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Cet article est issu du dossier «Tunisie : être femme et islamiste»

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Religion

« Beaucoup de femmes voilées ont compris qu’elles devaient rayonner dans la sphère publique »

La spécialiste du féminisme musulman Malika Hamidi. © DR

À l'heure où la position des femmes d'Ennahdha est scrutée autour des discussions sur la loi sur l'héritage en Tunisie, Jeune Afrique s'interroge sur la façon dont les musulmanes peuvent concilier défense de leurs droits et attachement à la religion. Éléments de réponse avec la chercheuse Malika Hamidi.

Spécialiste du féminisme musulman en Europe francophone, Malika Hamidi est docteur en sociologie de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et chercheuse associée au laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs Afrique/diasporas (Laspad) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal. Auteur de l’ouvrage « Un féminisme musulman, et pourquoi pas ? » (Editions de l’Aube, 2017), elle revient pour Jeune Afrique sur ce phénomène et son développement.


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Jeune Afrique : Vous expliquez qu’il existe plusieurs féminismes musulmans. À quoi ce terme générique correspond-il ?

Malika Hamidi : Ce n’est que ces dernières années que les femmes musulmanes d’Occident ont adopté une posture féministe assumée et sans frilosité aucune. Dans l’inconscient des musulmanes, ce concept a longtemps renvoyé au féminisme colonial du début du 20e siècle, dont l’objectif était de « civiliser » les femmes en terre musulmane, comme lors avec le dévoilement des femmes algériennes en 1958. Il a fallu des années avant de se réapproprier un mouvement qui fait aussi partie du monde musulman.

Au début des années 1990, la structuration d’une pensée féministe musulmane (ou islamique) s’est traduite par la réquisition du corpus religieux par les femmes qui voulaient réinterpréter dans une perspective égalitaire les sources scripturaires (Coran et tradition prophétique), étant convaincues que le Coran est porteur d’éléments moraux et éthiques qui promeuvent cette vision égalitaire entre les sexes. Ces femmes de foi musulmane intellectuelles et engagées relisent le texte en essayant de débusquer les biais sexistes et machistes de toute interprétation tendancieuse : en effet, entre le texte sacré – considéré par certaines comme intouchable – et son interprétation, la démarche est humaine, et donc faillible.

Vous avez étudié les féministes musulmanes en milieu francophone en Occident. En quoi ces mouvements varient-ils entre l’Europe et le Maghreb ?

Au sein des mondes musulmans, les lois sont parfois puisées dans le corpus religieux. À titre d’exemple, au Maghreb, les revendications relèvent essentiellement des interprétations relatives au Code du statut personnel [régissant la famille et les droits des femmes], et ont trait en particulier à la question de l’héritage, comme nous pouvons le voir en Tunisie ou au Maroc actuellement.

En contexte francophone, nous assistons à une (re)politisation de la question des femmes musulmanes

En contexte francophone, nous assistons à une (re)politisation de la question des femmes musulmanes, et à une réappropriation socio-politique de l’espace public gangrené par une vague d’islamophobie et un racisme systémique et institutionnalisé. Il est aussi question de pointer le paternalisme d’un certain courant féministe dit « blanc ». Les femmes musulmanes construisent un contre-discours contre toute forme de domination provenant des hommes, des femmes voire des institutions, ainsi qu’une remise en cause des traditions culturelles jugées discriminantes et contraire à l’esprit du texte sacré.

Le féminisme musulman paraît pouvoir comporter une dimension sociale, mais peut-on encore être féministe sans remettre en question d’autres rapports de domination ?

Ces dernières années, en Europe francophone il y a un « au-delà » du féminisme musulman. Une génération de femmes entre 25 et 35 ans questionne l’intérêt d’accoler l’adjectif « musulmane », qui peut sembler clivant, tout en polarisant un mouvement féministe en devenir et protéiforme. Elles se définissent davantage comme féministes « intersectionnelles », anti-racistes et anti-capitalistes, bien qu’elles restent musulmanes, voilées ou non d’ailleurs. Cette génération de féministes musulmanes dépasse la nécessité de se justifier au sujet de leur foi !


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Dans les années 2000, les revendications s’inscrivaient principalement dans le champ de la lutte contre les discriminations liées à la manifestation de signes religieux, et en l’occurrence le foulard, pour peu à peu s’étendre à toutes les formes de discriminations (race, classe, genre et religion). Raison pour laquelle, aujourd’hui, les femmes musulmanes contribuent à la lutte pour la justice sociale et sont engagées vers une libération collective, en s’appropriant l’espace public et le droit à pouvoir intégrer et se réclamer des mouvements féministes, y compris « mainstream ».

Elles s’engagent et se mobilisent sur les questions des droits de toutes les minorités comme les Roms, les femmes de couleur, ou encore les homosexuelles. À ce titre émerge ces derniers temps, plutôt en contexte anglosaxon, la question de la possibilité d’être « queer » et musulmane dans certains réseaux féministes musulmans. Leur objectif n’est pas de lutter pour l’islam et par l’islam, mais de développer des résistances collectives à la lumière des droits humains.

Tous les mouvements féministes qui ne se revendiquent pas d’un référentiel musulman, ou pensent que ce référentiel peut même entrer en contradiction avec leur cause, acceptent-ils cette lutte commune ?

Avant de parler alliances et solidarités féministes, il faut se mettre à table et parler des questions taboues. Prenons à titre d’exemple les préjugés autour du foulard islamique. Nombre de féministes le considèrent comme le symbole de l’oppression par excellence : il serait le drapeau de l’islam politique, il réduirait la femme à un objet… Mais contrairement à leurs mamans, beaucoup de femmes voilées ont compris qu’elles devaient rayonner dans la sphère publique, et non plus raser les murs ni courber l’échine par peur du colon ou du modèle dominant.

