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Aliko Dangote : « À partir de 2020, la majorité de nos revenus seront investis hors d’Afrique »

Aliko Dangote © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le lancement de la méga-raffinerie de Lekki, prévu pour 2020, devrait permettre au groupe Dangote de voir son chiffre d’affaires passer de 5 à 28 milliards de dollars. De quoi impulser le développement du groupe nigérian au-delà même des frontières du continent.

Venu à Paris, avec d’autres grands chefs d’entreprise nigérians (Abdulsamad Rabiu, Tony Elumelu, Jim Ovia, Bella Disu…), à l’invitation d’Emmanuel Macron pour participer aux événements Choose France et France Nigeria Investment club, l’homme le plus riche d’Afrique, Aliko Dangote, a accepté de répondre à nos questions.

Jeune Afrique : Vous êtes passé progressivement du métier de commerçant à celui de fabricant et d’industriel. Qu’est-ce qui vous a permis de réaliser ce tour de force ?

Aliko Dangote : Il faut surtout de la cohérence : avoir une vision et être déterminé à la mettre en application. En Afrique, l’un des plus grands problèmes est que lorsque vous avez un projet, souvent, vous ne savez pas comment l’exécuter. Or, il faut aller vite, étant donné les taux d’intérêt élevés qui sont pratiqués, les risques de dévaluation, etc…

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Lorsque nous avons commencé le projet de raffinerie par exemple, le taux de change était de 170 nairas pour un dollar. Aujourd’hui, un dollar vaut 360 nairas. Nous avons donc sous-estimé ce que nous avons finalement dépensé. Mais nous avons pu relever ce défi et tous les autres grâce à notre vision et à la solidité financière du groupe. Sans cela, nous aurions déjà dû abandonner le projet.

Il y a eu beaucoup de spéculations autour de la date de mise en service de votre méga-raffinerie de pétrole à Lekki, dans la banlieue de Lagos. Pouvez-vous nous dire quand elle pourra véritablement démarrer ?

Il y a encore beaucoup de défis à relever mais nous avançons et nous continuons de viser une mise en service pour 2020.

Les nombreux projets que vous menez actuellement transforment peu à peu Dangote Group afin de vendre non plus seulement sur le marché nigérian mais à travers le monde. Le but recherché est-il d’être payé en devises étrangères plutôt qu’en naira et de ne plus dépendre de la Banque centrale du Nigeria ?

La priorité pour l’instant, c’est la diversification de notre entreprise. Nous voulons nous assurer que nous fournissons davantage de devises étrangères sur le marché intérieur que nous n’en demandons. D’ici l’année prochaine, nous exporterons près de 2 millions de tonnes d’urée et d’ammoniaque et presque 35 % des produits pétroliers que nous fabriquons. Nous exporterons également 90 % de notre polypropylène.

Si nous réinvestissons la plus grande partie de nos bénéfices en Afrique, il y aura trop de défis à relever, trop de risques

À partir du mois de juillet de cette année, si les infrastructures le permettent, nous exporterons environ 8 millions de tonnes de ciment. Nous devenons une entreprise exportatrice, ce qui change radicalement notre demande en devises étrangères. Par ailleurs, pour l’instant, la banque centrale du Nigeria parvient normalement à fournir en devises étrangères les entreprises nigérianes qui veulent importer. Tout cela dépend bien sûr avant tout du prix du pétrole. Si le prix du pétrole se stabilise autour de 60 dollars, je ne pense pas que nous aurons de problème.

Au cours des dix dernières années, votre groupe s’est développé dans différents pays d’Afrique. Votre présence à Paris pour cette réunion France Nigeria Investment club et l’événement Choose France signifie-t-elle que vous souhaitez dorénavant développer votre activité en dehors de l’Afrique ?

