Politique

Algérie : Bouteflika, Mohammed VI, Chirac… Quatre anecdotes piquantes d’un diplomate français

Le roi Mohammed VI (à d.) et le président Abdelaziz Bouteflika, le 22 mars 2005 lors du 17e sommet de la Ligue arabe à Alger. © Amr Nabil/AP/SIPA

Ancien ambassadeur de France et diplomate de carrière, Yves Aubin de la Messuzière raconte dans ses Mémoires ses pérégrinations en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Jeune Afrique a sélectionné quelques passages dans lesquels il évoque le président Bouteflika, Jacques Chirac ou encore le roi Mohammed VI.

Diplomate de carrière, arabisant, fin observateur du Maghreb et du Moyen-Orient depuis plus de quatre décennies, Yves Aubin de la Messuzière a été directeur de la section Afrique du Nord et Moyen-Orient au Quai d’Orsay, de 1998 à 2002. Dans ses Mémoires, intitulés Profession diplomate : un ambassadeur dans la tourmente, parus en décembre 2018 chez Plon, il livre mille et une anecdotes, souvenirs et témoignages glanés lors de ses voyages ou de ses missions auprès de présidents, monarques, Premiers ministres et autres dignitaires de régimes arabes ou africains. À ce poste privilégié, il a eu à parcourir, au service de la France, tous les pays de cette région dont certains, écrit-il, étaient en situation de crise ou de post-crise.

La rencontre glaciale entre Chirac et Zéroual

Mars 2003. Le président français Jacques Chirac entame une visite de trois jours en Algérie. Dans l’avion qui le transporte à Alger, il raconte à ses accompagnateurs une séquence qui avait fortement refroidi quelques années plus tôt les relations entre la France et l’Algérie. Nous sommes en octobre 1995, au cœur de la guerre civile algérienne. Jacques Chirac et son homologue Liamine Zéroual doivent se rencontrer à New York, en marge du cinquantenaire de l’ONU. Comme un entretien bilatéral est trop sensible vu le contexte, Boutros Boutros Ghali, secrétaire général de l’ONU, propose à Jacques Chirac d’organiser la rencontre dans les couloirs du siège.

Zéroual commence par se défausser, refusant de s’exprimer en français, langue qu’il maîtrise pourtant parfaitement

« Surpris, écrit Yves Aubin de la Messuzière, le chef de l’État algérien commence par se défausser, sous le prétexte que son interprète n’est pas à ses côtés. Il refuse de s’exprimer en français, langue qu’il maîtrise parfaitement. Les deux présidents resteront plantés de longues minutes jusqu’à l’arrivée de l’interprète, qui n’aura pas à interpréter longuement, les échanges se limitant à quelques amabilités de circonstance. »

Un général algérien, qui accompagnait Zéroual lors de ce voyage new-yorkais, avait livré à Jeune Afrique une autre version de l’histoire. Sous le sceau de l’anonymat, ce haut gradé s’était ainsi confié : « Nous étions à l’hôtel Intercontinental, et les Français rechignaient à l’idée d’une entrevue officielle entre Zéroual et Chirac. Ils ne voulaient même pas qu’elle soit filmée. Excédé, le président nous a dit : ‘Il n’est pas question que je rencontre Chirac dans ces conditions. Faîtes un communiqué officiel tout de suite’. »

Bouteflika, la France et le « complot » d’Ali Benflis

Juillet 1999. Hubert Védrine, chef de la diplomatie française, est reçu à Alger par Abdelaziz Bouteflika, qui vient d’être élu président de la République. L’entretien se déroule dans le bureau présidentiel, les rideaux fermés. Recroquevillé dans un grand fauteuil, le raïs est entouré de « collaborateurs septuagénaires ou octogénaires, qui resteront silencieux ». Devant son interlocuteur français, il se fait le chantre des militaires qui ont eu « l’immense mérite de sauver l’État et l’unité du peuple algérien. Tout s’est écroulé, sauf l’armée. L’Algérie lui est redevable, même s’il y a eu des abus, comme dans toutes les guerres. »


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L’Algérien explique à son interlocuteur que depuis l’indépendance de 1962, aucun président n’est arrivé au pouvoir sans l’accord de l’armée. Abordant le chapitre des relations algéro-françaises, il dit à son hôte n’avoir pas apprécié l’ambiance de ses relations avec le président François Mitterrand et le Premier ministre Lionel Jospin, exprimant une franche préférence pour la droite : « L’intérêt de l’Algérie est clair : avoir la droite au gouvernement en France ».

