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Présidentielle en RDC : entre suspense insoutenable et tractations de dernière minute

Des forces de sécurité congolaises, à proximité des locaux de la ceni, à Kinshasa, dans la nuit du 8 au 9 janvier 2018.

Des forces de sécurité congolaises, à proximité des locaux de la ceni, à Kinshasa, dans la nuit du 8 au 9 janvier 2018. © Jerome Delay/AP/SIPA

Qui d’Emmanuel Ramazani, Félix Tshisekedi ou Martin Fayulu l’a emporté ? La tension est montée d’un cran mardi soir, neuf jours après la tenue de la présidentielle. Le suspense est total, alors que d’ultimes tractations sont en cours.

« Le pays se retrouve aujourd’hui comme un véhicule sur un cric. Au moindre faux mouvement, il peut basculer dans un sens comme dans l’autre. » Puisée dans le vocabulaire automobile, la métaphore de ce quado kinois, entendez réparateur de pneus, illustre bien le climat d’incertitude qui prévaut en RDC dans l’attente de la publication des résultats. « Qu’adviendra-t-il après l’annonce des résultats provisoires de la présidentielle du 30 décembre dernier ? » s’interroge, visiblement inquiet, le quadragénaire. Ce père de famille, qui se définit comme un « débrouillard survivant au jour le jour », n’est pas le seul à redouter la publication du verdict des urnes.

Ce mardi 8 janvier, aux environs de 13 heures locales, malgré la coupure d’Internet qui perdure, la rumeur d’une imminente proclamation des résultats de la présidentielle s’est propagée très rapidement à Kinshasa. Des magasins ont immédiatement fermé leurs portes, des mamans vendeuses ont précipitamment vidé le marché central, des chefs d’entreprises ont prié leurs employés de prendre leur après-midi. Bref, le centre-ville de la mégapole à plus de 10 millions d’habitants a momentanément arrêté de tourner.

Le nouveau « desk stratégique » de Kabila

Le suspense devient insoutenable. D’autant que la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) qui dit avoir déployé plus de 40 000 témoins à travers le pays, a déjà affirmé connaître le nom du vainqueur, exhortant la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) à respecter la « vérité des urnes ».


>>> À LIRE – Élections en RDC : la Conférence épiscopale dit posséder le nom du vainqueur


Mais qui a remporté le scrutin ? « C’est un secret de polichinelle : les évêques catholiques soutiennent que c’est l’opposant Martin Fayulu. Ce que nous contestons et dénonçons avec force », rappelle un proche d’Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin du président Joseph Kabila.

Dans le camp de ce dernier, beaucoup écartent en effet toute hypothèse d’une défaite de leur candidat. Confortablement assis sur la terrasse de Kin Plazza Arjaan by Rotana où il dispose des bureaux privés, vue imprenable sur une partie du cœur de la capitale congolaise, le sénateur Jean-Claude Mokeni martèle : « C’est la Ceni qui détient la vérité des urnes ! » Son neveu, Alexandre Mokeni, financier au sein d’une plateforme pro-Kabila, acquiesce d’un signe de tête. Il faut dire que l’oncle de ce dernier, élu de Bas-Uélé et président de la commission des Relations internationales du Sénat, fait partie du nouveau « desk stratégique » au sein de la Kabilie.

Bene M’Poko à la manœuvre

Mise en place le 8 décembre pour « suppléer à l’absence des cadres de la coalition au pouvoir partis battre campagne à l’intérieur du pays », l’équipe restreinte est « coordonnée » par le diplomate chevronné Bene M’Poko. Doyen du corps diplomatique en Afrique du Sud (ambassadeur congolais depuis 17 ans), ce proche d’Augustin Katumba Mwanke, éminence grise de Joseph Kabila aujourd’hui décédé, est depuis de toutes les réunions pré et post-électorales.

C’est lui par exemple qui a représenté le candidat Emmanuel Ramazani Shadary aux tractations de veille de scrutin, organisées par l’ancien président intérimaire malien, Diouncounda Traoré, chef de la mission d’observation électorale de l’Union africaine en RDC.

