Elections

Sénégal : entre Macky Sall et Y en a marre, de l’alliance au divorce

Le mouvement Y en a marre, au Sénégal, célèbre ses huit années d'existence ce vendredi 18 janvier. © DR / Y en a marre

Le célèbre mouvement citoyen sénégalais, qui célèbre ses huit ans ce vendredi, avait été un acteur clé de la victoire de Macky Sall contre Abdoulaye Wade en 2012. Mais un septennat plus tard, rien ne va plus entre le président sortant et Y en a marre.

Il ne les a pas nommés, mais tout le monde a compris de qui il parlait. « Nous avons une jeunesse dynamique qu’il faut former. Mais pas une jeunesse formée à insulter. Insulter les chefs d’État, insulter tout le monde, ce n’est pas avec ça que l’Afrique va atteindre l’émergence », a lâché Macky Sall le 17 janvier, à l’occasion de la 3e Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique (CIEA) organisée à Dakar.

Dans le viseur présidentiel : les rappeurs Thiat et Kilifeu, qui forment le groupe Keur Gui. Ces figures bien connues de la jeunesse sénégalaise, cofondateurs du mouvement Y en a marre avec le journaliste Fadel Barro, ont diffusé le 31 décembre un clip qui fait beaucoup parler au Sénégal : Saï Saï au cœur.


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Totalisant à ce jour plus de 1,3 millions de vues sur Youtube, ils y traitent Macky Sall de « Saï Saï » (équivalent de « plaisantin », en wolof). De quoi susciter l’indignation des lieutenants de la majorité présidentielle, qui dénoncent un manque de respect au chef de l’État.

Le vrai manque de respect, c’est quand un président ne tient aucune des promesses qu’il a faites

Thiat et Kilifeu, eux, assument, persistent et signent. « Le vrai manque de respect, c’est quand un président ne tient aucune des promesses qu’il a faites pour être élu. Nous qualifions Macky Sall de Saï Saï car il n’a rien respecté de ce qu’il avait dit », tacle Thiat.

Rester un contre-pouvoir

Comment en est-on arrivé là ? D’abord parce que les rôles ont changé

Ce nouveau clash n’a rien de très surprenant, tant les relations entre Y en a marre et Macky Sall se sont tendues au fil de son mandat. Oubliés, les combats communs menés durant la campagne présidentielle de 2012 pour faire partir Abdoulaye Wade. L’heure n’est plus à la collaboration mais au divorce.

Alors que le mouvement citoyen sénégalais fête ce vendredi 18 janvier ses huit ans, il a rejoint le camp des opposants au régime de Macky Sall et se mobilise pour l’empêcher de faire un second mandat, à l’issue du scrutin du 24 février.

Comment en est-on arrivé là ? D’abord parce que les rôles ont changé. D’opposant, Macky Sall est devenu président. De leur côté, les figures de Y en a marre – Thiat, Kilifeu et Fadel Barro, mais aussi les rappeurs Fou Malade, Simon ou encore Xuman – ont refusé les appels du pieds du pouvoir pour conserver leur rôle de vigie citoyenne.

« Nous, nous sommes toujours restés constants, estime le journaliste Fadel Barro. Tout ce que nous disions hier, nous continuons à le dire aujourd’hui. Nous avons gardé notre rôle de contre-pouvoir, pour défendre les préoccupations et les acquis démocratiques des Sénégalais. »

Succession d’empoignades

Un vendeur de rue exhibe un tract de « Pareel", action initiée par Y en a marre pour appeler les Sénégalais à s'inscrire sur les listes électorales. © DR / Y en a marre

Macky Sall ne l’a jamais accepté, comme il n’accepte aucune critique de ses opposants

Dès les premières années au pouvoir de Macky Sall, Y en a marre s’est montré sceptique sur son action, notamment sur le plan économique et social. En 2016, son retournement sur sa promesse de ramener son mandat en cours de sept à cinq ans marque la rupture entre les ex-alliés. Le mouvement citoyen dénonce cette décision et milite pour le « non » au référendum sur la révision constitutionnelle portée par Macky Sall.

Les deux dernières années de mandat ne seront qu’une succession d’empoignades entres les meneurs de Y en a marre et le camp présidentiel. Meetings aux côtés des opposants, prises de positions contre le pouvoir, mobilisation en faveur de Khalifa Sall, contre les parrainages citoyens… Les « Y en a marristes » sont de tous les combats contre le régime ou presque.

« Nous continuons à dénoncer ce qui ne va pas. Et ça, Macky Sall ne l’a jamais accepté, comme il n’accepte aucune critique de ses opposants », poursuit Fadel Barro.

« Ce qu’ils pensent ou disent ne nous intéresse pas, rétorque un proche du président. Nous sommes concentrés sur notre travail au service des populations depuis 2012 : les sortir de l’isolement, leur fournir l’électricité et l’eau potable. Pour le reste, nous verrons ce que les Sénégalais disent dans les urnes en février. »

Y en a marre visé par une enquête

Macky Sall à Paris, le 11 novembre 2018. © Yoan Valat/AP/SIPA

Y en a marre a basculé dans la même dynamique que l’opposition : aucune proposition, uniquement des insultes

En novembre dernier, l’enquête sur le financement de Y’en a marre – qui a aussi visé ses partenaires financiers, les ONG Oxfam et Osiwa – a mis encore un peu plus d’huile sur le feu. Selon le ministre de l’Intérieur Ali Ngouille Ndiaye, celle-ci a « révélé une violation des règles relatives aux financements des associations ».

Elle a également conduit à la cessation des activités de Lead Afrique francophone, l’association qui assurait sa gestion administrative et financière de Y en a marre. Pour ses leaders, cette opération n’était rien d’autre qu’une « tentative d’asphyxie » de la société civile sénégalaise à quelques mois de la présidentielle.

« C’est une critique facile, répond Seydou Gueye, le ministre porte-parole du gouvernement. Nos opposants nous font des procès en sorcellerie à chaque fois que l’État applique la loi. » Plus largement, le clan présidentiel considère que les meneurs du mouvement citoyen franchissent trop souvent la ligne rouge. « Il y a des règles en démocratie. Tout le monde est libre de dire ce qu’il veut, mais sans irrévérence ni insultes. Y en a marre a basculé dans la même dynamique que l’opposition : aucune proposition, uniquement des insultes, voire de la haine », ajoute Seydou Gueye.

Alors que le premier tour du scrutin approche, il ne fait aucun doute que ses anciens soutiens militeront contre Macky Sall. « Mais nous ne sommes avec aucun autre candidat pour autant », assure Fadel Barro. Selon lui, Y’en a marre se bat avant tout pour qu’un maximum de jeunes aillent retirer leur cartes d’électeurs et voter massivement, comme il l’avait fait en 2012. Pour le reste, le mouvement citoyen devrait détailler sa stratégie pour la présidentielle « dans les prochains jours ».

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