Politique

Mehdi Ouraoui

Fils d’un émigré algérien, il est aujourd’hui chercheur à la Sorbonne et responsable national au sein d’un Parti socialiste en manque de couleurs et de diversité sociale.

Par - Jean-Baptiste Marot
Mis à jour le 26 mai 2008 à 17:03

Les apparatchiks socialistes en feraient volontiers un exemple de la fameuse « méritocratie républicaine ». Lui se considère plutôt comme une « erreur statistique ». Ou comme une « exception consolante », dit-il encore, citant Ferdinand Buisson, le philosophe et homme politique français de la fin du XIXe siècle.
Chercheur en droit européen à l’université Paris I-Sorbonne, où il enseigne parallèlement les relations internationales, chargé de cours à Sciences Po (sur le décryptage de la communication politique) et directeur de collection aux éditions Complexe, Mehdi Ouraoui, 26 ans, est aussi et surtout, depuis le mois de janvier, le plus jeune responsable national du Parti socialiste (PS), plus spécialement chargé de la citoyenneté et des nouvelles solidarités. Au sein d’une formation souvent accusée d’avoir laissé tomber les Français issus de l’immigration, la promotion d’un jeune dont le nom ne sonne pas franchement gaulois provoque forcément des interrogationsÂ
« Le débat sur la diversité ne doit susciter en permanence la suspicion, répond Harlem Désir, député européen et secrétaire national du PS à la mondialisation, qui le connaît bien. Mehdi n’a pas fait l’objet d’une forte médiatisation. Il a conquis sa place grâce à ses capacités intellectuelles. Pour le parti, c’est une chance que des jeunes issus de l’immigration parviennent à un tel niveau de responsabilité. » Une suspicion que Mehdi voudrait, lui aussi, voir reléguée au second plan, même s’il la comprend.
Dans l’immédiat, son principal souci est d’apporter sa pierre à la « refondation » de l’édifice socialiste. À l’heure où le PS regarde vers le centre avec une insistance de plus en plus marquée, il estime que le « vrai défi réside dans la reconquête des classes populaires, qui se sont progressivement détournées du parti ». Ces classes populaires – dont il est issu et auxquelles il reste viscéralement attaché – qui, aujourd’hui, s’abstiennent ou votent Jean-Marie Le Pen et « dont les enfants ont statistiquement vingt-sept fois moins de chances que ceux des cadres d’intégrer l’une des quatre plus prestigieuses écoles du pays ».

FIBRE SOCIAlE PRONONCEE

Né à Pau en 1981 – « une très bonne année pour la gauche » -, Mehdi grandit dans une famille qui ne roule pas sur l’or, mais où l’on a toujours « parlé politique ». Pas de façon partisane, mais en raison d’une « fibre sociale prononcée ». Moniteur d’auto-école, son père est originaire de Maghnia, en Algérie. Fille du sud-ouest de la France, sa mère est institutrice, spécialiste des enfants et des jeunes adultes en difficulté. Une partie de la famille vote communiste, l’autre pour les trotskistes de la LCR. De l’Algérie de son père, Mehdi ne connaît guère, depuis sa plus tendre enfance, que les vacances au bled. « C’est mon autre pays, un pan entier de ma culture, un héritage que j’assume pleinement, même si ma vie est en France », explique-t-il.
À l’école, il montre, dès le primaire, de belles dispositions. À la fin de sa troisième, son excellent carnet de notes lui permet d’intégrer le prestigieux lycée Louis-le-Grand, à Paris, l’un des deux seuls en France à sélectionner ses « poulains » après le BEPC. Une voie royale s’ouvre devant lui. Six ans plus tard, Mehdi Ouraoui intègre l’École normale supérieure de Cachan, puis Science Po, et décroche au passage un DEA de droit public européen « On dort peu et on travaille beaucoup, mais quand on s’organise bien, on s’aperçoit qu’une grande partie des programmes se recoupe », relativise-t-il, craignant de paraître prétentieux.
Dans ces temples de l’élitisme républicain, le jeune homme bénéficie d’une formation intellectuelle de premier plan. Des discours de Cicéron à l’Âuvre sociale de Léo Lagrange sous le Front populaire, il se forge une culture générale éclectique. Dans le même temps, il fréquente assidûment le palais de Tokyo et les salles d’art et essai du Quartier latin. « Quand j’étais petit, le cinéma le plus proche se trouvait à 40 km de chez moi ! » se souvient-il.
Mais il découvre aussi la grande bourgeoisie parisienne, intellectuelle, cultivée et volontiers un peu snob. Il n’a pas oublié que, lors de son arrivée à Sciences Po, « l’une des premières questions qu’on m’a posées a été : de quelle ZEP [Zone d’éducation prioritaire, NDLR] viens-tu ? »
« Cela l’a beaucoup marqué, confirme Luis, un de ses anciens condisciples, mais il n’en garde aucun ressentiment. Au contraire, il a su en tirer parti. » De fait, Ouraoui fonde en 2004 la conférence Périclès, un cercle de réflexion qui milite pour l’ouverture des grandes écoles françaises à la diversité sociale « Étant passé par le système, je sais à quel point il biaise la représentation sociale », dit-il.

