Politique

Tunisie : huit ans après la révolution, « les réformes sont neutralisées par les luttes au sein du pouvoir »

Le 17 décembre 2011, des milliers de Tunisiens étaient venus célébrer le premier anniversaire de la Révolution à Sidi Bouzid. © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Célébrations pour les uns, pessimisme pour d’autres, la Tunisie commémore en ce 14 janvier le huitième anniversaire officiel de sa révolution. L’occasion de revenir avec le chercheur Mohamed Kerrou, auteur en 2018 d'un ouvrage intitulé « L’autre révolution », sur les fondements et les évolutions tumultueuses de la transition démocratique.

Mohamed Kerrou, professeur de sciences politiques à la faculté de droits et des sciences politiques de Tunis, est l’auteur de « L’autre révolution », paru en 2018 aux éditions Cérès. Il revient pour Jeune Afrique sur les acquis de la révolution tunisienne du 14 janvier 2011, date du départ de Ben Ali, mais aussi ses zones d’ombres et son devenir.


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Jeune Afrique : Vous déconstruisez dans votre livre le mythe fondateur de la révolution tunisienne, l’immolation de « Mohamed » Bouazizi, et soulignez entre autres les motifs tribaux de l’embrasement de Sidi Bouzid. L’effet domino qui a suivi peut-il également être le résultat d’une sédimentation des luttes et des résistances sociales qui ont précédé cet événement ?

Mohamed Kerrou : Certes, c’est une tragédie qui a été un réel déclencheur de la révolution et du phénomène dit des printemps arabes, mais il ne faut pas occulter la construction mythique de cet acte fondateur de la révolution tunisienne. Comme dans toute révolution, c’est une narration qui fonde un événement historique.

J’essaie de montrer la complexité de l’acte d’immolation de Mohamed [de son vrai nom Tarek] Bouazizi. Pour moi, il a au moins trois fondements : la relation hommes-femmes, engagé dans le rapport de force avec la policière qui a verbalisé ce marchand ambulant ; l’aspect lignager (le lignage tribal étant important dans la région) ; et au-delà, le rapport entre gouverné et gouvernant. Il faut garder à l’esprit la complexité de cet acte fondateur et tout le cadre social et politique qui l’a permis, car des précédents cas d’immolation n’ont, eux, pas fait tache d’huile et ont été relégués au rang de simples faits divers.

Pour beaucoup, la situation a empiré, excepté dans le domaine de l’économie informelle

J’ai essayé de déconstruire ce mythe car depuis lors, la situation économique et sociale n’a pas fondamentalement changé dans cette région, ni dans les villes de l’intérieur qui ont participé de près à cette révolution et n’y ont finalement rien gagné. Au contraire, pour beaucoup la situation a empiré, excepté – en l’absence de l’autorité de l’État – dans le domaine de l’économie informelle.

Vous appelez à porter un regard critique sur les notions de « printemps arabes » et de « rue arabe ». De quels écueils ces expressions aujourd’hui lexicalisées sont-elles porteuses ?

Dans les médias, on utilise beaucoup ces expressions qui ne traduisent pas les dynamiques plurielles de la société civile. Je distingue pour ma part trois sociétés civiles : une étatique (les associations reconnues par l’État qui contribuent énormément à l’évolution des droits des citoyens) ; une autre religieuse (qui ne reconnaît parfois pas les libertés individuelles ni les institutions de l’État) ; et une troisième « plébéienne » (en relation avec l’économie informelle qui essaie de se positionner à la fois en interlocuteur et concurrent de l’État) qui exprime les doléances des populations locales.

Selon vous, le processus transitionnel est dirigé en majorité par des acteurs politiques qui n’ont pas participé de près ou de loin à la révolution, ce qui vous fait dire que le pays réel se trouve en divorce avec le pays « légal ». Peuvent-ils se réconcilier ? La gouvernance peut-elle encore être réinventée ?

Il existe un décalage entre les élites politiques et les citoyens. Tout le discours que les premiers tiennent sur ce qu’il se passe est en déphasage total avec la réalité. Pour les régions délaissées de l’intérieur, ce discours relève d’une autre planète, la préoccupation des habitants se résumant aux besoins économiques du quotidien. Depuis Tunis, de nombreux élus se trouvent en décalage avec les doléances de leur région. C’est tout le problème de la démocratie représentative et non pas participative.


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À mon avis, il faudrait changer le mode électoral vers un autre type de représentativité. Les élus doivent rendre compte de leur action, mais ce n’est actuellement pas du tout la mentalité qui prévaut. Je pense qu’il faut repenser le lien national en fonction du local, car il y a un hiatus total entre représentativités locale et nationale, dans la mesure où les discours des élus n’ont aucune influence sur le devenir des populations ni leur réalité.

