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La méthode émiratie

Comment les grandes sociétés du Golfe utilisent l’argent du pétrole pour diversifier leurs investissements et pénétrer les marchés maghrébins.

Par - Samy Ghorbal
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

Emaar, Nakheel, Sama Dubai, Damac… Spécialisées dans les chantiers pharaoniques et les défis impossibles, ces sociétés immobilières émiraties sont devenues incontournables dans le monde arabe et multiplient les grands projets d’investissement au Maghreb. Elles négocient directement avec les États, obtiennent des dérogations et arrachent des privilèges exorbitants en promettant monts et merveilles : golfs, marinas, cités balnéaires ou sportives, villes nouvelles. Leurs interlocuteurs leur concèdent tout ou presque, espérant qu’elles vont reproduire dans leur pays ce qu’elles ont réalisé à Dubaï.
Emaar, Nakheel et Sama Dubai sont possédées directement par Cheikh Mohamed Ibn Rached Al Maktoum, 58 ans, l’émir de Dubaï – son titre officiel est « ruler », gouverneur -, un prince du désert dont la fortune personnelle est estimée à environ 10 milliards d’euros. Son leitmotiv : « Le mot impossible n’appartient pas au vocabulaire des leaders. » Il se targue de gérer son émirat en véritable chef d’entreprise, a constitué autour de lui une petite garde rapprochée de cadres émiratis choisis pour leurs compétences et leur audace : Mohammed Alabbar, le PDG d’Emaar, Sultan Ahmed Ibn Sulayem, ou encore Mohamed Gergawi, qui est à la fois ministre et président de Dubai Holding, la maison mère de Sama Dubai, de Tatweer, la société qui développe l’ambitieux projet du parc de loisirs Dubailand, ainsi que de Tecom, l’opérateur de télécommunications qui s’est porté acquéreur de 35 % du capital de Tunisie Télécom. Plutôt que de créer un gigantesque conglomérat monopolistique, Cheikh Mo a préféré scinder son empire en une multitude de sociétés concurrentes. C’est dans cette improbable alliance entre le monopole de fait et les vertus d’efficacité et d’efficience du marché que réside un des secrets de la réussite de Dubai Inc.
Emaar est sans conteste le développeur à l’origine des projets les plus importants : Burj Dubai, la tour la plus haute du monde, culminera à la fin de 2008 à plus de 800 mètres. Nakheel, son rival le plus sérieux, a réalisé, pour sa part, les impressionnants chapelets d’îles artificielles en forme de palmiers et de mappemonde, visibles depuis l’espace. La société possède déjà une certaine expérience internationale et a réalisé la prouesse de construire en moins de neuf mois un luxueux hôtel cinq étoiles, le Kempinsky, sur un terrain gagné sur la mer, à Djibouti. L’établissement a été livré juste à temps, en novembre 2006, pour accueillir les participants du 11e sommet du Comesa, le Marché commun d’Afrique australe et orientale. L’exploit a cependant laissé un goût amer aux opérateurs locaux et illustre les limites de la méthode Dubaï : l’investissement – près de 100 millions d’euros, l’équivalent de 20 % du PIB djiboutien – s’est réalisé en circuit fermé. L’intégralité des matériaux de construction a été importée, tout comme les travailleurs indiens, pakistanais, chinois et philippins. Les retombées économiques n’ont pas été à la hauteur des attentes. Explication avancée par les Émiratis : le recours à la main-d’oeuvre et aux entrepreneurs locaux, sous-qualifiés, n’aurait pas permis de tenir les délais.

Les défis de l’adaptation

Même s’ils y affectionnent les grands projets, les promoteurs dubaïotes sont extrêmement prudents lorsqu’ils avancent leurs pions dans les pays du Sud. Assistés d’une noria d’avocats, ils verrouillent l’aspect juridique. Et partent du principe que c’est aux autres de s’adapter à leur façon de travailler et à leurs conditions, et non l’inverse. Les Émiratis cultivent un tropisme anglo-saxon très marqué, une approche très business, hyperréactive, souvent informelle, qui est aux antipodes de la culture bureaucratique maghrébine, souvent normative et parfois tatillonne. D’où des frictions à l’origine de retards dans le lancement de certains projets.
Enfin, contrairement à une idée reçue, la plupart des développeurs ne disposent pas d’une trésorerie très importante. Ils n’en ont pas besoin : l’essentiel des appartements de standing et des villas de luxe, dans les émirats, est vendu sur plan, et le premier coup de pioche n’est donné qu’une fois que l’intégralité d’une tranche a trouvé acquéreur. Généralement, quelques mois suffisent à tout vendre : la population de Dubaï croît à un rythme de 8 % par an, et l’immobilier, malgré la crise des subprimes, qui a d’ailleurs peu affecté les pays du Golfe, reste un fantastique placement. Mais ce qui est vrai à Dubaï, à Abou Dhabi ou Qatar l’est-il forcément au Maghreb ? C’est toute la question…Â