Il se lance ensuite dans une franche critique des médias français, dont il n’a pas du tout apprécié les critiques à son encontre, au lendemain de son élection le 15 avril. Il cite notamment le quotidien Le Monde, « dont on sait que les éditoriaux de politique étrangère sont rédigés au Quai d’Orsay ». Au moment de passer au déjeuner, le président accorde un aparté à Yves Aubin de la Messuzière. Les deux hommes échangent sur les grandes figures françaises, lorsque le premier aperçoit Hubert Védrine converser dans un coin isolé du salon avec Ali Benflis, directeur de cabinet à la présidence. Il interrompt brusquement ses échanges, en s’exclamant : « Mais que peuvent-ils se dire, ces deux-là ? Ils complotent ! »

« L’exfiltration » expresse du général Khaled Nezzar

Mai 2001. Mohamed Ghoualmi, ambassadeur de l’Algérie en France, demande une audience urgente à Yves Aubin de la Messuzière, directeur de la section Afrique du Nord et Moyen-Orient au Quai d’Orsay, pour l’informer de la présence dans la capitale française de Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, afin d’animer une conférence. L’ambassadeur est inquiet de la présence inhabituelle de la police autour du bâtiment où le général Nezzar doit s’exprimer.

Il craint que l’ex-patron de l’armée ne soit arrêté sur ordre d’un juge français, suite à des plaintes pour torture

Il craint surtout que l’ex-patron de l’armée algérienne ne soit arrêté sur ordre d’un juge français, suite à des plaintes déposées contre lui par trois militants islamistes qui l’accusent de torture sur leur personne durant la « décennie noire » des années 1990. Il demande conseil à son interlocuteur du Quai d’Orsay. Ce dernier lui suggère une exfiltration illico presto. Le soir même, un avion spécialement dépêché depuis Alger ramène au pays Khaled Nezzar et d’autres personnalités. Une énième crise politique entre Paris et Alger a été évitée de justesse.

Mohammed VI vexé par la « condescendance » de Bouteflika

Juillet 1999. Le roi Hassan II décède à Rabat, après 38 ans de règne. Le prince héritier Sidi Mohammed lui succède dans la tradition, avant même les obsèques auxquelles assistent notamment Jacques Chirac, Bill Clinton et Abdelaziz Bouteflika. Ami du Maroc et de la famille royale, le président français entretient des liens très étroits avec le jeune monarque. Au cours des nombreux entretiens officiels qu’il aura avec Chirac, le jeune Mohammed VI se plaindra souvent du côté donneur de leçons du président algérien, lui disant notamment combien il n’a pas digéré le message que lui adressa son voisin pour son intronisation.


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« Abdelaziz Bouteflika a eu tort de m’adresser, au moment de mon accession au trône, un message condescendant, dont j’ai pris connaissance avant de le recevoir par une dépêche de l’agence de presse algérienne ». L’acrimonie du souverain marocain à l’égard du président Bouteflika n’est pas dénuée de sens. Devant Hubert Védrine, ce dernier soulignera le manque d’expérience du jeune roi et de son entourage. Les notes confidentielles rédigées par des diplomates américains et révélées par Wikileaks confirmeront la méfiance, pour ne pas dire la froideur, qui s’est installée entre les deux dirigeants depuis leur accession au pouvoir. Bouteflika, qui apprécie davantage Moulay Rachid, le frère du roi, a notamment critiqué à plusieurs reprises le « manque d’ouverture d’esprit et d’humour » de M6.

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