La constitution de commissions du compromis pour pousser les députés au consensus, ainsi que le dialogue national, ont constitué des avancées que vous qualifiez de fragiles. Est-ce pour cela que le pays est en panne de réformes ?

Le pays est en panne de réformes car elles sont neutralisées par les luttes au sein du pouvoir. Les élus leur donnent la priorité et n’agissent pas sur le terrain. En vue des élections, on observe le renforcement de la guerre entre les deux pôles du pouvoir : l’exécutif et la présidence. Pourtant, sur le terrain, la situation exige des réformes à tous les niveaux : éducation, travail, entreprises…

La Constitution de 2014 reste hybride sur certaines questions ayant trait au rapport au religieux. L’arsenal législatif de l’ancien régime n’a pas été totalement remodelé, et d’autres points n’ont pas été réglés sur le plan juridique. En quoi la « révolution par le droit », selon la formule du juriste Yadh Ben Achour, a-t-elle montré ses limites ?

La question polémique tourne aujourd’hui autour de l’égalité hommes-femmes et de l’égalité citoyenne. L’égalité citoyenne doit être un tout, auquel on ne peut pas accéder sans défense des minorités. Que la Constitution impose que le président doit être musulman est anti-démocratique.

De nombreuses lois ont été créées après la révolution, mais ce n’est pas suffisant car il faut que les pratiques suivent

La révolution par le droit est importante. De nombreuses lois ont été créées après la révolution, mais ce n’est pas suffisant car il faut que les pratiques suivent. J’en veux pour preuve la loi sur les discriminations, qui n’a pas mis fin aux abus contre les Noirs en Tunisie, comme nous le montrent de récents drames. C’est par le combat de la société civile et l’éducation que les pratiques doivent suivre.

Face aux contradictions de la Constitution, et ses ambiguïtés sur le rapport à l’islam, le combat doit encore être mené dans la sphère juridique. Tout cela relèvera de l’interprétation des magistrats et sera contrebalancé par des juges sensibles à la liberté plus qu’au sacré. Ce sera donc aussi une question de jurisprudence. Le fait que la société civile formelle ou informelle commence à se mobiliser pour les libertés individuelles peut jouer un rôle en ce sens.

Les divisions sur la place de la religion refont jour en cette période de pré-campagne électorale. Votre livre souligne d’une part que les libertés individuelles demeurent contrôlées par des autorités sous influence des tendances conservatrices, et d’autre part que la question très polarisante du voile peut aussi avoir un effet libérateur pour les femmes en favorisant leur présence dans l’espace public. Comment naviguer entre ces paradoxes ?  

Il y a un véritable problème de libertés, qui reste un combat et doit être renforcé, tout comme l’égalité pour tous. Concernant le voile, je voulais nuancer les propos des laïcistes qui l’appréhendent comme un signe extérieur de manifestation de l’islamisme, alors que nombre de femmes qui le portent sont musulmanes et non pas toujours islamistes.


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Leur positionnement identitaire est aussi opposé à la globalisation, et le foulard leur offre un accès à l’espace public. Les dissensions se sont atténuées : on trouve des femmes voilées dans les réunions des « modernistes », tout comme on en trouve des non voilées chez Ennahdha. La réalité est nuancée, mais dans l’imaginaire des élites laïcistes, la polémique continue, alors que leur discours ne peut plus se tenir dans l’espace public face aux complexités du réel. Le port du voile est aujourd’hui banalisé.

Vous affirmez que la révolution doit être poursuivie à l’échelle de l’individu et qu’il manque à l’actuel processus, visant l’émancipation du droit et des institutions, une révolution des mentalités qui mène vers une citoyenneté accomplie. Comment la dynamique peut-elle se prolonger au-delà de l’État ?

L’État ne sert plus d’exemple. Il faut repenser son rôle dans le cadre de la globalisation et de la crise que traverse la Tunisie. Si l’État n’a plus d’autorité, les citoyens font ce qu’ils veulent. Pour réactualiser le contrat social entre gouvernants et gouvernés, ce serait intéressant de mettre en place un véritable dialogue économique et social après la révolution, afin de trouver une solution à la crise qui engendre aussi une crise de la représentation politique et de l’autorité de l’Etat.

La société civile ne peut être renforcée qu’avec – mais aussi au détriment de – l’État. C’est un double combat. La révolution citoyenne se base sur le renforcement des libertés individuelles et le respect des lois et de l’environnement, non pas de l’anarchie. L’individu peut se positionner contre tous les abus vécus au quotidien, qui ne sont pas que le fait de l’État mais des citoyens eux-mêmes.

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