Justice

Algérie – Affaire Kamel Chikhi : qui a intérêt à taire les conclusions des commissions rogatoires ?

Kamel Chikhi © Saad pour JA

Les commissions rogatoires délivrées en juin dernier au Brésil et en Espagne, dans le cadre de la saisie historique de 701 kg de cocaïne au port d’Oran, ont transmis, en novembre dernier, leurs conclusions aux autorités algériennes. Mais celles-ci n’ont pas encore été mises à disposition du juge d’instruction, a appris Jeune Afrique de plusieurs sources judiciaires.

Pourquoi ce retard ? C’est la question que se posent les avocats, affirmant qu’a ce stade, l’enquête judiciaire s’est limitée au périmètre de l’homme d’affaires et promoteur immobilier Kamel Chikhi, ses deux frères, son associé, son agent de consignation et son directeur commercial. Les six prévenus sont accusés « d’importation, commerce, distribution de drogue et blanchiment d’argent ». Des chefs d’inculpation passibles de la peine de mort.


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« On est dans le flou total. Le juge en charge de ce dossier nous a certifié qu’il n’y a pas eu encore de retour des commissions rogatoires. Mais, à mon avis, il doit y avoir du nouveau pour motiver le démarrage des auditions de fond », commente un membre du collectif de défense.

Entamés le 8 novembre dernier, les interrogatoires sur le fond de cette affaire se poursuivent en effet à Alger, à un rythme irrégulier, sans lever le voile sur les circonstances entourant la transaction de la drogue dure, son acheminement du Brésil jusqu’au port d’Oran – après un court transit par Valence – , et surtout sans apporter de réponses sur les circuits de paiement et les destinataires de cette marchandise.

Priorité au volet trafic d’influence et abus de fonction

Au tribunal de Sidi M’hamed, où Kamel Chikhi était convoqué à nouveau devant le juge d’instruction mardi 8 janvier, sa famille a rompu pour la première fois le silence. « La cocaïne saisie au port d’Oran n’appartient pas à Kamel Chikhi », a clamé l’un de ses frères.

Lors de l’interrogatoire, l’homme d’affaires et promoteur immobilier s’est expliqué sur ses liens avec deux magistrats et 12 fonctionnaires des services de l’urbanisme, accusés de lui avoir accordé des facilités pour faire prospérer ses affaires, en contrepartie de cadeaux en nature et en biens immobiliers.

Ce volet de l’affaire semble avancer plus vite que celui de la cocaïne, qui a pris dès le départ une connotation hautement politique

Des sources judiciaires ont certifié à Jeune Afrique que le juge d’instruction compte renvoyer devant la chambre d’accusation le dossier concernant le trafic d’influence et l’abus de fonction, au plus tard au cours du mois de février – dans la perspective de tenir le procès courant mars.

Ce volet de l’affaire Chikhi semble avancer plus vite que celui de la cocaïne, qui a pris dès le départ une connotation hautement politique. Si hauts gradés de l’armée, officiers de police, fils de pontes du régime et homme d’affaires sont cités dans le cadre de ce scandale, la justice n’a pas jugé utile de s’intéresser à beaucoup d’entre eux et de nombreuses zones d’ombre demeurent.

Un boucher au business florissant

L’investigation judiciaire en est encore à l’évocation des débuts dans les affaires de Kamel Chikhi, surnommé « Le boucher ». Le juge d’instruction lui a demandé d’abord de remonter à son enfance. Chikhi a alors soutenu que son niveau scolaire ne dépassait pas la troisième année primaire, révèlent les procès-verbaux d’audition. « Très vite, j’ai dû quitter les bancs de l’école pour m’occuper de faire paître les moutons et brebis », a-t-il déclaré.


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Sa famille s’est installée à Alger au début des années 1990. « J’ai commencé à vendre la viande dans les marchés populaires de Kouba et de Reghaïa. Après un court moment, j’ai fini par ouvrir ma première boucherie avec mon frère Mohamed. Nous gagnions chacun 200 000 dinars [un peu moins de 1 500 euros] par semaine», a-t-il assuré.

Kamel Chikhi a expliqué au juge que ces premiers gains lui ont permis d’investir dans d’autres domaines. En 2004, avec son associé Nadjib Messaoud, il a commencé l’importation de viande. « La première opération a généré d’énormes profits. C’est ce qui m’a poussé à renforcer les liens avec le marché et les opérateurs brésiliens », a-t-il avancé. Kamal Chikhi n’a pas pu, en revanche, expliquer comment la cocaïne s’est retrouvée dans la cargaison de viande qu’il a importée du Brésil.

De multiples zones d’ombre subsistent

La poudre blanche a été dissimulée dans un seul conteneur, sur les 15 contenant de la viande importée du Brésil, sur lequel il y avait une petite marque en forme de triangle. « La drogue dure a été interceptée au large par les gardes-côtes algériens, afin de ne pas remonter jusqu’aux destinataires de la marchandise », accuse la défense. Avant d’ajouter que « les autorités espagnoles n’avaient pas le droit de procéder à l’ouverture de la marchandise et au changement des scellés du conteneur, sans la présence du représentant de la société de transport, du commandant de bord et du chargé de la sécurité des conteneurs à bord du navire ».

Avant que le cargo prenne le large depuis le port de Santos, les autorités portuaires brésiliennes avaient procédé à la vérification de la marchandise

Valence est donc une étape cruciale de l’enquête. C’est la raison pour laquelle le travail de la commission rogatoire envoyée en Espagne est déterminant pour arriver à lever le voile sur toutes les zones d’ombre de cette affaire. D’autant plus qu’avant de permettre au cargo de prendre le large depuis le port de Santos, les autorités portuaires et douanières brésiliennes avaient procédé à la vérification de la marchandise, en présence du représentant de la société Minerva Foods qui a fourni la viande, de celui de l’entreprise suisse de transport MSC et du capitaine du bateau. La cargaison avait donc un titre de connaissement maritime remis au transporteur et à l’expéditeur.

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