Justice

Assassinat d’Aïssatou Boiro en Guinée : le verdict marquera-t-il l’épilogue de l’affaire ?

Aissatou Boiro, la directrice du Trésor public, a été assassinée le 9 novembre 2012 à Conakry. © DR / Capture d'écran Youtube

Le verdict dans le procès des assassins présumés de la directrice du Trésor public, Aïssatou Boiro, et de l’informaticien Paul Temple Cole, tués par balles en novembre 2012, sera connu le 4 février.

Il était au premier rang à presque chacune des audiences qui se sont tenues depuis novembre 2017 dans la salle exiguë du tribunal de première instance de Dixinnn. Ibrahima Boiro, ancien ministre de l’Environnement, veut connaître la vérité sur la mort de sa femme, le 9 novembre 2012. Ce jour-là, Aïssatou Boiro, directrice du Trésor public, et l’informaticien Paul Temple Cole, ont été tués par balles aux environs de 21h, dans le quartier de Kipé, dans le nord-est de Conakry. Parmi leurs agresseurs, l’un portait un uniforme de l’armée.

Mais mardi 8 janvier, quand le juge Ibrahima Kalil Diakité a clôturé les débats et reporté le prononcé du verdict au 4 février, Ibrahima Boiro n’était pas à sa place habituelle. « J’ai dit au procureur que je préférais ne pas assister aux plaidoiries de la défense… Je les aurai trouvées insupportables », explique à Jeune Afrique, du bout des lèvres, le professeur Boiro, qui aurait dû fêter ses quarante ans de mariage en 2019. « Il faut que la vérité éclate enfin dans cette affaire, sinon je ne dormirais plus », lâche le veuf.

Meurtre crapuleux ou ciblé ?

Car si c’est la thèse d’un meurtre crapuleux qui a prévalu lors du procès, la famille d’Aïssatou Boiro en est persuadé : le double assassinat est lié à ses activités à la tête du Trésor public. Et en particulier au démantèlement d’un réseau qui a tenté, en mai 2012, de détourner plus de 13 milliards de francs guinéens  (1,5 million d’euros) de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG). Un réseau qui impliquait plusieurs cadres de la banque, du Trésor et du ministère des Finances.


>>> À LIRE – Guinée : Aïssatou Boiro, seule contre tous


Les avocats de la défense, comme ceux de la partie civile, ont d’ailleurs à de multiples reprises regretté la non comparution de certains témoins jugés clés. Parmi les noms cités au cours de l’audience, il y a notamment ceux du général Ibrahima Baldé, Haut commandant de la gendarmerie nationale – qui était déjà à ce poste en 2012 -, et Mohamed Gharé, l’ancien directeur général de la police nationale, actuellement gouverneur de Kankan, ville de l’est de la Guinée, située à 680 km de la capitale Conakry.

Lors du procès, la famille Boiro a été la seule partie civile constituée, alors que quatorze étaient attendues. Et sur le banc des accusés : dix accusés. Les six autres mis en cause sont en fuite.

Dans son réquisitoire, le ministère public a réclamé la perpétuité à l’encontre des deux auteurs présumés du double assassinat : le Sierra-Léonais Mohamed Sankhon et El Hadj Oumar Barry, dit « El Oumar ».

Le procureur lui-même soutient qu’Aïssatou Boiro s’est retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment

Le soir du 9 novembre 2012, les deux hommes – membres présumés d’un gang de voleurs de voitures de luxes – ont pris en chasse le 4×4 de Paul Temple Cole, un Rav 4 de Toyota. Des coups de feu sont tirés en direction de la voiture. Et deux balles touchent Aïssatou Boiro, l’une au cœur, l’autre à l’humérus gauche. Un tir « de dissuasion », selon l’accusation, qui estime dans son ordonnace de renvoi – dont JA a otenu copie – que les balles ont touché la directrice du Trésor public « accidentellement ».

Pour la défense, il n’y a donc pas « assassinat », qui suppose un « meurtre avec préméditation ou guet-apens ». Me Abou Camara avait dénoncé l’absence de preuves et de scellés.

« Aucune arme n’a été présentée. Même la clé USB de Paul Temple Cole, que l’on dit avoir trouvée chez Mohamed Sankhon, n’a pas été présentée. Le procureur s’est contenté de distribuer des peines à l’emporte pièces », a notamment dénoncé Me Abou Camara, l’un des avocats de la défense.

Vers un appel, quel que soit le verdict prononcé

« Le procureur lui-même soutient qu’Aïssatou Boiro s’est retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment », a notamment martelé Me Jean-Baptiste Jocamey Haba, avocat de Mohamed Diallo, alias « Junior », présenté par l’accusation comme le chef du gang spécialisé dans le braquage de véhicules de luxe. Face au procureur qui a requis 30 ans de prison ferme, l’avocat a, lui, plaidé la relaxe pure et simple de son client.

« Les faits sont constants, clairs. Il y a eu des aveux, des morts, les accusés ont été pris avec des véhicules…Je maintiens mes réquisitions », a sèchement répliqué le procureur de la République, Daouda Diomandé.

Me Salifou Béavogui, avocat des parties civiles, abonde dans le même sens. « Nous avons démontré que les accusés ont pris part à la commission des crimes. Nous plaidons pour qu’ils soient reconnus coupables », a-t-il lancé lors de sa plaidoirie, réclamant le franc symbolique, car « ce n’est pas un procès à connotation pécuniaire, c’est un procès pour punir ceux qui ont arraché notre cliente à l’affection de sa famille biologique et de l’État ».

Mais quel que soit le verdict qui sera prononcé le 4 février prochain, l’avocat prévient : on s’oriente a priori vers un appel. « Le dossier n’a pas livré tous ses secrets. Nous sommes en première instance, et a priori, nous ferons appel », martèle Me Salifou Béavogui, convaincu que le double meurtre est lié à la tentative de détournement que la directrice du Trésor public a déjouée peu avant son assassinat. Et d’ajouter : « Aïssatou Boiro ne s’est pas retrouvée au mauvais moment, au mauvais endroit. Elle était dans le collimateur, elle était visée. On ne peut entamer d’aussi grandes réformes sans heurter les uns ou les autres ».

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte