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De Casablanca à la direction de Solvay, le parcours sans faute d’Ilham Kadri

Ilham Kadri, en janvier 2014. © Diversey, CC-BY-SA-4.0

La Franco-Marocaine de 49 ans prendra officiellement, le 1er mars, la tête du géant belge de la chimie Solvay. Portrait d'une ingénieure brillante et engagée.

Les meilleures histoires de réussite commencent toutes par une bonne anecdote. Celle d’Ilham Kadri se déroule dans le Casablanca des années 70, et c’est encore elle qui la raconte le mieux : « Quand j’étais petite, ma grand-mère, illettrée, me répétait ce dicton populaire marocain : Les filles ont deux portes dans leurs vies : la première est celle du foyer de leur mari, la seconde, celle de la tombe. Elle m’a demandé de trouver une troisième porte. La mienne a été l’éducation. »

C’est avec ces mots qu’elle reçoit, en 2017, le « Women in Business Award », une distinction qui salue son action à la tête du groupe Diversey, groupe américain fournisseur de produits de nettoyage et d’hygiène. Un an plus tard, le 9 octobre 2018, elle devient la première femme africaine nommée à la tête d’un groupe européen de taille mondiale. Une fonction qu’elle occupera pleinement au 1er mars 2019, après une transition de deux mois auprès de son prédécesseur, Jean-Pierre Clamadieu.

Géant de la chimie, Solvay a été le seul groupe belge à faire partie du CAC 40, jusqu’à septembre dernier, où il a été remplacé par Dassault Systèmes. Coté à Paris et à Bruxelles, il emploie près de 27 000 salariés. Sous la direction de Jean-Pierre Clamadieu – nommé en mai 2018 à la présidence du gazier français Engie – le chimiste s’est profondément transformé depuis 2011, date de sa fusion avec Rhodia.

10 milliards d’euros de chiffre d’affaires

Aujourd’hui, ses activités sont recentrées vers la chimie à haute valeur ajoutée. Une opération réussie : à l’heure où Ilham Kadri en récupère les rênes, Solvay pèse plus 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Soit quatre fois plus que Diversey. La nouvelle dirigeante aura-t-elle les épaules pour consolider le bilan de son prédécesseur et définir les prochains axes stratégiques du groupe ? Le président du conseil d’administration de Solvay, Nicolas Boël, n’en doute pas. « Elle représente le type de leadership dont Solvay a besoin. Elle a développé des capacités uniques pour diriger et motiver ses troupes », a-t-il ainsi déclaré dans une vidéo publiée sur le site officiel de l’entreprise.

Des capacités forgées au cours d’un parcours solide. Après son enfance au Maroc, Ilham Kadri part se former en France, où elle obtient son doctorat de chimie. C’est à Shell que sa carrière se lance. Par la suite, l’ingénieure passe par plusieurs grands groupes français et américains. « Je me réjouis de rejoindre le Groupe Solvay dont la passion pour la science, les valeurs et la transformation récente font écho à mon propre parcours », a-t-elle déclaré à l’occasion de sa nomination.

« Au cours de ma carrière, je me suis intéressée aux technologies qui améliorent la vie des gens. C’est pour ça que j’ai surtout travaillé dans l’industrie chimique, pour de grandes multinationales, dans différents secteurs du marchés, sur quatre continents. » Ce profil international, sa double expérience de scientifique et de commerciale, sont des caractéristiques qu’Ilham Kadri veut mettre en valeur, elle qui se définit comme une « citoyenne du monde ».

Militante de l’égalité

C’est aux États-Unis que la Franco-Marocaine a passé la plus grande partie de sa carrière. En 2013, elle rejoint la Caroline du Nord en devenant la présidente-directrice générale de Diversey, un fournisseur de produits de nettoyage et d’hygiène, où elle enregistre chaque année une croissance à deux chiffres. En 2017, lorsqu’elle orchestre la vente du groupe américain à Bain Capital, l’action du groupe est multipliée par trois. Un succès qui lui vaut notamment le surnom de « La reine de la propreté », et qui lui permettra d’être repérée par Solvay.

Mais son parcours n’a pas toujours été aussi facile. Dans une vidéo publiée par le groupe Diversey, elle insiste sur la difficulté pour une femme d’arriver où elle en est aujourd’hui. « Tout est compliqué pour les femmes, même dans les pays développés. Les temps changent, mais encore aujourd’hui, je me sens parfois comme une étrangère dans une industrie traditionnellement gérée par les hommes. »

Au fil de sa carrière, Ilham Kadri, « pur produit » de la diversité et de l’inclusion, affirme avoir fait de la lutte pour la prise de pouvoir des femmes la « bataille de sa vie ». Elle est ainsi la cofondatrice d’Issa Hygieia Network, un forum féminin qui promeut l’autonomie des femmes dans le secteur du nettoyage. Convaincue que la science et l’égalité des sexes sont prérequis au développement, la Franco-Marocaine s’engage aussi contre l’illettrisme. Et aime à rappeler que sa grand-mère, qui l’a élevée et lui a donné le goût de l’éducation, ne savait pas lire.

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