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Cet article est issu du dossier «Tunisie : être femme et islamiste»

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Vie des partis

Tunisie : « Comme la plupart des partis, Ennahdha est toujours dominé par des hommes »

Lors de la première Université d'automne des femmes tunisiennes et françaises, à Tunis, le 30 septembre 2016 (image d'illustration).

Lors de la première Université d'automne des femmes tunisiennes et françaises, à Tunis, le 30 septembre 2016 (image d'illustration). © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Le débat sur le projet de loi présidentiel visant à imposer la norme de l’égalité dans l’héritage réveille la controverse à l’Assemblée. Alors qu’Ennahdha y est opposé, ce texte interroge les convictions de ses dirigeantes, mais aussi leur poids dans le parti. Entretien avec la chercheuse Anne Wolf, spécialiste de la formation islamiste.

Ennahdha est l’un des partis tunisiens qui donne le plus de postes à responsabilité à ses cadres femmes. Mais peuvent-elles pour autant y faire avancer les débats sur la condition féminine ? Retour sur les marges de manœuvre et la place des femmes au sein du parti à référentiel islamique avec Anne Wolf, chercheuse associée au Centre de recherches sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de l’Université de Cambridge, doctorante au St Anthony’s College de l’Université d’Oxford et auteur de « L’islam politique en Tunisie : l’histoire d’Ennahdha » (Ed. C. Hurst & Company Ltd., juin 2017).


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Jeune Afrique : N’est-il pas paradoxal d’être une femme et de soutenir l’opposition du parti à une égalité érigée en principe (et la possibilité de la contourner via des démarches légales) ?

Anne Wolf : Je pense qu’il y a trois principales raisons pour lesquelles certaines femmes d’Ennahdha ont soutenu la position du parti contre une égalité ayant force de loi dans l’héritage. La première est simplement fondée sur des convictions religieuses : certaines membres d’Ennahdha ont toujours une lecture plus littérale des textes islamiques, bien que le parti soit en fait divisé sur ces questions – il y a aussi des membres qui soutiennent cette égalité. La seconde raison repose sur des questions électoralistes. Les sondages récents montrent que la majorité des Tunisiens sont contre ce projet de loi. Ennahdha ne veut pas perdre leurs voix.

La troisième explication est que nombre de femmes d’Ennahdha en sont venues à associer les politiques de genre menées par l’État et les pratiques autoritaires des anciens régimes. Pendant des décennies, leur religion et leur foi ont représenté pour elles une source personnelle de liberté sous la dictature. Elles n’oublieront jamais qu’alors que Bourguiba et Ben Ali portaient des lois en faveur des droits des femmes, en temps que femmes d’Ennahdha, elles étaient, elles, privées de leurs droits comme citoyennes et êtres humains.

Ces cadres du parti ont-elles autant souffert de la répression que leurs camarades masculins ?

Le nombre de femmes du parti faites prisonnières était relativement faible comparé à celui des hommes. Je pense que c’était principalement dû au fait que le régime Ben Ali ne voulait pas risquer de ternir son image de protecteur des droits des femmes. Mais elles ont subi de graves abus de la part des surveillants. La plupart des sévices étaient de nature sexuelle : humiliations, abus et viols, constituant des expériences extrêmement traumatiques.

Beaucoup de femmes d’Ennahdha sont de vraies survivantes, car elles devaient constamment penser à des stratégies pour joindre les deux bouts

Alors même que le nombre de femmes prisonnières était relativement faible, la répression touchait largement leur quotidien. Que ce soit sous forme de menaces ou de pressions pour les séparer de leurs maris emprisonnés en les faisant pointer au commissariat – stratégie visant à les démoraliser et à diviser le mouvement islamiste en interne. Beaucoup ne pouvaient pas trouver d’emploi en temps qu’épouses de prisonniers, ou simplement car le pointage pouvait être imposé cinq fois par jour.

Par conséquent, beaucoup de femmes d’Ennahdha sont de vraies survivantes. Elles devaient constamment penser à des stratégies pour joindre les deux bouts, nourrir leurs enfants, payer les soins médicaux, et trouver des emplois à moyen terme dans un environnement qui leur était hostile.

Quelle place ont-elles aujourd’hui au sein du parti ? Les dirigeantes, en particulier, servent-elles de vitrine, ou ont-elles vraiment leur mot à dire dans les processus décisionnaires ?

Comme dans la plupart des autres partis en Tunisie et ailleurs, Ennahdha est toujours dominé par les hommes. D’importants pouvoirs sont actuellement concentrés entre les mains d’une petite clique informelle qui gravite autour de la personne de Rached Ghannouchi et, à ma connaissance, aucune femme n’en fait partie. Ce pouvoir personnel compte toujours, même si les structures décisionnaires d’Ennahdha sont en réalité bien plus démocratiques que celles d’autres grandes formations tunisiennes.