JAURES ET LA PECHE A LA LIGNE

À force de critiquer le manque de volonté du PS de s’ouvrir sur la société, il finit par attirer l’attention de ses dirigeants. « Certains m’ont rétorqué qu’au lieu de commenter le match, je ferais mieux de rentrer sur le terrain pour le jouer à leurs côtés », s’amuse-t-il. Sollicité par François Hollande, le premier secrétaire, Stéphane Le Foll, son directeur de cabinet, et Faouzi Lamdaoui, le secrétaire national à l’égalité, à la diversité et à la promotion sociale, le président de la conférence ne se fait pas prier pour rejoindre l’appareil socialiste. En 2005, huit ans après avoir pris sa première carte de militant, il devient délégué national à la cohésion sociale.
Passionné par l’histoire des idées et fervent admirateur des grands orateurs de la IIIe République (il a publié, l’an dernier, une anthologie de leurs discours1), Ouaroui est nostalgique de ce « comité des experts » qui, dans les années 1970, stimulait la réflexion du PS. « L’intello » qu’il est songe-t-il à franchir le Rubicon en briguant un mandat électif ? « Il m’arrive d’y penser, admet-il. Si la direction me propose de figurer sur une liste pour les prochaines élections européennes, j’accepterai sans doute. Après tout, ce serait dans la continuité de mon parcours » Et si tel n’est pas le cas ? « Rien de grave, j’ai tout mon temps ! » répond-il avec détachement. Ouraoui sait se montrer patient. Quand il rentre dans son Sud-Ouest natal, son sport préféré n’est-il pas la pêche à la ligne ?
En attendant, il fourbit ses armes. En particulier sur son blog2, son champ de tir favori. De Rachida Dati, présentée comme la Pasionaria de la rétention de sûreté, à Jack Lang, « en voyage d’étude du coupé-décalé dans les établissements nocturnes d’Abidjan », tout le monde en prend pour son grade.
Mais sa cible de prédilection, sa bête noire, reste Henri Guaino, le conseiller spécial – et l’une des « plumes » – du président Nicolas Sarkozy, à qui il n’a toujours pas pardonné d’avoir « profané » son « panthéon socialiste » dans un discours désormais célèbre rédigé, en janvier 2007, pour l’investiture du candidat de l’UMP à l’élection présidentielle. « Invoquer Jean Jaurès et Léon Blum pour justifier le slogan Âtravailler plus pour gagner plusÂ, c’était indécent », s’énerve le benjamin du PS.
Un agacement qui, on l’aura compris, n’a rien à voir avec un emportement de jeunesseÂ

1. Les Grands Discours socialistes du XXe siècle, collection « Vox Publica », éditions Complexe
2. http://desmotsetdebats.blogs.liberation.fr