Économie

Législatives : que font les patrons tunisiens en tête de listes ?

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Le Parlement tunisien lors du vote sur la Constitution le 27 janvier 2014.

Le Parlement tunisien lors du vote sur la Constitution le 27 janvier 2014. © AFP

Mohamed Frikha, Moncef Sellami, Salma Rekkik Elloumi, Hafedh Zouari… Les dirigeants de grands groupes figurent en bonne place sur les listes pour les prochaines législatives. Un moyen de montrer que les questions économiques seront au cœur du débat électoral.

Mohamed Frikha (Telnet, Syphax), Moncef Sellami (OTH), Salma Rekkik Elloumi (groupe Elloumi), Hafedh Zouari (groupe Zouari) … les partis politiques tunisiens ont fait de la place pour les dirigeants de sociétés en tête de listes présentées aux suffrages des électeurs lors des prochaines législatives, prévues en octobre.

La présence de certains de ces patrons – déjà actifs sur le terrain politique – sur ces listes n’est pas une surprise. C’est le cas par exemple de Salma Elloumi Rekik (patronne de l’entreprise agroalimentaire Stifen) candidate dans la circonscription de Nabeul 2 et membre des instances dirigeants du parti Nidaa Tounès – comme son frère Faouzi Elloumi, PDG de Cofat, la branche composants automobiles du groupe familial, et ancien député de Tunis.

Les hommes d’affaires ont la capacité de transformer les idées en projet et doivent jouer leur rôle.
Mohamed Frikha, patron de Telnet et de Syphax Airlines

Pour d’autres en revanche, c’est un baptème du feu, qu’ils ont parfois ressenti le besoin de justifier. C’est le cas de Mohamed Frikha, patron de Telnet et de la compagnie Syphax Airlines, candidat dans la circonscription de Sfax sous la bannière du parti islamiste Ennahdha.

Cette candidature constitue selon lui une suite logique « citoyenne » à son statut de dirigeant de société dans cette période post-révolutionnaire. « La Tunisie passe par une phase difficile et historique à la fois. La prochaine étape sera décisive. Les hommes d’affaires ont la capacité de transformer les idées en projet et doivent jouer leur rôle », explique-t-il.

Un autre homme d’affaires tunisien, Walid Loukil, aurait d’ailleurs dû faire partie des candidats du parti islamiste. Las, préssenti pour être le n°3 de la liste d’Ennahdha à l’Ariana, dans la banlieue de Tunis, le DG du groupe Loukil, actif dans l’automobile (Citroen, Mazda), l’industrie et l’immobilier a dû se désister, ne s’étant pas inscrit sur les listes à temps.

Nouveaux profils

La participation des hommes d’affaires en politique n’est pas totalement nouvelle : durant le régime dirigé par Ben Ali de nombreux patrons ont été impliqués (de gré ou de force…) dans le Rassemblement constitutionnel démocratique (RDC), le parti au pouvoir à l’époque, certains ont même été députés du parti. Lors des élections de 2011, des hommes d’affaires se sont aussi lancés dans la course électorale (Slim Riahi, Hechmi Hamdi) avec beaucoup de moyens mais peu d’ancrage local.

Cette fois-ci les profils sont différents : il s’agit de patrons réputés dans les milieux économiques et à la tête de sociétés florissantes, créatrices d’emplois.

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Rôle de l’Utica

Officiellement, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) se pose en simple observateur. La présidente de l’organisation patronale, Wided Bouchamaoui, insiste sur la neutralité du syndicat et assure que la candidature de ces hommes d’affaires n’affectera pas l’indépendance de l’Utica.

Tous les patrons-candidats, en effet, n’appartiennent pas à ce syndicat, mais il semble bien que la forte présence de patrons soit aussi due à un certain lobbying de l’organisation patronale. C’est en tout cas ce qu’affirme Mohamed Frikha : « l’Utica a proposé aux différents partis, dont Ennahdha, d’intégrer des hommes d’affaires dans leur liste. Il est vrai qu’il existe un certain consensus sur la ligne économique, notamment chez Ennahdha, Nidaa Tounès, et d’autres comme Afek ».

Chez Afek Tounès, un parti plus modeste, les chefs d’entreprises constituent il est vrai une base militante importante. « Environ 20 à 25 % de nos membres », explique Yassine Brahim son président. Afek, qui compte déjà Ali Klebi (Vitalait) parmi ses cadres, a décidé de confier la tête de liste pour la circonscription de Sousse à l’entrepreneur Hafedh Zouari, novice en politique.

Yassine Brahim confirme l’intérêt de l’Utica pour une forte coloration économique de la prochaine assemblée. « Ils aimeraient voir un peu plus de représentants du milieu économique dans l’hémicycle, explique-t-il. La période qui s’achève a été très politique et l’économie est souvent passée au second plan alors que les questions essentielles qui touchent les Tunisiens sont d’ordre économique : chômage et coût de la vie ».

La période qui s’achève a été très politique et l’économie est souvent passée au second plan alors que ces questions sont essentielles.
Yassine Brahim, Président de Afek Tounès

Figures fortes

L’implication de chefs d’entreprises, à la tête de projets florissants est un plus pour les partis et permet de mettre l’accent sur la priorité politique nationale : l’économie et la croissance.

Mais l’un des objectifs est aussi de rassembler des voix derrière des figures fortes à l’échelle régionale. « Hafedh Zouari a beaucoup donné à sa région, en plus d’être un entrepreneur ‘citoyen’, c’est un acteur social, un mécène », s’enthousiasme Yassine Brahim.

Au-delà de l’élection, quel peut-être le rôle de ces hommes d’affaires à l’intérieur du parti, dans l’élaboration des politiques économiques ? Auront-ils un véritable rôle à jouer dans la confection des réformes ? « Tout dépend de la structure des partis, estime Yassine Brahim. Chez Afek, nous souhaitons qu’ils soient proactifs. »

Réactions du marché

Autre question, quel peut être l’impact de ces candidatures sur leurs sociétés et leurs marchés ? Une question qui concerne au plus au point Mohamed Frikha, qui a également décidé de se présenter aussi à l’élection présidentielle, cette fois en candidat indépendant. « Ma candidature a fait du bruit, juste parce que je me suis associé à un parti islamiste, estime-t-il. Mais Telnet et Syphax sont des sociétés avec des employés de toutes les tendances, ouvertes au public, cotées en bourse et au service de tous les Tunisiens ».

Un argument qui n’a pas convaincu tout le monde. Sur le réseau social Facebook, une page appelant à « boycotter Syphax Airlines » a été créée, elle totalise plus de 8 000 adhésions. Reste à savoir si cet appel aura un impact sur les chiffres de Syphax. Consolation pour le patron de Syphax : en Tunisie, l’engagement sur les réseaux sociaux se matérialise peu.

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