Politique

Égypte : cachez cette interview que le président Sissi ne saurait voir

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 24 octobre 2017 à Paris. © Charles Platiau/AP/SIPA

Depuis plusieurs jours, l’Égypte tente de faire déprogrammer une interview que le président Sissi a accordé à la chaîne américaine CBS, dans laquelle il évoque notamment les prisonniers politiques et la coopération avec Israël. La direction du groupe a refusé et a indiqué qu'elle maintenait sa diffusion, dimanche 6 janvier, dans son émission phare « 60 minutes ».

« Al-Sissi s’est cru en Égypte, il a pensé qu’il pouvait appeler les chaines de télévision et censurer ce qu’il veut comme bon lui semble ! » Dans les cercles d’amis et sur les réseaux sociaux, on rigole de bon cœur de cet épisode, preuve que le sarcasme à l’égyptienne ne connait plus de sujet tabou.


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Sollicité par la chaîne américaine CBS, le président égyptien a accepté de s’asseoir face à Scott Pelley, dans le cadre de l’émission « 60 minutes », l’un des magazines d’information et d’enquête les plus connus aux États-Unis.
 Une heure d’interview durant laquelle le chef de l’État et le journaliste ont abordé divers sujets. Mais si l’entretien s’est déroulé sans encombre notable, peu de temps après, l’ambassadeur d’Égypte à Washington, Yasser Reda, a contacté CBS et demandé la déprogrammation de l’émission, arguant que « les réponses de Sissi ne sont pas le genre de choses que le gouvernement égyptien veut voir à l’antenne ».

Grave erreur de la part de l’administration Sissi, peu habituée à ce que ses médias locaux lui opposent une fin de non-recevoir : CBS, non contente de détenir une interview exclusive, refuse et rend publique cette demande de censure, avec une bande-annonce de l’émission intitulée : « cette interview que l’Égypte ne veut pas que vous voyiez ».

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« La demande des autorités égyptiennes à CBS de ne pas diffuser cet entretien a été remarquablement déclinée, se félicite Timothy Kaldas, consultant et analyste pour The Tahrir Institute for Middle East Policy. En Égypte, les autorités profitent de leur capacité à censurer les médias, à intimider et mettre sous pression les chaînes et les journalistes, au point qu’ils se censurent eux-mêmes ainsi que leurs programmes. Il était totalement impensable d’imaginer qu’après avoir accepté de donner cette interview à CBS, elles pourraient empêcher sa diffusion. »

« Il n’est absolument pas étonnant qu’en plus de refuser la déprogrammation de leur émission, CBS utiliserait cette demande pour sa promotion, poursuit-il. D’ailleurs, ça a été plutôt efficace. Finalement, les autorités égyptiennes semblent ne pas se rendre compte qu’en essayant de bloquer l’accès à l’information et à cette interview, elles augmentent la curiosité et beaucoup plus de gens vont vouloir la visionner. »

« Nous n’avons pas de prisonniers politiques »

Sur le fond, qu’est-ce qui a bien pu froisser à ce point le pouvoir égyptien ? L’émission n’a pas transmis d’enregistrement complet avant sa diffusion, programmée dimanche 6 janvier à 19 heures, mais a mis en avant quelques extraits controversés. « Savez-vous précisément combien de prisonniers politiques vous détenez ? », interroge Scott Pelley. Gêne de son interlocuteur : « Nous n’avons pas de prisonniers politiques ni de prisonniers d’opinion », répond-il, le front plissé. Le journaliste insiste : « M. le président, l’ONG Human Rights Watch affirme que vous avez dans vos prisons 60 000 prisonniers politiques, alors même que nous discutons ». Sourire crispé de l’intéressé : « Je ne sais pas d’où ils tiennent ces chiffres. Je l’ai dit, il n’y a aucun prisonnier politique en Égypte ».

Le gouvernement égyptien est conscient de ses crimes, mais surtout du fait qu’aucun de ses alliés n’a jamais refusé de travailler avec lui à cause de cela

Agitation, transpiration abondante, regard fuyant… beaucoup perçoivent chez Sissi de la gêne et du malaise, mais selon Timothy Kaldas, « chacun peut y voir ce qu’il a envie d’y voir ». « Je ne pense pas que cela puisse signifier grand chose ou qu’il soit embarrassé par le fait d’être à la tête d’un régime autoritaire, qui fait de la répression sur des dizaines de milliers de personnes et en tuent des milliers. Le gouvernement égyptien est bien conscient de ses crimes, mais surtout du fait qu’aucun de ses alliés n’a jamais refusé de travailler avec lui à cause de cela », assure-t-il, rappelant la capacité de Sissi à charmer ses interlocuteurs.

Par le passé, le président et plusieurs de ses ministres ont effectivement déjà été interrogés sur ces questions par des journalistes, à la télévision ou lors de conférences de presse. Leur ligne de défense est toujours la même : le déni, en dépit de la multiplication des rapports d’ONG de défense des droits de l’homme. Mais cette fois, l’émission indique avoir confronté le chef de l’État à des témoignages de victimes du régime, torturées en raison de leurs opinions ou de leur métier, et notamment des journalistes.


