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Cet article est issu du dossier «Gbagbo acquitté : une nouvelle donne pour la Côte d'Ivoire»

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Justice

À Abidjan, la folle journée des proches de Laurent Gbagbo

Simone Gbagbo, quelques minutes après l'annonce de l'acquittement de Laurent Gbagbo, à son domicile d'Abidjan. © Vincent Duhem pour JA

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et son ex-ministre Charles Blé Goudé ont été acquittés ce mardi. À Abidjan, leurs partisans n'ont pas tardé à célébrer cette décision historique.

« Ils sont acquittés, cette fois, c’est sûr ? » Il est 10 heures passées d’une vingtaine de minutes, ce mardi 15 janvier. Dans le salon de la résidence d’Assoa Adou, à Abidjan, la direction du Front populaire ivoirien (FPI) s’interroge. À la lecture de la décision des juges de la Cour pénale internationale (CPI), ils ont tous explosé de joie sans écouter l’intégralité de la déclaration.

Mais après avoir repris leurs esprits, les voilà qui se mettent à douter. La CPI a-t-elle bien fait droit aux demandes d’acquittement de l’ancien président ivoirien et de son ex-ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé ? Vont-ils être immédiatement libérés ? On comprend leur prudence. Il y a quelques semaines, le 14 décembre 2018, la rumeur de leur libération s’était répandue comme une traînée de poudre dans Abidjan. Les partisans de Gbagbo et les cadres du FPI avaient célébré sans retenue cette nouvelle encore inespérée il y a un an, avant de réaliser qu’il s’agissait d’une fausse information.

Michel Gbagbo ne se pose pas toutes ces questions. Le fils de Laurent Gbagbo débarque en courant dans le salon. Il est si heureux, dans son débardeur blanc tout transpirant, qu’on le croirait ivre. Il saute dans tous les sens, puis repart aussi vite qu’il était arrivé. Le brouhaha n’a pas totalement cessé, alors on demande à tout le monde de faire silence.

Sonné

À la télévision, qui diffuse la chaîne française France 24 – celle-là même que les pro-Gbagbo ont pendant des années vouée aux gémonies – le juge Cuno Tarfusser poursuit son propos. Plusieurs personnes se collent à l’écran plat pour ne pas en perdre une miette. Cette fois, c’est sûr : Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont bien acquittés. Qu’importe que leur libération soit suspendue à une nouvelle audience prévue le 16 janvier et au possible appel du procureur. La victoire est déjà grande. Des mois qu’on leur annonçait une bonne nouvelle, sans qu’ils n’osent réellement y croire, comme par superstition. La voici qui se concrétise enfin. Ils peuvent maintenant réaliser.

Michel Gbagbo, qui habite juste en face, revient au pas de course après avoir enfilé un polo et des babouches. Il est sonné, arrive à peine à s’exprimer. « Je suis trop content ! Cela va au-delà de mes espérances. Merci aux Ivoiriens ! », dit-il simplement avant s’allumer une Dunhill.

Champagne et prières

Assoa Adou tombe dans les bras d’Hubert Oulaye. L’actuel secrétaire général du FPI et l’ancien ministre de la Fonction publique de Gbagbo sont libres depuis quelques mois seulement. Tous deux ont bénéficié avec Simone Gbagbo de la mesure d’amnistie prise par le président Alassane Ouattara, le 6 août 2018. « On a prévu des boissons. Il faut les sortir », glisse Adou à un de ses amis. « C‘est une joie immense qui m’envahit, qui envahit mon cœur et mon esprit. Voilà huit ans que nous courons après la vérité. Et comme l’a si bien dit, en son temps, le président Sékou Touré, le mensonge court plus vite, et très tôt, mais la vérité va lentement et finit par le rattraper. C’est ce qui se passe aujourd’hui », lance ce proche de Gbagbo.

Simone n’est pas là. L’ancienne Première dame a suivi l’audience avec ses proches dans la résidence familiale de la Riviera Golf, où la direction du FPI la rejoindra rapidement. La voici, élégante, installée dans une maison attenante, assise à côté de son avocat Me Rodrigue Dadje. Elle répond à la presse, on lui passe des téléphones, elle reçoit de multiples félicitations. « Le dieu, tout ça, soudain », lance-t-elle avant que son pasteur, Désiré Kassi, n’arrive. C’est l’heure de la prière. Simone baisse la tête, écoute avec attention ce prêche où politique et religion s’entremêlent. « Amen », reprend en chœur l’assistance. On sert du champagne aux invités VIP.  Le jardin des Gbagbo, où les militants arrivent par dizaines, se rempli peu à peu. « Allons à Gagnoa », le dernier son zouglou à la mode, résonne. Comme lors de la libération de Simone, le 8 août, il y a une forme de lâcher prise chez les partisans du FPI présents, le même sentiment de revanche aussi contre le pouvoir et la communauté internationale, particulièrement la France.

Une journée (presque) ordinaire

Toutefois, Abidjan n’est pas en liesse. Sur le trajet du cortège de la direction du FPI venue se recueillir sur la tombe d’Aboudramane Sangaré, les passants répondent bien aux klaxons en levant leurs deux doigts au ciel. Dans ce quartier de Riviera Bonoumin, des jeunes ont bloqué l’accès à leur maquis. Ils dansent, boivent sans compter. Mais, dans de nombreuses rues de la capitale économique, ce mardi historique où le destin de la Côte d’Ivoire a peut-être basculé ressemble à un jour comme les autres. Il faut aller à Yopougon pour comprendre ce que ressent une partie de la Côte d’Ivoire.

Dirigée par le parti au pouvoir depuis l’élection d’Alassane Ouattara, la commune est toujours considérée comme favorable à Laurent Gbagbo. Ils sont plusieurs centaines à parcourir les rues depuis l’annonce de la CPI, sous l’étroite surveillance de forces de police présentes ici en nombre. Des enfants, des femmes le visage recouvert de poudre de kaolin. Tous veulent absolument s’exprimer, réagir. Arthur Zokou, un habitant du quartier, veut d’abord dire « merci à dieu ». « Aujourd’hui, nous sommes très fiers de recevoir cette nouvelle qui libère toute la Côte d’Ivoire et les Ivoiriens. On a décidé de faire une marche de joie. Gbagbo nous a toujours enseigné la non-violence. Gbagbo, c’est l’homme. Il nous a toujours dit qu’il est mieux de vivre ensemble que d’être séparés. On est fatigué de jouer les hypocrites, de faire semblant », poursuit-t-il.

Scènes de joie dans le quartier de Yopougon après l'annonce de la libération de Laurent Gbagbo, le 15 janvier 2019. © Scènes de joie dans le quartier de Yopougon après l’annonce de la libération de Laurent Gbagbo, le 15 janvier 2019. (c) Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Un convoi de la police passe devant le cortège. Au coin de la rue, Moussa observe la scène l’air circonspect. Il n’est ni un militant de Laurent Gbagbo, ni d’Alassane Ouattara. La politique ne l’intéresse pas. Seuls comptent « la paix et l’argent ». Il ne peut s’empêcher d’être inquiet. « Les pro-Gbagbo ont été humiliés pendant plusieurs années. Ne vont-ils pas chercher à se venger ? Comment vont réagir les partisans du pouvoir ? », se demande-t-il.

Depuis des années, nombre d’observateurs estimaient que la libération de Laurent Gbagbo était le chaînon manquant de la réconciliation. L’heure est venue de prouver aux uns et aux autres qu’ils ne se sont pas trompés.

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