Diplomatie

Arabie saoudite : « Sans l’Éthiopie et l’Érythrée, une alliance de la mer Rouge ne tient pas la route »

Le roi Salman d'Arabie saoudite (centre) avec le président érythréen Issayas Afeworki (gauche) et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 16 septembre 2018 à Jeddah. © AP/SIPA

L’Arabie saoudite a récemment annoncé sa volonté de créer une alliance économique et politique avec six pays riverains de la mer Rouge. Cette initiative a-t-elle des chances d’aboutir ? Que dit-elle des nouveaux enjeux géopolitiques autour de la zone ? Éclairage avec Roland Marchal, chercheur au Ceri-Sciences Po.

Après un désengagement quasi-total dans les années 1990, la présence des pays du Golfe dans la Corne de l’Afrique a repris de la vigueur ces dernières années. Les motivations sont à la fois sécuritaires et économiques, du contrôle de la piraterie à la guerre au Yémen, en passant par la volonté de se positionner stratégiquement en mer Rouge, voie commerciale incontournable pour la future route de la soie chinoise (One belt One road).

Une nouvelle géopolitique régionale se dessine, où l’on voit Abou Dhabi et Riyad jouer un rôle d’influenceurs dans l’accord de paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie, mais où l’on observe aussi les effets déstabilisateurs sur la Somalie du conflit des pays du Golfe avec le Qatar. Cet intérêt s’est à nouveau manifesté en décembre dernier, lorsque l’Arabie saoudite a annoncé son intention de créer une alliance politique et économique avec six pays bordant la mer Rouge : l’Égypte, Djibouti, la Somalie, le Soudan, le Yémen et la Jordanie.


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Jeune Afrique : La première rencontre pour concrétiser la nouvelle alliance, en décembre dernier, n’a pas débouché sur un accord. Quelles sont les chances qu’un tel projet se concrétise ?

Roland Marchal : S’il y a de l’argent, on peut toujours nommer des fonctionnaires, avoir des bureaux, et imaginer une organisation à l’image de l’IGAD (l’autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’est). Mais il y a peu de chance que cela fonctionne. La méfiance entre ces États riverains reste extrêmement forte. Khartoum, par exemple, multiplie les déclarations de bonne entente avec l’Égypte, mais il y a un an à peine, il s’inquiétait d’une potentielle expédition militaire égyptienne à l’est du Soudan. De plus, à l’instar de ce qui se passe au sein du Conseil de coopération du Golfe, il y a une forte inquiétude concernant l’hégémonisme saoudien.

Comment expliquer que l’Érythrée et l’Éthiopie n’aient pas été associées, alors que l’Arabie saoudite a abondamment communiqué sur son rôle dans l’accord de paix entre les deux pays ?

De source diplomatique, les Éthiopiens auraient été ulcérés de ne pas avoir été invités. Même si l’Éthiopie ne jouxte pas directement la mer Rouge, c’est la plus grande puissance économique régionale et le pays le plus peuplé de la Corne de l’Afrique. L’Érythrée, de son côté, n’y serait pas allé par solidarité avec Addis-Abeba. Cette alliance ne tient pas la route si on exclut ces deux pays. Par contre, tout le monde se demande ce que la Jordanie vient faire là-dedans.

La Somalie et le Soudan entretiennent des bonnes relations avec le Qatar. N’est-ce pas un paradoxe de les associer, alors que l’Arabie saoudite maintient son blocus sur le petit État gazier ?

Il faut savoir que malgré les déclarations fracassantes de son prince héritier, l’Arabie saoudite continue à discuter avec Khartoum et Mogadiscio. Elle a notamment des relations anciennes avec le Soudan, à travers les milieux marchands. Mais tout cela n’est pas empreint d’une grande sincérité, et explique aussi pourquoi les négociations ne sont pas bien passées.

Qu’est-ce qui explique cette volonté des pays du Golfe d’être davantage présents dans la Corne de l’Afrique ?

La piraterie a joué un rôle important, même si les pays du Golfe ont réagi sur le tard. Mais il y a surtout la volonté de se positionner stratégiquement par rapport à l’initiative chinoise de créer une nouvelle route de la soie. On le voit dans les politiques d’expansion portuaire.

Les pays du Golfe se mettent en capacité d’être des donneurs d’ordre et de pouvoir négocier avec la Chine dans le futur

Les pays du Golfe se mettent en capacité d’être des donneurs d’ordre et de pouvoir négocier avec la Chine dans le futur. Il y a aussi cette idée que la Corne de l’Afrique va devenir une zone incontournable pour la production d’énergie. L’optimisme des grandes compagnies pétrolières pour la région est palpable. En plaçant leurs pions, ces pays se disent qu’ils se rembourseront de tout ce qu’ils ont donné aux élites politiques de cette région.

La menace iranienne est souvent brandie pour justifier ce regain d’intérêt. Qu’en est-il ?

C’est vrai que par le passé, on a vu la visite de navires de guerre iraniens à Assab [Érythrée] et à Port-Soudan. Mais c’était de la pure provocation. Les Iraniens n’ont pas les moyens de faire la guerre dans cette zone. En Occident, on a un peu tendance à l’oublier.

Cet intérêt pour la mer Rouge est-il nouveau ?

Non. Durant la guerre froide, il y avait cette idée de faire de la mer Rouge un « lac arabe ». À cette époque, l’opposition à Israël structurait les alliances. Aujourd’hui, le contexte a changé. Il y a d’abord cette compétition régionale entre la « sainte-alliance » – Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte et Bahreïn – d’un côté, et le Qatar et son allié de fait, la Turquie, de l’autre.


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Mais à l’exception de la Turquie, ces sociétés rentières, dont les capacités financières font rêver, n’ont qu’une présence par le sommet de l’État et éventuellement par le biais d’enclaves militaires. Elles ne parviennent pas à nouer des relations très profondes.

Quel peut être le rôle pour les grandes puissances ?

La mer Rouge est le théâtre d’une compétition entre la Chine et les États-Unis. Même si Washington semble en retrait, les Américains étaient fous furieux lorsqu’ils ont réalisé que la présence chinoise à Djibouti, présentée comme un moyen de sécuriser une route commerciale vitale vers le marché européen, était aussi militaire. Quant à la Russie, elle rentre dans le jeu à partir du Soudan, comme un joker doté de moyens militaires et pétroliers importants. On prête beaucoup d’attention aux pétromonarchies et à leurs millions de dollars, mais au bout de compte, ce sont ces grandes puissances qui seront structurantes.

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