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Depuis 2014, le régime d’Abdel Fattah al-Sissi est accusé d’enfermer tout opposant politique : les Frères musulmans, mais aussi les anciens révolutionnaires et toute autre voix contestataire. Selon certains rapports, il ferait disparaître plus de trois personnes par jour, pratiquerait la torture et les exécutions extra-judiciaires, le tout sous couvert de lutte anti-terroriste.



La coopération avec Israël, un secret de polichinelle

Ce sujet n’est pourtant pas celui qui semble avoir le plus dérangé l’administration Sissi lors de cette entrevue. En effet, il s’agirait plutôt de la confirmation officielle, par le chef de l’État, d’un secret de polichinelle : la collaboration de l’Égypte avec Israël dans la lutte contre le terrorisme, notamment dans le Nord-Sinaï. Même si le Caire a signé un traité de paix en 1979 avec Tel-Aviv, l’opinion publique égyptienne est largement opposée à une normalisation des relations entre les deux voisins, et la diplomatie égyptienne s’est toujours bien gardée de confirmer cette information.

« En Égypte, le caractère encore autoritaire du gouvernement, la fierté nationale extrême et le ressentiment persistant de nombreux Égyptiens envers Israël font qu’ils ne peuvent imaginer un scénario dans lequel ils auraient besoin de l’aide d’une force extérieure pour lutter contre une menace intérieure, estime Oded Berkowitz, analyste pour la société de conseil en risques géopolitiques Max Security, basée en Israël. Le fait que cette force soit Israël, qu’ils perçoivent toujours comme un ennemi, en fait une violation flagrante de la souveraineté de ce qu’ils considèrent comme leur terre sacrée. »


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Or, lorsque le journaliste de CBS demande au président si cette coopération est la plus étroite de tous les temps entre deux ennemis historiques autrefois en guerre, l’interviewé répond: « C’est exact… Nous avons une large gamme de coopération avec les Israéliens. »

Face à une insurrection historique dans cette zone, qui s’est muée depuis 2014 en affrontements quotidiens entre l’armée égyptienne et la branche locale de l’organisation État islamique (Daesh, suivant son acronyme arabe), Tel-Aviv, soucieuse de sa propre sécurité, appuie le Caire et participe à des bombardements à sa frontière, pour tenter de neutraliser le millier de terroristes actifs, et ce, dans le supposé plus grand secret.

En février 2018, les forces de sécurité égyptiennes ont notamment lancé une vaste campagne contre Daesh dans le Nord-Sinaï, où les jihadistes ont mené de très nombreuses attaques meurtrières. Au même moment, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait assuré que son pays ferait « tout » ce qui était nécessaire pour se défendre, après la publication d’un article du New York Times faisant état de dizaines de frappes israéliennes contre des jihadistes dans le Nord-Sinaï.

Les frappes israéliennes ne sont que la partie émergée de l’iceberg, après des années de coopération diplomatique

« La coopération israélo-égyptienne dans le nord du Sinaï est bien établie et remonte à plusieurs années, même si elle a récemment commencé à attirer de plus en plus l’attention des médias, explique Oded Berkowitz. Bien que les frappes aériennes israéliennes signalées dans cette zone attirent l’attention de tous, elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg, après des années de coopération de grande envergure en matière diplomatique et de renseignements, résultats d’un intérêt commun à stabiliser cette région et à y atténuer la menace militante. (…) Tout est donc fait pour garder sous la surface le fait qu’Israël mène des opérations militaires sur le sol égyptien. Cependant, étant donné que la coopération est étroite, à une fréquence aussi élevée et aussi longue, il est de plus en plus difficile de la nier. »

Opération séduction ratée 

CBS, chaîne de renom – dont l’émission « 60 minutes » a été récompensée à de multiples reprises – avait bien conscience du caractère sensible des questions qu’elle allait poser au président égyptien. « Ils [les responsables de l’administration Sissi] voulaient toutes les questions écrites avant l’interview. Nous avons eu des échanges pendant près d’un mois, lors desquels nous leur avons expliqué que « non, nous ne faisions pas ce genre de choses, ce n’est pas notre façon de travailler à ’60 minutes’ », ont expliqué les producteurs de l’émission, dans une interview révélant les coulisses de cette entrevue.

Chose courante en Égypte (161e pays sur 180 dans le classement RSF de la liberté de la presse, où plus de 500 sites, principalement de médias et d’ONG, sont bloqués), tout entretien avec un représentant officiel est soumis à l’autorisation de la sécurité d’Etat et à la condition que toutes les questions soient transmises en amont de la rencontre, pour permettre à l’administration de préparer ses réponses… ou de refuser purement et simplement l’entretien.

Mais la renommée de « 60 minutes » semblent avoir eu raison de ces « précautions » d’usage. « Nous avions compris qu’il voulait être exposé sur la scène internationale, qu’il voulait être l’une de ces figures parmi les leaders du Moyen-Orient. C’est comme ça que nous l’avons approché, en lui expliquant que tous les grands leaders viennent sur notre plateau », ont expliqué les producteurs.

La chaîne a annoncé mettre en ligne un lien vers l’émission permettant son visionnage partout dans le monde. « À moins que celui-ci soit bloqué », s’est inquiétée sur Twitter Nancy Okail, directrice exécutive du Tahrir Institute.

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