« Son riche carnet d’adresses dans la sous-région permet aussi un contact facile avec des représentants de la SADC [Communauté économique des États d’Afrique australe], l’organisation régionale ayant déployé le plus grand nombre d’observateurs électoraux dans notre pays », justifie Jean-Claude Mokeni.

Une agent de la Ceni, exténuée, le 6 janvier à Kinshasa.

Une agent de la Ceni, exténuée, le 6 janvier à Kinshasa. © Jerome Delay/AP/SIPA

Sous pression des pays occidentaux, le régime de Kinshasa voudrait consolider son cercle de potentiels alliés

Le 5 janvier, dans un hôtel de La Gombe, un repas s’est éternisé jusqu’à tard dans la soirée entre le même Bene M’poko, Jean-Claude Mokeni et le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Léonard She Okitundu, d’un côté, et, de l’autre, la patronne de la Monusco (mission onusienne), Leila Zerrougi, et le représentant pays de l’UA, Abdou Abbary.

Si rien n’a filtré de ce rendez-nous – le chef de la diplomatie congolaise confie que ce n’était qu’un « dîner entre amis » -, le dénouement du processus électoral n’a sans doute pas manqué de s’inviter au menu des échanges.

Sous pression des pays occidentaux, le régime de Kinshasa voudrait consolider son cercle de potentiels alliés. Qui est vraiment avec lui et qui pourrait soutenir sa position ? Le pouvoir en place se tourne vers le « groupe africain ». D’après nos informations, une réunion informelle a rassemblé dans ce sens, le 8 janvier dans la capitale congolaise, She Okitundu et les représentants diplomatiques des États membres de l’UA.

« Opération occupation du terrain » ?

La plupart d’entre eux se seraient montrés « compréhensifs », embarrassant ainsi l’ambassadeur du Congo-Brazzaville dont le pays soutiendrait la victoire de l’opposant Martin Fayulu, selon Kinshasa. Auréolé par une incroyable dynamique lors la campagne électorale, le candidat de la coalition Lamuka (Réveille-toi, en lingala) semble avoir défié tous les pronostics. Jusqu’à se placer en tête du scrutin ?

Des militants de l'UDPS, le 7 janvier au siège du parti, à Kinshasa.

Des militants de l'UDPS, le 7 janvier au siège du parti, à Kinshasa. © Jerome Delay/AP/SIPA

Plusieurs sources concordantes mentionnent des tractations entre le camp de Joseph Kabila et celui de Félix Tshisekedi

En tout cas, Martin Fayulu « [met] en garde la Ceni contre toute tentative de travestir la vérité des urnes ». « Appelons le peuple congolais à demeurer vigilant que son choix porté dans les urnes soit respecté », indique-t-il dans une déclaration cosignée mardi avec six autres candidats à la présidentielle.

Alors que plusieurs sources concordantes mentionnent de plus en plus l’effectivité des tractations entre le camp de Joseph Kabila et celui de Félix Tshisekedi, l’autre principal candidat de l’opposition, Martin Fayulu et ses cosignataires « [affirment] avec force que les résultats électoraux ne se négocient point ». Une ligne identique à celle prônée par Moïse Katumbi, l’un de ses principaux soutiens. « Pour nous, l’important, c’est le respect de la vérité des urnes », commente l’ex-gouverneur du Katanga, contraint à l’exil depuis près de trois ans.

Des déclarations qui paraissent pourtant insuffisantes, aux yeux de Moïse Moni Della, très proche collaborateur de Moïse Katumbi. « Nous assistons au paradoxe congolais : ceux qui ont gagné les élections n’adoptent pas le comportement qu’il faut et ceux qui ont perdu ne se montrent pas pressés à faire leurs valises », déplore celui qui suggère désormais « l’opération occupation du terrain » : « Le peuple doit se lever et occuper le plus longtemps possible les espaces publics avec l’objectif de faire triompher sa belle victoire ».

Cach y croit aussi

Jean-Marc Kabund, secrétaire général de l'UDPS, lors d'un point presse à Kinshasa le 7 janvier.

