Elections

Présidentielle au Sénégal : l’ex-Première ministre Aminata Touré répond aux critiques sur les parrainages

Aminata Touré à son domicile à Dakar, le 16 janvier 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Ancienne Première ministre de Macky Sall, Aminata Touré est aujourd’hui la mandataire de sa campagne. Face aux critiques tous azimuts de l’opposition, elle défend le bilan de la loi sur les parrainages et assure que la présidentielle sera transparente.

En cette période préélectorale, Aminata Touré est courtisée. Toute la journée, délégations, élus et citoyens défilent dans la salle d’attente aménagée dans le jardin de son domicile du Plateau, dans le centre-ville de Dakar. « C’est la période qui veut ça », s’amuse l’un de ses collaborateurs. « Mimi » Touré, comme la surnomment les Sénégalais, est une femme très occupée. C’est elle, le 11 décembre dernier, qui était au cœur de la cohue, devant le Conseil constitutionnel, au moment de déposer les parrainages de son candidat, le président sortant Macky Sall.

C’est elle aussi qui, avec poigne mais sans agressivité, a renvoyé l’opposition à son manque supposé de représentativité lorsque nombre de ses représentants ont vu leurs parrainages rejetés et ont crié à la manipulation politique. Assise sur le canapé en cuir marron de son salon, la mandataire du président sortant répond, imperturbable, aux critiques sur les parrainages et aux accusations de manipulation formulées par l’opposition.


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Si elle veut bien admettre que le processus puisse être amélioré, elle invite toutefois les détracteurs du régime à ne pas bouder la concertation. L’ancien Premier ministre n’en démord pas : « Le système des parrainage était absolument nécessaire, et tout le monde a été logé à la même enseigne… »

Jeune Afrique : La nouvelle loi électorale visait à écarter les candidatures fantaisistes. Pourtant des candidats sérieux, disposant d’une véritable base électorale, ont buté sur l’étape des parrainages…

Aminata Touré : Comme vous le savez, 139 personnes avaient initialement retiré un dossier de candidature. Dans quel pays au monde organiserait-on une élection présidentielle dans de telles conditions ? Le processus de filtrage était absolument nécessaire pour pouvoir tenir des élections crédibles.

Limiter les parrainages aux élus aurait mené à un tri encore plus sévère, car certains candidats ne disposaient ni d’élus municipaux ni de parlementaires. C’est pourquoi nous avons estimé que le parrainage populaire auprès des citoyens était le plus adapté. Avec l’obligation d’un minimum de 2 000 parrainages sur sept des quatorze régions sénégalaises, nous évitions les candidatures régionalistes.

Aminata Touré à son domicile à Dakar, le 16 janvier 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Il ne faut pas confondre démocratie et anarchie

Il ne reste pourtant que cinq candidats en lice. N’est pas insuffisant, dans un pays qui passe pour un modèle de démocratie sur le continent ?

Il ne faut pas confondre démocratie et anarchie. Aux États-Unis, la présidentielle se joue entre deux personnalités. Au Sénégal, parmi les cinq candidats en lice aujourd’hui, trois n’ont jamais participé à une élection présidentielle.

Il y avait 47 listes aux législatives de juin 2017, mais seulement cinq d’entre elles ont obtenu des députés directement – cinq autres ont profité de la disposition sur le plus fort reste. Avec cinq candidats le 24 février, une certaine logique me semble respectée.

Nombre d’opposants dénoncent le logiciel utilisé par le Conseil constitutionnel, soupçonnant qu’il ait favorisé Macky Sall…

Les sept sages sont indépendants et n’appartiennent ni à la majorité ni à l’opposition. Ils ont travaillé sur la seule base des textes de loi, et tous les candidats ont été sélectionnés en fonction du même tamis.

Dans la coalition Benno Bokk Yakaar, 4 131 de nos parrains ont été jugés non-conformes, preuve que nous n’avons pas été particulièrement favorisés. Mais il est vrai que nous avions pris la précaution de disposer d’une réserve importante de signatures…

La loi prévoit une amende, et même une possible peine de prison, pour les citoyens ayant parrainé plusieurs candidats. Ils ont pourtant été 175 000 à passer outre. Seront-ils sanctionnés ?

Il faut évaluer ce processus, qui est susceptible d’être amélioré. Il faudra également sensibiliser davantage les citoyens pour qu’ils comprennent l’enjeu des doubles parrainages. Espérons que l’opposition participera alors aux concertations avec le ministère de l’Intérieur, puisqu’elle les a boudées jusque-là.