Cela ne signifie pas pour autant que les femmes d’Ennahdha ne sont que des marionnettes au service de leurs collègues. Il y a eu une véritable révolution des genres en Tunisie, et cette formation y a participé. Le simple fait que 50 % de l’électorat soit féminin force les partis à répondre davantage aux préoccupations des femmes.


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Bien entendu, en tant que parti islamiste, Ennahdha a fait l’objet d’une surveillance particulière, car beaucoup associent encore ses fondements religieux à un agenda rétrograde. Cependant, les statistiques montrent qu’Ennahdha est l’un des partis avec le plus de femmes à des postes de décision – davantage par exemple que son adversaire laïc Nidaa Tounes. Elles ont un vrai pouvoir décisionnaire. Elles votent à l’Assemblée, dirigent des comités du parti, sont ministres… Elles disent ce qu’elles pensent et peuvent critiquer leurs collègues masculins en cas de désaccord.

Leur expérience de la répression ou de l’exil en ont rendu bon nombre très résilientes, nourrissant leur engagement à modeler et protéger la jeune démocratie tunisienne. Elles n’auraient jamais accepté d’être passées sous silence politiquement ou réduites au statut de mère ou de femme au foyer.

Quand les femmes ont-elles commencé à s’engager au sein d’Ennahdha ?

Les racines d’Ennahdha remontent aux années 1960 et 1970. À l’époque, le Groupe islamique (al-Gama’a al-Islamiyya) a émergé avec l’idée de faire revivre l’islam dans la sphère publique. Au début, la hiérarchie n’était pas claire, et de nombreuses femmes en faisaient partie. L’activisme politique des islamistes a débuté sur les campus, où ils ont eu maille à partir avec la gauche. Beaucoup de femmes ont joué un rôle dans cet activisme universitaire. Il est important de rappeler qu’idéologiquement, elles ont été influencées par les Frères Musulmans, mais aussi par les slogans de la révolution iranienne. Bien que politisées, beaucoup ont favorisé la vision traditionnelle islamique genrée des rôles et des activités.

Les femmes d’Ennahdha se sont toujours occupées davantage des facettes sociale et culturelle du mouvement

Plus généralement, les femmes d’Ennahdha se sont toujours occupées davantage des facettes sociale et culturelle du mouvement. Elles étaient plus préoccupées par le fait de faire revivre la religion au quotidien que de faire de la politique. En fait, jusqu’à maintenant, bon nombre de membres d’Ennahdha pensent que l’activisme islamiste se résume à ce projet socio-culturel. À cet égard, les femmes ont toujours joué un rôle de premier plan, bien que moins visible que celui de leurs homologues masculins.

Quand ont-elles commencé à être structurellement reconnues et non plus considérées comme « femmes de » tel ou tel militant ?

Juin 1981 a été une date clef dans l’histoire d’Ennahdha, quand les leaders ont présenté un programme politique et demandé la reconnaissance officielle du parti, dénommé Mouvement de la tendance islamique (MTI). L’une de ses membres m’a confié qu’on lui avait demandé son soutien à cette déclaration car la direction masculine cherchait des femmes éduquées pour soutenir officiellement son projet. Cela suggère que cette dernière voulait transmettre un message inclusif et montrer son poids auprès des femmes et des franges éduquées de la société.

À l’époque, les femmes étaient de toute façon sous-représentées dans tous les partis politiques en Tunisie. C’est même vrai chez ceux qui cherchaient à se présenter comme les champions des droits des femmes. Par exemple, sous Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) n’avait que 1 % de femmes à des postes cadres jusqu’en 1993, où elles sont passées à 3 %. C’est seulement dans les années 2000 qu’elles y sont devenues plus visibles. Principalement, à mon avis, pour donner une image progressiste d’un régime intrinsèquement autocratique, violent et répressif.


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Dans les années 1990, au paroxysme de la répression, la plupart des activités islamistes ont cessé. C’est dans les années 2000 que les militants ont discrètement tenté de restructurer leur mouvement. Les femmes y ont pris part. Cependant, pour elles, l’activisme organisé était plus difficile. La plupart portant le voile, leurs réunions attiraient l’attention. Elles essayaient donc de réduire leur taille, par peur des autorités.

La situation était tout à fait différente parmi les femmes d’Ennahdha en exil. En France, en Allemagne, au Royaume-Uni. Nombre d’entre elles ont joué des rôles importants mais toujours principalement dans la sphère socio-culturelle. Certaines ont aussi créé des associations ou rejoint des ONG dans les domaines des droits de l’homme, du dialogue interculturel et religieux.

Prenons l’exemple de Mehrezia Labidi (députée et ex-vice présidente de l’Assemblée constituante). En 2000, elle était militante en France de l’ONG « Religions pour la Paix », et en 2006 elle est devenue présidente du Global Women of Faith Network. Aujourd’hui, c’est l’une des plus importantes politiciennes d’Ennahdha, bien qu’elle n’ait jamais été active politiquement avant 2011. C’est au travers de ses activités socio-culturelles qu’elle a acquis des compétences clés, et une expérience qui l’a préparée au rôle décisionnaire qu’elle a aujourd’hui.

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