Dans le monde francophone, des féministes ont accepté de se remettre en question et de collaborer pour des luttes communes

Il y a un profil qui émerge, qui peut sembler à la fois dérangeant ou inquiétant, mais semble pourtant inspirer toute une génération de femmes qui ont choisi d’être autonomes et libérées. Elles font voler la sagesse conventionnelle à laquelle on voudrait les assigner. Elles sont parfois considérées comme rebelles et incontrôlables, en Europe francophone ou dans le monde musulman, alors qu’elles contribuent à l’histoire de la résistance des femmes en questionnant les contradictions dans le texte sacré ou les sociétés européennes.

Elles révolutionnent la perception collective de l’image stéréotypée de la femme et promeuvent une révolution de la solidarité. Elles posent comme acte militant et politique l’idée de se définir comme féministes musulmanes, et questionnent aussi le féminisme mainstream. Dans le monde francophone, où la question raciale et religieuse en contexte post-colonial est sensible, ces féminismes minoritaires ont été accueillis soit par une levée de boucliers, soit par des féministes qui ont accepté de se remettre en question et de collaborer pour des luttes communes.

Quelles avancées concrètes cela permet-il de mener à bien ? La réécriture de la jurisprudence religieuse – Fiqh – permet-elle à ces femmes de remettre en cause par exemple l’inégalité dans l’héritage et ses justifications religieuses ?

Des intellectuelles comme Asma Lamrabet ont proposé une relecture égalitaire de l’héritage au Maroc, mais celle-ci a été contrainte de démissionner. Les questions liées au divorce, à la polygamie et à l’héritage restent sensibles. Mais les musulmanes d’aujourd’hui possèdent des armes théoriques en matière de théologie, alliée à une conscience politique, et questionnent avec beaucoup d’audace et de détermination ces interprétations du Coran, qui ont été l’apanage des hommes.


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Même s’il y a eu des théologiennes depuis la nuit des temps, ce n’est que ces dernières années que les femmes se sont réappropriées les sphères dites religieuses, créant une confrontation avec le monde des savants. Elles s’inscrivent dans une approche réformiste de la religion – encore faut-il que ce soit entendu et accepté. L’adhésion à ce qu’elles proposent sera une autre étape. Si l’on prend l’exemple de la Moudawana [code du statut personnel au Maroc régissant les droits et équilibres de la famille], quand vous questionnez les juges, on est loin de la mise en application, car entre le texte et sa mise en pratique, il faut passer par une reforme très compliquée des mentalités.

Pour chercher des soutiens, plusieurs tenants de l’islam politique s’appuient sur des discours victimaires, et notamment sur les discriminations dont peuvent être victimes les femmes voilées. S’il sert d’outil de diffusion de l’islam politique, le féminisme musulman ne risque-t-il pas d’être détourné de ses objectifs ?

Effectivement, j’ai pu lire et entendre que les féministes musulmanes étaient instrumentalisées dans les partis islamistes dans les mondes musulmans, mais je n’ai pas suffisamment étudié la question. Par contre, une chose est sûre : en Europe francophone, les femmes qui se définissent comme féministes musulmanes sont totalement indépendantes.

En Europe francophone, je n’ai trouvé aucune féministe musulmane qui appartenait à un courant dit de l’islam politique

Au cours de mes enquêtes de terrain, je n’ai trouvé aucune féministe musulmane qui appartenait à un courant dit de « l’islam politique » ou se revendiquant comme tel. C’est même souvent l’inverse : à ma connaissance, les femmes qui appartiennent au courant de l’islam politique en Europe ou au Maghreb ne mobilisent pas le concept « féministe », et utilisent plutôt le terme « d’ijtihad au féminin » [réinterprétation des sources sacrées] ou encore de « relecture des textes » – ce qui est, au fond, le même combat.

Si les femmes du mouvement Ennahdha (à référentiel islamique) votaient en faveur d’une égalité dans l’héritage en Tunisie, seraient-elles en porte-à-faux avec leur religion ?

Bien au contraire, on peut être convaincu que le texte sacré est porteur d’un message égalitaire pour la femme, mais que son interprétation reste problématique. Les femmes musulmanes vont a la source du texte sacré, et lisent le Coran par et pour elles-mêmes. Encore faut-il que le politique permette à ces femmes de s’organiser sur le terrain pour pouvoir porter leurs revendications jusque dans les sphères où le processus décisionnel est à l’œuvre. Faire entendre leur voix reste une question politique avant tout.


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Il faut distinguer l’argument égalitaire promu en matière de relecture, et l’épée de Damoclès politicienne qui flotte au-dessus de leurs têtes car la loi des hommes prime. Il y a d’une part le travail de réinterprétation, et d’autre part le politique, les savants qui doivent avaliser ces propositions. C’est toute la question de l’autorité qui est posée.

Beaucoup arguent que les Tunisiens ne sont pas prêts à un tel changement, et qu’une nouvelle loi en faveur de l’égalité pourrait être contre-productive. Qu’en pensez-vous ?

La question des mentalités est centrale. La priorité est de les changer. Je pense qu’il faut travailler sur deux fronts : se mobiliser pour faire passer des lois en faveur de l’égalité entre les sexes, ce qui n’est pas contre-productif, bien au contraire ; et aussi se préparer à la possibilité d’être confrontées à des mentalités arriérées, y compris de la part des femmes elles-mêmes. Les femmes sont souvent considérées comme les gardiennes de la tradition, et sont parfois même les plus grandes résistantes au projet de libération et à la réforme des textes.

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