En effet. À partir de 2020, la majorité de nos revenus seront investis hors d’Afrique. Nous avons beaucoup investi sur le continent, mais dans les années qui viennent, avec la raffinerie notamment, notre chiffre d’affaires va passer d’environ 5 milliards de dollars à plus de 28 milliards de dollars. Il est donc évident qu’à ce stade, si nous réinvestissons la plus grande partie de nos bénéfices en Afrique, il y aura trop de défis à relever, trop de risques. Nous devons donc élargir la base de notre portefeuille. On ne peut pas dire que tout notre avenir est sur le continent même s’il en demeure la clé.

En Afrique, vos investissements se sont essentiellement concentrés dans le ciment. Pourquoi ?

Dans les autres pays oui, mais au Nigeria, nous faisons beaucoup d’autres choses, de l’énergie, de l’agrobusiness, plein d’autres choses…

Nous n’allons pas attendre qu’une opportunité se présente en France. Nous allons aller la chercher

Quel genre d’investissements visez-vous en dehors du continent ?

L’industrie notamment, mais pas seulement. Nous avons par exemple créé une coentreprise avec [la société américaine de gestion d’actifs] Carlyle Group : Carlyle Africa. Nous envisageons d’autres partenariats avec ce type d’acteurs, pourquoi pas avec Blackstone ou Blackrock.

Vous êtes aujourd’hui à Paris. Si une opportunité se présente, vous pourriez investir en France ?

Nous n’allons pas attendre qu’une opportunité se présente en France. Nous allons aller la chercher.

Votre grand rival dans le ciment en Afrique est le suisse Lafarge-Holcim. Allez-vous chercher à poursuivre cette compétition hors du continent ?

Pour l’instant, nous n’avons pas ce plan en tête. Mais on sait on ne sait jamais. Pourquoi pas ?

Le magazine Forbes, qui évalue chaque année votre fortune, estime qu’elle est encore en baisse cette année à 9,9 milliards de dollars. Vous seriez même désormais talonné par votre compatriote Mike Adenuga pour le statut d'”Africain le plus riche du monde”. Confirmez-vous ces estimations ?

Cela dépend d’un certain nombre de paramètres. Si vous prenez seulement en compte la valeur de mes actions alors, d’une certaine façon, il y a du vrai. Nous sommes en période électorale, le naira a subi des dévaluations… Mais les choses sont mouvantes. Aujourd’hui, nous avons 5 milliards de dollars de recettes. L’année prochaine, nous approcherons les 30 milliards. Ces recettes ne tomberont pas du ciel. Elles seront produites : nous avons actuellement  en construction une usine de fertilisants qui nous a coûté 3 milliards de dollars, une raffinerie qui nous a coûté 12 autres milliards de dollars. Si Forbes dit que cela n’a pas de valeur, soit… De toute façon, je ne suis en compétition avec personne, donc ça n’a vraiment pas d’importance.

À propos des engrais, pouvez-vous nous expliquer pourquoi la coentreprise avec le groupe marocain OCP n’a pas fonctionné ?

Nous n’avons pas dit que ça n’avait pas fonctionné. Je crois qu’OCP a fait des déclarations pessimistes mais je ne suis pas au courant que le projet de coentreprise soit abandonné. Nous n’avons pas annulé l’accord et nous continuons de nous parler.


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Le Nigeria est en période électorale. Êtes-vous inquiet pour votre entreprise et pour le business en général actuellement dans le pays ?

Il n’y a pas d’inquiétudes particulières à avoir. Je suis sûr que nous aurons des élections très pacifiques et nous souhaitons bonne chance à tout le monde.

Vous évoquez depuis de longues années votre espoir de devenir un jour propriétaire du club de football d’Arsenal. Êtes-vous triste que le milliardaire américain Stanley Kroenke ait annoncé cet été qu’il rachetait l’ensemble des actions restantes du club ?

Je ne suis pas triste. Je dis toujours que tout a un prix. Quand nous arriverons au moment où nous voudrons franchir le pas, nous nous poserons simplement la question de savoir comment.

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