’hui une solide réputation d’intégrité.
Il retourne au Fonds koweïtien, qui le dépêche en tant qu’expert auprès du gouvernement nigérien. De 1989 à 2003, Cheikh Abdallahi et sa famille coulent des jours paisibles à Niamey. L’ancien ministre se serait fait à lui-même le serment de ne plus jamais travailler avec les militaires. Il aurait même, dit-on, refusé la primature que lui aurait proposée Ould Taya, après l’avoir gracié. Il conserve de cette période des contacts de haut niveau dans toute la sous-région, où il s’est d’ailleurs rendu récemment en tournée.
Fin 2003, à l’expiration de son contrat avec le Fonds koweïtien, il rentre en Mauritanie pour y prendre sa retraite. Après le « putsch de velours » qui, le 3 août 2005, écarte Ould Taya du pouvoir, Cheikh Abdallahi est à nouveau saisi par le démon de la politique. Il se porte candidat à la présidence et accepte même le soutien de ceux dont il avait voulu s’éloigner lors de son second exil. Héritier de l’ancien parti-État, le Parti républicain pour la démocratie et le renouveau (PRDR) est en effet une importante composante du Mithaq « Avec l’ex-opposition, on ne sort pas de la bipolarité de la politique mauritanienne, plaide un membre de l’équipe de campagne. Avec notre candidat, le pouvoir sera entre les mains d’un homme qui n’appartient à aucun clan. » L’intéressé jure qu’on est venu le chercher : « Les Mauritaniens sont des Bédouins, dit-il. Ils savent utiliser les traces dans le désert pour retrouver les gens. » Sachant qu’Ahmed Ould Daddah n’a, lui, jamais travaillé avec l’ancien régime, on peut se demander si le talon d’Achille de Cheikh Abdallahi n’est pas finalement son passé. À moins que la peur du changement n’incite les Mauritaniens à rejoindre sa tente

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