Société

Drôle de jeu

La Grande Mosquée de Paris quitte le Conseil français du culte musulman (CFCM), qu’elle présidait depuis 2003. Coup de sang ou coup de bluff ?

Par - Jean-Baptiste Marot
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

Pour la troisième fois en cinq ans, le Conseil français du culte musulman (CFCM) procédera le 8 juin au renouvellement de ses instances dirigeantes. Et, une nouvelle fois, l’institution représentative de la communauté musulmane de France tangue dangereusement.
Le 3 mai, la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP), que dirige le recteur Dalil Boubakeur, par ailleurs président du CFCM depuis sa mise en place, en 2003, a annoncé qu’elle ne participerait pas au scrutin. Décision qui a aussitôt relancé les habituelles critiques visant cette organisation : bilan inexistant, démissions en cascade, ingérence de pays étrangers dans son fonctionnement, etc.
À l’origine de ce énième coup de vent : le mode de désignation des délégués chargés d’élire les membres des Conseils régionaux du culte musulman (CRCM) et de l’Assemblée générale du CFCM (lesquels en élisent ensuite le bureau). Fondé, selon la FNGMP, sur le « critère inique » de la superficie des lieux de culte dont dispose chaque organisation, il faciliterait « l’émergence d’une représentativité qui ne reflète en rien la sociologie de l’islam de France ». « Le système actuel favorise la fraude et attise la compétition entre les associations », renchérit une source proche de la Grande Mosquée. Laquelle ne chercherait qu’à « susciter le débat afin de définir de vrais critères de représentation ».
« Il s’agit d’un faux prétexte, répond Franck Fregosi, directeur de recherche au CNRS et auteur de Penser l’islam dans la laïcité. La vérité est que la FNGMP utilise l’arme du chantage, parce qu’elle se rend compte qu’elle perd pied. En vertu d’une prétendue légitimité historique, ses responsables ont toujours considéré qu’elle était seule en mesure d’incarner l’islam de France. Mais ils s’aperçoivent que, pour la première fois depuis des décennies, ils risquent d’en perdre le contrôle au profit du Rassemblement des musulmans de France (RMF), d’obédience marocaine. »

QUERELLE COMMUNAUTAIRE

L’islam marocain a en effet le vent en poupe. Très investie dans la gestion et la pratique du culte – davantage, en tout cas, que l’algérienne -, la communauté marocaine s’est par ailleurs beaucoup agrandie depuis une vingtaine d’années. Entre 1982 et 2005, le nombre de ses membres a augmenté de 69 %, contre 13 % pour les Algériens. Les deux communautés sont aujourd’hui d’importance à peu près égale.
« Les responsables de la FNGMP critiquent un mode de scrutin qui les a, par deux fois, portés à la présidence du CFCM. À l’époque, ils n’avaient pas trouvé qu’il était source de divisions », s’étonne le RMF. Si ladite FNGMP a jusqu’ici réussi à conserver sa prééminence, c’est grâce au compromis dit de Nainville-les-Roches, signé en décembre 2002 sous l’égide du ministère de l’Intérieur et reconduit tacitement lors des élections de 2005. Celui-ci lui accorde en effet, de droit, la présidence du CFCM. Mais de nombreux observateurs sont convaincus que sa reconduction était impossible cette année en raison de l’hostilité des autres fédérations. « Le ministère avait la possibilité de négocier, mais il n’a pas bougé », soulignent-ils.
Lassitude des autorités françaises à l’égard d’une fédération qui rechigne à s’inscrire dans le schéma qu’elles envisagent pour l’islam français ? Poursuite de l’offensive de charme de Paris en direction du Maroc, au détriment de l’Algérie, avec laquelle les relations sont notoirement plus difficiles ? Il est vrai que, lors de sa visite d’État à Rabat, en octobre 2007, Nicolas Sarkozy a longuement salué l’esprit de « tolérance » de l’islam chérifienÂ
Autre hypothèse : Boubakeur, que l’institutionnalisation de l’islam français n’a jamais enthousiasmé, pourrait feindre de se retirer du jeu pour mieux y revenir, le moment venu, en ayant fait la démonstration qu’il est l’indispensable modérateur d’un CFCM incapable de fonctionner sans lui. Il s’agirait alors d’une sorte de coup de pied de l’âne du recteur à l’adresse du chef de l’ÉtatÂ