Aminata Touré est la mandataire de Macky Sall pour les prochaines élections présidentielles prévues le 24 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Ceux qui formulent ces critiques sont mauvais joueurs

L’opposition vous reproche de ne pas mettre à sa disposition le fichier électoral, sur lequel repose pourtant le recueil des parrainages…

Nos 4 131 parrainages invalidés prouvent que nous n’y avons pas eu accès nous non plus ! Ce fichier comporte des données personnelles et ne peut être mis entre toutes les les mains. Le code électoral indique clairement qu’il peut être transmis aux candidats dans une période bien définie. Mais je parle ici des vrais candidats : pas des 139 aspirants ni des représentants des 300 partis sénégalais. Ceux qui formulent ces critiques sont mauvais joueurs. De longue date, il est possible de vérifier, via Internet, si quelqu’un est inscrit ou non sur le fichier électoral.

L’ordre de dépôt des parrainages a favorisé le candidat Macky Sall, les doublons n’étant invalidés que sur les listes déposées postérieurement. Avez-vous bénéficié d’un traitement de faveur ?

Au premier jour du dépôt des dossiers, nous étions convoqués au Conseil constitutionnel à partir de minuit. Je m’y suis rendue à 15h40. On ne peut tout de même pas me reprocher d’avoir pris mes dispositions alors que d’autres ne l’ont pas fait ! Ces questions peuvent être discutées afin d’être améliorées, mais cela doit pouvoir se faire dans une logique de démocratie participative. La politique de la chaise vide n’a jamais payé.

Les deux derniers candidats invalidés, Karim Wade et Khalifa Sall, qui avaient obtenu leurs parrainages, dénoncent une manœuvre politique visant à les empêcher de menacer Macky Sall…

Au-delà des parrainages, d’autres obligations s’imposent aux candidats. Parmi elles, celle de n’avoir pas été condamné par la justice [à une peine supérieure à cinq ans], ce qui n’est pas le cas de ces deux candidats. C’est la loi, et il me semble juste que lorsqu’on est condamné pour des délits aussi graves que l’enrichissement illicite ou l’escroquerie portant sur des deniers publics, l’on perde sa qualité d’électeur. Il ne s’agit pas d’une « élimination politique”, seulement d’une exigence de bonne gouvernance que les hommes politiques doivent respecter.


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En 2011, Abdoulaye Wade avait retiré l’organisation de l’élection présidentielle à son ministre de l’Intérieur, Ousmane Ngom, membre de son propre parti, pour la confier à une personnalité indépendante, Cheikh Guèye. Macky Sall lui-même avait milité en ce sens. Pourquoi l’actuel chef de l’État refuse-t-il aujourd’hui de se conformer à ce scénario  ?

En France, c’est le ministre de l’Intérieur qui organise les élections, et je doute qu’il distribue le fichier aux partis politiques amis. Au Sénégal aussi, le rôle du ministre de l’Intérieur se limite à l’organisation logistique, mais il n’a aucun impact sur les résultats de l’élection.

Aux dernières législatives la coalition Benno Bokk Yakaar (BBY) s’est inclinée dans des villes importantes, comme Touba. pourtant le scrutin était organisé par le ministre de l’Intérieur. Ce dernier ne peut pas fabriquer les résultats !

Plus d’une centaine de milliers d’électeurs n’ont toujours pas pu récupérer leur carte biométrique, et l’opposition crie au hold-up. Considérez-vous que le nécessaire a été fait ?

Le rôle de l’opposition, c’est de s’opposer : on ne peut pas lui dénier ce droit. Mais il revient aux opposants d’encourager leurs électeurs à se procurer leur carte. Sur 6,650 millions d’électeurs, seuls 166 455 ne les ont pas récupérées, selon le dernier recensement. Je pense que c’est un bon ratio, sachant qu’on est parti d’un fichier électoral complètement remis à jour. Ce n’est certainement pas de la faute du ministère de l’Intérieur ou du gouvernement si 2 % des citoyens ne vont pas chercher leur carte, comme l’ont fait 98% des Sénégalais.


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De plus en plus d’internautes réclament un débat télévisé réunissant les cinq candidats, y compris Macky Sall. Pourquoi le président s’y refuse-t-il ?

Ce genre d’événements dépend de la culture de chaque pays. Et les débats télévisés entre candidats à la présidentielle ne font pas partie de la nôtre. Les Sénégalais n’attendent pas un tel débat pour se décider. Rappelons que BBY a remporté toutes les élections depuis 2012 sans qu’il y ait de débat télévisé. Nos compatriotes sont suffisamment informés pour déterminer en faveur de qui ils voteront. L’important, c’est que chaque candidat puisse exposer son programme, après quoi les électeurs choisiront.

Macky Sall cherche à convaincre les Sénégalais, pas les autres candidats.

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