Culture

Bassekou Kouyate, magicien du ngoni

Après avoir accompagné les plus grands, le griot malien a enregistré son propre album. Doublement récompensé lors des BBC Music Awards.

Par - David Honigmann <br>© Financial Times et Jeune Af
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

La saison des festivals débute, et avec elle son flot de concerts. Un artiste africain sera tout particulièrement sollicité cette année. Youssou N’Dour ? Salif Keita ? Angélique Kidjo ? Non, Bassekou Kouyate. Pour ce musicien malien, l’été s’annonce particulièrement riche en prestations. Pas moins de soixante dates l’attendent jusqu’au 16 juillet, dont une à Cuba, où il représentera le Mali avec Boncana Maïga et Massambou Wélé Diallo. Un juste retour des choses après la double récompense (meilleur artiste africain de l’année et meilleur album world music pour Segu Blue), obtenue le 10 avril dernier, aux BBC Music Awards. Une performance rare pour cette compétition, que salue le quotidien britannique Financial Times.

F.Le.

Présent à la cérémonie des BBC Grammy Awards grâce à l’aide du ministre malien de la Culture, Mohamed El Moctar, qui lui a payé son billet d’avion, Bassekou Kouyate a été accueilli en héros une fois de retour à Bamako avec ses prix sous le bras. « C’est très important pour nous, a-t-il souligné. Cette distinction fera mieux connaître mon pays. Et c’est aussi un gage de respect. »
Bassekou Kouyate naît en 1966 à Garana, un petit village du nord-est du Mali, si minuscule qu’en l’absence d’état civil il n’y a aucun enregistrement officiel de sa naissance. Sur son passeport figure simplement « X.X ». « Il n’y avait pas d’hôpital dans le village ni personne pour écrire ma date de naissance. Mais je la connais. » C’était le 7 août. Comme lui, son père, Mustapha, était griot, caste d’Afrique de l’Ouest où l’on est musicien de père en fils. Être musicien, c’est son héritage, son métier, son identité.
Ses premières apparitions publiques remontent à 1978 et 1979 lorsqu’il accompagnait sa mère chanteuse lors d’une tournée en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. Son instrument – le ngoni – est une sorte de luth rudimentaire, dont le son se situe entre le oud (luth arabe) et le banjo. On dirait un manche à ballet raccordé à un socle de bois. Kouyate le pose sur ses genoux, le gratte et le pince pour accompagner notre entretien d’un bruit de fond. Et illustre occasionnellement certains de ses propos par de courtes mélodies. « Le ngoni, explique-t-il, est l’instrument ancestral du Mali, alors que la kora, qui est davantage un croisement entre la harpe et le luth, a été importée de Guinée-Bissau. » Raison pour laquelle il lui préfère le premier.
« Par le passé, le ngoni était fabriqué à partir d’une calebasse et de peau de vache. » Et connotait un statut social élevé. « Mes parents prétendaient que seules les personnes privilégiées pouvaient entendre un tel instrument. » Selon la légende, un djinn en a fait don au griot Jelimusa Wulen Kouyate – un des ancêtres de Bassekou. Puis, selon les historiens, son usage s’est développé tout au long du VIIIe siècle. C’était même le seul instrument pratiqué au XIIIe siècle sous le règne de Soundiata Keita, le fondateur de l’Empire mandingue.

Cour royale

Kouyate s’est formé au sein du Ngoni Orchestra, un groupe composé de 17 joueurs parmi les plus expérimentés, de quatre chanteurs et de deux joueurs de calebasse. Mais après quelques succès, le groupe a connu des difficultés financières. « Les gens pensaient que j’étais riche grâce au groupe. En réalité, je n’avais pas le sou. »
Il prête alors ses talents aux stars africaines. Durant plusieurs années, il accompagne le groupe pan-mandingue de Toumani Diabaté, le Symmetric Orchestra. Il joue sur plusieurs morceaux du dernier album de Youssou N’Dour avec des riffs relevés qui permettent de renforcer l’éclat musical de l’enregistrement. Et il participe surtout à Savane, le dernier opus du vétéran des bluesmen maliens, Ali Farka Touré, juste avant sa disparition en 2006. « Ali Farka était un guide, un conseiller, explique-t-il. Au moment de l’enregistrement de Savane, le producteur Nick Gold m’a demandé de venir jouer. Je suis allé au studio. Ali Farka a joué deux minutes. J’ai dit OK, allons-y. Je voulais montrer au public que cet instrument était capable de sonner et de s’adapter à toutes les musiques. »
Ali Farka l’a ensuite encouragé à réaliser son propre album. L’occasion s’est présentée lorsque Jay Rutledge s’est rendu au Mali pour interviewer Toumani Diabaté. Mais en allant acheter une pizza, il tombe sur un concert de Bassekou Kouyate. « Il m’a fallu une demi-seconde pour prendre la décision de l’enregistrer. » Ce sera chose faite en huit jours. Le groupe actuel de Kouyate s’appelle Ngoni ba, ou « Grand Ngoni ». Outre quatre ngoni, l’orchestre comprend également la chanteuse Amu Sacko, qui n’est autre que sa femme.
Bassekou Kouyate prend son statut de griot à coeur. « Pour notre pays, nous sommes comme des dictionnaires. Nous connaissons tout ce qui s’y est déroulé depuis des siècles. On fait appel à nous lorsqu’une guerre éclate entre deux villages. Lorsqu’il y a des problèmes entre un mari et sa femme ou si des cheptels sont dérobés. » Une fonction qui remonte à la période médiévale lorsque les griots étaient, un peu comme les bouffons, sous la protection de la cour royale. De fait, la musique permettait de faire passer certains messages sans risque d’être inquiétés. Comme son mentor Toumani Diabaté, Kouyate aime à rappeler que la musique ne sert pas uniquement à danser. « Elle éveille aussi les consciences. Nous travaillons en symbiose avec la pensée des gens, leur moral. S’ils sont malades, la musique les apaise. »

Joueurs de banjo

Depuis début mai, Bassekou Kouyate est de nouveau en Angleterre, où il participe au projet d’Otis Taylor « Retrouver le banjo ». Chanteur et guitariste africain-américain de blues, Taylor a prévu d’organiser bientôt ce qu’il qualifie lui-même de « sommet de joueurs de banjos » afin de revendiquer les racines africaines de cet instrument.
Bassekou Kouyate attend tranquillement le rendez-vous. « Ce n’est pas difficile, c’est du blues ! » Il hausse nonchalamment les épaules avant de plaquer un riff caractéristique. « Si vous rencontrez un vieux à Ségou et que vous lui demandez de jouer du blues, il ne comprendra pas. Mais si vous lui dites Âjoue du Korosekoro pour moiÂ, écoutez » Il joue alors un air lent tapant la peau de ses ongles pour marquer le rythme : « C’est du John Lee Hooker ! »
À terme, Kouyate envisage d’ouvrir une académie. Il construit actuellement une maison dans la banlieue de Bamako où s’est installé son groupe. Mais, à l’avenir, il espère y recevoir des étudiants. « Tout le monde peut apprendre à jouer du ngoni. C’est facile. Mon père en jouait instinctivement. »
La reconnaissance internationale est arrivée relativement tard. Et lui a demandé beaucoup d’efforts. Depuis un an, il répète en compagnie de son groupe et avec assiduité, à raison de quatre fois par semaine. Et fait aujourd’hui la promotion de son album. « J’ai écouté énormément de musique et j’ai travaillé dur. J’ai toujours pensé qu’en procédant ainsi, la musique serait bonne. »