Culture

Le colonel et l’écrivain

Gaston Kelman consacre son dernier livre, Les Hirondelles du printemps africain, à Ely Ould Mohamed Vall, l’homme qui a assuré la transition démocratique du pays de 2005 à 2007.

Par - M. M.
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

La première fois qu’il a rencontré Ely Ould Mohamed Vall, Gaston Kelman est arrivé en retard. C’était il y a un an, en avril 2007. L’auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc est attendu à Nouakchott par celui qui est, pour quelques jours encore, le chef de l’État mauritanien. Mais, pris dans les embouteillages parisiens, il rate son avion à Roissy. Il attrapera finalement le suivant à Orly. « Mon seul plaisir dans cette histoire : j’avais fait attendre celui qui, à ce moment, était l’homme le plus sollicité du continent », raconte l’écrivain retardataire dans son dernier ouvrage, Les Hirondelles du printemps africain, paru en mars.
L’« hirondelle » pour Kelman, c’est Ely Ould Mohamed Vall. L’auteur franco-camerounais consacre les quelque 200 pages de son livre au colonel qui a renversé Maaouiya Ould Taya, le 3 août 2005, puis occupé, jusqu’au 19 avril 2007, les fonctions de chef d’État intérimaire avant de remettre le pouvoir aux civils. « J’étais à un stade de ma réflexion où je me disais que les États africains devaient se définir comme des nations, explique-t-il. Quand j’ai appris ce qu’avait fait Vall, prendre le pouvoir pour organiser des élections, je me suis dit qu’il avait certainement une idée de la nation mauritanienne. Alors, j’ai demandé à le rencontrer, et cela s’est fait très facilement. »
Grâce à l’entremise d’un ami, Kelman, qui n’avait jamais mis les pieds en Mauritanie, s’entretient à trois reprises avec « Ely ». Au palais présidentiel à Nouakchott, sous la tente, dans le désert un soir d’orage et dans un hôtel parisien. Les deux hommes conversent à bâtons rompus. De l’émigration qui prive l’Afrique de ses cerveaux, de l’unité encore illusoire du continent, de la démocratie qui n’est pas l’apanage de l’Occident, de la mauvaise gouvernance qui ne pourra être éradiquée tant que les fonctionnaires recevront des salaires de misère, de l’esclavage en Mauritanie, de la cohabitation entre Haratines – les descendants d’esclaves -, Maures et Négro-Mauritaniens Sur tous ces sujets, Kelman rapporte les vues de Vall, le décrivant tantôt dans sa « gandoura blanche », tantôt dans son costume occidental, sans jamais cacher son admiration pour le « bon sens élémentaire » et la « rigueur morale » de cet homme « pudique », « de pensée, de parole et d’action ».
portrait d’un « Mandela du Nord »
Déjouant l’inévitable critique de l’ouvrage de complaisance, l’auteur assure qu’il a « seulement été payé de l’amitié » de l’ancien chef d’État et qu’il n’a pas tenu compte des corrections suggérées par ce dernier. Il juge nécessaire de se défendre dès l’introduction : « Ce livre n’est ni hagiographie ni biographie. Ce n’est pas une chronique historique ni un travail de journaliste. » Il reste difficile de définir ce que c’est, au juste. À la fois le récit candide d’un intellectuel en quête d’espoir pour son continent, qui n’oublie pas que son « Mandela du Nord » a dirigé, vingt ans durant, la sûreté de l’État dans un système qu’il dénonce aujourd’hui, mais assure qu’il a été « cantonné à une fonction de faire-valoir ». Un appel aux Africains pour qu’ils cessent de brandir le « bouclier de la fraternité » entre Noirs, « l’une des plus puissantes arnaques », et celui de leur « innocence » face à l’esclavage, mais se responsabilisent et choisissent des chefs d’État capables d’affirmer leur identité, comme les dirigeants indiens et chinois affirment celle de leur peuple. Enfin, un portrait qui s’achève sur un cri du cÂur lancé à ce « cher maître », que « rien n’empêche, un jour, de briguer la magistrature suprême ».