Jean-Marc Kabund, secrétaire général de l'UDPS, lors d'un point presse à Kinshasa le 7 janvier. © Jerome Delay/AP/SIPA

C’est soit Félix Tshisekedi, soit Martin Fayulu

En attendant, c’est la plateforme électorale Cap vers le changement (Cach) qui passe à l’offensive. Et ne se cache pas d’avoir des « contacts » avec l’entourage de Joseph Kabila et brandit même des « garanties » destinées à « rassurer » le président sortant. Si Félix Tshisekedi est déclaré vainqueur, « il n’y aura pas de chasse aux sorcières, pas de règlements de compte », confirme son directeur de campagne Vital Kamerhe.

L’ancien président de l’Assemblée nationale rappelle qu’il en a été de même lors des négociations de Sun City de 2002-2003 ayant mis fait aux « rébellions meurtrières de Jean-Pierre Bemba et Antipas Mbusa Nyamwisi entre autres », tous les deux membres aujourd’hui de la coalition Lamuka.

« Il ne faut pas non plus oublier que, malgré son calme apparent, Pierre Lumbi [directeur de campagne de Martin Fayulu et proche de Moïse Katumbi, ndrl], alors conseiller spécial en matière de sécurité de Kabila, a participé à la conception du système répressif lors des manifestations de janvier 2015 », rappelle Vital Kamerhe qui exhorte les uns et les autres à « ne pas tout mélanger » au risque de se retrouver face à un « terrible imbroglio ».

Encore faut-il que ce soit son allié qui l’emporte. Mais Vital Kamerhe ne voit surtout pas comment Emmanuel Ramazani Shadary, le candidat du pouvoir sortant, pourrait être proclamé président élu. « Aucun coin de la République ne l’accepterait », prévient-il. Pour lui, le successeur de Kabila proviendra, « au regard des résultats déjà compilés », de l’opposition : « C’est soit Félix Tshisekedi, soit Martin Fayulu. »

« Toutes les options sont sur la table »

Seulement voilà, les rapports sont compliqués entre ces deux blocs de l’opposition depuis l’épisode de Genève. Félix et Vital avaient retiré, le 12 novembre, leur soutien à Martin, désigné vingt-heures plus tôt candidat commun de la coalition. Kamerhe dit avoir envoyé un message de vœux à Fayulu, mais ce dernier, à l’en croire, n’a jamais répondu. À l’inverse, du côté du régime en place, « on prend toutes les mains tendues » : « Aucune porte n’est fermée et toutes les options sont sur la table », commente un haut responsable politique.


>>> À LIRE – RDC : comment l’opposition a sabordé l’accord de Genève pour un candidat commun


« C’est d’ailleurs de la main tendue du gouvernement à l’UDPS [parti historique de l’opposition, dirigée par Félix Tshisekedi, ndrl] qui a conduit à cette transition de deux ans, entre 2016 et 2018, abonde dans le même sens Jean-Claude Mokeni. Il est normal qu’on rediscute aujourd’hui de la manière dont nous voudrions conduire notre pays. L’UDPS est progressiste comme nous. Nous sommes tous des démocrates socialistes. Mais, pour l’instant, c’est nous qui sommes en tête. »

Le prochain président n’est pas un monstre, c’est un Congolais

Décidément, chaque camp revendique la victoire. Et la tension est subitement montée d’un cran. Des forces de l’ordre ont été déployées dans la soirée du 8 janvier devant le siège de la Ceni, Boulevard du 30-Juin. À l’intérieur, l’ultime délibération a commencé. Qui de Martin Fayulu, Félix Tshisekedi ou Emmanuel Ramazani Shadary remportera-t-il, officiellement, le grand nombre de suffrages ?

« Il n’est pas un monstre. Le prochain président est un Congolais, un compatriote, qui va diriger le pays les cinq ans à venir. Lorsqu’il va être proclamé élu, le soleil se lèvera, comme toujours , à l’Est et se couchera à l’Ouest », répond Corneille Nangaa. Comme si le président de la Ceni, malgré « les pressions et les critiques », voulait, à sa manière, rassurer notre quado.

Corneille Nangaa, lui, a encore passé une nuit blanche. Une de plus depuis deux semaines. « Ces quinze derniers jours, je ne dors que deux heures », confie-t-il, impatient, semble-t-il en tout cas, d’en finir avec le processus électoral. Mardi, la Ceni a annoncé qu’elle pourrait publier les résultats provisoires dans « 24 ou 48 heures »…

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