Justice

Algérie – Saïd Chitour : « Je dois me reconstruire après ma détention »

Saïd Chitour, journaliste et fixeur pour des médias étrangers, tente de se reconstruire après 16 mois de détention. © DR

Deux mois après sa libération, Saïd Chitour, fixeur pour des médias étrangers, tente de se reconstruire après 16 mois de détention. Accusé d'« intelligence avec une puissance étrangère », l'homme continue de clamer son innocence. Il livre à Jeune Afrique sa première interview depuis sa sortie de prison.

« Merci, à tous mes frères journalistes, je ne vous oublierai jamais, merci pour tout, pour tout… ». Il est 23h30, ce dimanche 11 novembre 2018, quand un comité de soutien accueille sous des cris de joie un homme marqué par 16 mois de détention sans procès. Arrêté en juin 2017, Saïd Chitour, fixeur et collaborateur pour des médias internationaux, était accusé de leur avoir remis des documents confidentiels « dans le but de nuire à la sûreté nationale ». L’homme, aujourd’hui âgé de 55 ans, avait été condamné à une peine de deux ans de prison assortie d’un an de sursis.

Ses avocats, soutenus par une forte mobilisation de journalistes internationaux, ont réclamé sa libération, dénonçant « un dossier vide ». Selon l’article 65 du code pénal algérien, l’accusé risquait une condamnation à perpétuité. En définitive, le tribunal criminel a déqualifié l’accusation en « reconnaissant qu’il n’y avait aucune volonté d’espionnage, ni de trahison, et qu’il aurait fourni des informations de nature à porter atteinte à la sécurité nationale », souligne son avocat Me Bouchachi.

Aujourd’hui atteint d’un angiome cérébral et ayant une situation professionnelle précaire, c’est un homme craintif qui s’exprime pour la première fois depuis sa libération.

Je suis innocent, je n’ai fait que mon travail, c’était une revue de presse, c’est tout !

Jeune Afrique : Comprenez-vous cette décision de justice ?

Saïd Chitour : Je n’y comprends rien. Au départ, je risquais une condamnation à perpétuité pour intelligence avec une puissance étrangère. Je suis fixeur et collaborateur pour la BBC, j’accompagne les journalistes dans les reportages, les interviews, je n’ai fait que traduire du français vers l’anglais des revues de presse déjà existantes ! D’après mes avocats, mon dossier était vide. Jusqu’à présent, je n’arrive pas à comprendre cette condamnation. Je suis innocent, je n’ai fait que mon travail, c’était une revue de presse, c’est tout !

Je me suis dit : « je vais mourir en prison ! »

Votre état de santé s’est dégradé en prison, qu’en est-il aujourd’hui ?

J’ai vraiment souffert, j’ai perdu beaucoup de poids et eu une douleur crânienne. Grâce à la mobilisation de mes soutiens, j’ai pu être transféré à l’hôpital d’Alger. L’état psychologique, le stress, la colère et l’injustice vécue ont développé de manière fulgurante mes kystes. Ce n’est que 16 mois après mon incarcération que j’ai pu avoir en urgence une opération chirurgicale. Elle a nécessité 27 points de suture. Les spécialistes de neurochirurgie ont également découvert un angiome cérébral bénin de 34 mm situé au-dessus de mon nerf optique au niveau de l’œil gauche.

Ils m’ont informé des risques d’une éventuelle cécité… C’était le choc pour moi, d’autant plus qu’ils me disaient que l’opération nécessitait d’ouvrir mon crâne. Je me suis dit : « Je vais mourir en prison ! Ce n’est pas normal, je suis prisonnier, je vais subir une opération dangereuse, qui va s’occuper de moi ? » J’ai refusé cette seconde intervention. C’était une semaine avant ma libération.

Aujourd’hui, je ne peux toujours pas me soigner en Algérie. Cette opération n’est pas sans danger, et je ne veux pas risquer de me retrouver dans un état végétatif. Contrairement à la France où cela se soigne par laser, en Algérie nous n’avons pas cette technologie. J’espère bénéficier d’une prise en charge pour me soigner en France ou en Belgique. Le problème, c’est que je n’ai pas encore de passeport, ni de visa. Il me faut attendre la transcription de mon jugement qui peut demander plusieurs mois, c’est une sorte de réhabilitation administrative vis-à-vis du procureur qui me permet de procéder à une demande de passeport. D’après mon avocate, il n’y aurait pas d’interdiction de sortie de territoire.

Les Algériens ont fortement été marqués par la mobilisation qu’a suscitée votre mère. A-t-elle été votre meilleur soutien ?

C’est vrai qu’ils ont été marqués par la mobilisation de ma mère dans cette affaire. À 84 ans, elle a mobilisé les médias, envoyé une lettre au président de la République, organisé un sit-in malgré son âge et son état de santé fragile… Cette incertitude l’affligeait et, étant diabétique, elle a été hospitalisée. Elle a suscité une grande émotion dans le pays. Elle était là, elle s’est battue de l’extérieur, quand moi je me battais à l’intérieur de ma cellule. Elle s’est mobilisée pour révéler mon innocence. J’ai découvert un engagement fort et celui de toute une tribu. Je suis Kabyle, vous savez ce que c’est…

Pour l’instant, je suis forcé de faire profil bas et de vivre avec autre chose que le journalisme

Êtes-vous libre de reprendre votre activité journalistique ?

Je ne peux pas reprendre mon travail car il est trop tard pour faire une demande d’accréditation auprès du ministère de la Communication. Il appartient aux médias étrangers de faire une demande, en me désignant auprès de l’ambassade d’Algérie de leur pays qui transmettra au ministère des Affaires étrangères, puis au ministère de la Communication. Cela prend du temps, ce n’est pas envisageable pour cette année. Pour l’instant, je suis forcé de faire profil bas et de vivre avec autre chose que le journalisme. Je n’ai d’autres choix que d’être interprète ou guide conférencier, mais pour l’instant, il n’y a pas de grande activité touristique.

Avez-vous le sentiment que cette affaire a détruit votre vie ?

Je n’ai plus 20 ans, j’en ai 55, je ne sais plus quoi faire. J’ai le sentiment d’être à un carrefour de ma vie sans distinguer les meilleures issues. Mes enfants ont eu une année scolaire perturbée, ils ont été profondément touchés, ils venaient me voir en prison, ils pleuraient… Ils ont perdu leurs repères. Psychologiquement, je dois me reconstruire, je suis surtout inquiet pour ma santé. J’ai besoin d’être soigné rapidement.

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