Politique

Les dessous d’un limogeage

Lansana Kouyaté a été démis de ses fonctions de chef du gouvernement par Lansana Conté. Ses éternelles bisbilles avec l’entourage du chef de l’État, notamment l’influent homme d’affaires Mamadou Sylla, n’y sont sans doute pas étrangères.

Par - Cheikh Yérim Seck
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

C’est au début du mois que ses proches ont fini de convaincre le président Lansana Conté. Le 7 mai, recevant les jeunes du Conseil national des organisations de la société civile, celui-ci leur a confié : « Ma décision est prise, je vais démettre Lansana Kouyaté et nommer un nouveau Premier ministre. Il me reste à choisir le moment, en dehors de toute pression. »
Cette confidence coïncide curieusement avec un autre événement : la rupture définitive entre Kouyaté et l’homme d’affaires Elhadj Mamadou Sylla, proche parmi les proches du chef de l’État. Le 3 mai, le désormais ex-Premier ministre avait en effet fait annuler les « pleins pouvoirs » accordés par Abdoul Kabélé Camara, le ministre des Affaires étrangères, à Sylla, reconnu comme unique représentant du patronat guinéen à l’étranger (voir J.A. n° 2471). Le lendemain, le businessman, qui compte à son tableau de chasse quelques jolies « pièces » comme les anciens Premiers ministres François Lonsény Fall et Cellou Dalein Diallo, de même que Fodé Bangoura, l’ancien tout-puissant ministre d’État chargé des Affaires présidentielles, a lancé à l’adresse d’un proche collaborateur de Kouyaté : « Si ton patron prend des mesures à mon encontre, c’est parce qu’il est à la tête du gouvernement. Quand il n’y sera plus, le problème cessera. Dis-lui que j’aurai mes Âpleins pouvoirs et qu’ils me seront délivrés, en bonne et due forme, par une autre équipe. »

La sortie qui fait tilt

Sur ces entrefaites, Me Mounir Hussein, président de la commission d’enquête indépendante créée pour faire la lumière sur les tueries qui, début 2007, coûtèrent la vie à 120 manifestants, est monté au créneau. Fustigeant les mauvaises conditions de travail de son équipe, Hussein a incité Kouyaté à répliquer, le 10 mai : « Le gouvernement a fait diligence pour mettre la commission dans les conditions de travailler : 1,3 milliard de francs ont été débloqués d’urgence. »
La sortie a fait tilt dans l’entourage présidentiel, qui a aussitôt entrepris d’en tirer profit. « Si vous ne faites rien, nous allons tous nous retrouver dans les mailles du filet. Y compris votre fils, Ousmane Conté, que certaines organisations de défense des droits de l’homme désignent comme l’un des planificateurs des tueries », a soufflé au chef de l’État l’un de ses proches.
Le 19 mai, Jeune Afrique consacre un article au « rapport d’audit du ministère de l’Économie et des Finances » et énumère, chiffres, noms et dates à l’appui, une série de malversations dont sont accusés les services du Trésor, des douanes et des impôts. Le chef de l’État, son épouse Henriette, et Aboubacar Bruno Bangoura, le directeur adjoint de la douane, qui passe pour l’un des « bras » financiers du président, sont notamment épinglés.
À la présidence, c’est le branle-bas de combat. Toutes les personnalités mises en cause se retrouvent autour de Conté dans l’après-midi du 19 mai. Parmi elles, bien sûr, l’influent Bruno Bangoura, aperçu l’avant-veille à la résidence de fonction du Premier ministre.
La décision de se débarrasser au plus vite de Kouyaté étant prise, lui trouver un remplaçant n’a été qu’une formalité. Plusieurs jours auparavant, le président s’était laissé convaincre qu’Ahmed Tidiane Souaré avait le profil idéal. Modéré et dépourvu d’ambition, il ne gêne personne, ni dans le camp présidentiel ni dans l’opposition. En outre, apparenté à l’ethnie peule, il a toutes les chances d’être accepté par les jeunes membres de sa communauté, qui, lors des émeutes du début de 2007, ont enflammé les quartiers populaires de la capitale.
Limogé le 20 mai, Kouyaté quitte dès le lendemain sa résidence de fonction, dans le centre-ville de Conakry, et regagne son domicile privé, à Matoto, dans la grande banlieue. Pour l’heure, il entend « sortir de la fonction, rester dans le pays et s’accorder un temps de recul et de réflexion ». Faut-il comprendre qu’il envisage de s’engager au sein de la Convention des démocrates et des patriotes (CDP), un parti créé l’année dernière par quelques-uns de ses proches ? Dans cette hypothèse, il deviendrait, après Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo, le troisième ancien Premier ministre de Conté à basculer dans l’oppositionÂ