Elections

Madagascar : la cartographie de la victoire d’Andry Rajoelina illustre des clivages anciens

Andry Rajoelina a été élu président de la République de Madagascar selon les résultats provisoires de la Ceni.

Andry Rajoelina a été élu président de la République de Madagascar selon les résultats provisoires de la Ceni. © Kabir Dhanji/AP/SIPA

La victoire d’Andry Rajoelina à la présidentielle s’appuie sur l’influence du candidat victorieux dans les régions côtières, tandis que son rival domine traditionnellement les « hautes terres ». Un clivage géographique de l’électorat malgache qui remonte loin…

En matière électorale, c’est un peu le derby malgache : les régions côtières contre les hautes terres, au centre de la Grande Île. Comme en 2002 ou en 2013, ces grandes aires géographiques n’ont pas élu le même président.

Au plan national, Andry Rajoelina a recueilli 55,66% des suffrages exprimés, contre 44,34% pour Marc Ravalomanana – selon les résultats provisoires annoncés le 27 décembre. Mais pour comprendre la victoire de Rajoelina, il faut analyser une division géographique du vote qui recoupe en partie un clivage ethnique ancien.


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Le vainqueur a en effet dominé – voire écrasé – son adversaire dans la plupart des régions côtières. Il rafle ainsi 86,83% des suffrages exprimés dans la Sava, 85,93% dans l’Analanjirofo, ou encore 78,91% dans l’Atsimo Andrefana. Il l’emporte aussi dans l’Atsinanana, la région côtière la plus fournie en électeurs (5,8% des inscrits), avec 76,60%.

Chasses gardées

Si cet électorat côtier lui est traditionnellement acquis, Andry Rajoelina a su faire la différence en grappillant de précieux points dans les deux régions les plus peuplées de la Grande Île, au Centre, d’ordinaire chasse gardée de son adversaire. Entre les deux tours, il est en effet passé de 36,2 % à 40,65 % en Analamanga (19,2 % des inscrits) et de 22,3 % à 30,65 % dans le Vakinankaratra (8,4 %).

De son côté, Marc Ravalomanana a conservé ses fiefs au centre du pays : en Analamanga, où il totalise 59,35 % des voix, dans le Vakinankaratra (69,35 %), en Itasy (73,12 %), et dans la Betsiboka (69,49 %). Il ne remporte, d’une courte tête, que deux régions côtières : le Menabe (53,55 %) et le Boeny (50,50 %).

Carte de Madagascar.

Carte de Madagascar. © AEFE/CC

Des clivages ancrés dans les esprits

Cette géographie de vote recoupe des dissensions ethniques ancestrales. « Lors de la période monarchique, au XIXe siècle, les Merinas, habitants des hautes terres, ont mené des guerres d’unification, provoquant un fort ressentiment chez les autres ethnies, raconte Alphonse Maka, président du Conseil de la réconciliation (CFM, en malgache). Ensuite, le gouverneur colonial Gallieni a amplifié cette fracture, en vertu de l’adage : diviser pour mieux régner. »

Le CFM cherche d’ailleurs à panser ces blessures, sources de rancœurs entre les 18 ethnies reconnues de Madagascar. Car même si ces clivages anciens ne provoquent plus de violences aujourd’hui, ils demeurent ancrés dans les esprits.

Tous deux sont des Merinas

En 1946, la création de deux partis a contribué à transposer cette opposition ethnique en affrontement politique. Il s’agissait du Parti des déshérités de Madagascar (Padesm), composé notamment des élites côtières et soutenu par les colonisateurs, et du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), formé principalement de Merinas – et qui fut dissous en 1947, à la suite de la sanglante insurrection anticoloniale. « Les deux candidats de 2018 s’inscrivent dans l’héritage de ces deux partis, même s’ils ne le perçoivent pas ainsi », analyse Marcus Schneider, le représentant de la Fondation Friedrich-Ebert.

Comment cet héritage s’est-il transmis ? Aujourd’hui, personne ne saurait conclure que seule l’origine ethnique des candidats a pesé dans le scrutin, pour la bonne raison que tous deux sont des Merinas. En revanche, décrypte Paul Rabary, enseignant de sociologie politique à l’université d’Antananarivo, « dans la représentation collective il est de notoriété publique que Marc Ravalomanana favorise plutôt l’ethnie merina, tandis qu’Andry Rajoelina n’a pas du tout cette image. »

La politique menée par Marc Ravalomanana durant son règne (2002-2009) serait en cause. En particulier l’origine ethnique de son entourage, qualifié de « très merina ». La crise de 2002 lui a aussi coûté. À la suite d’une élection contestée, le pays s’était alors déchiré entre les côtes, favorables à Didier Ratsiraka, et le Centre, fidèle à Marc Ravalomanana. Avec un bilan tragique : de nombreux morts, blessés ou exilés…

Exubérance africaine VS ascétisme asiatique

Marc Ravalomana a bien essayé de gommer l’image peu flatteuse qui est la sienne sur les côtes. Il s’est par exemple associé à Serge Zafimahova, son coordinateur de campagne, lui-même côtier et beau-frère de l‘ancien président – côtier lui aussi – Albert Zafy (1993-1996). Deux axes de son programme électoral étaient d’ailleurs ouvertement tournés vers les Côtiers : la décentralisation et la réconciliation nationale. Marc Ravalomanana s’est par ailleurs entouré de chanteuses originaires du littoral pour son clip de campagne et lors de ses meetings.

Mais la vote côtier en faveur d’Andry Rajoelina ne se limite pas à un rejet de Marc Ravalomanana. « Rajoelina a installé une présence orange massive depuis la campagne du premier tour », observe Lothar Jaschke, un diplomate européen.

T-shirts par centaines de milliers, feux d’artifice, artistes, shows à l’américaine… « En faisant une campagne festive et en étalant ses moyens financiers, Andry Rajoelina a très bien correspondu à la mentalité des Côtiers : plus festive, plus exubérante, avec un “feeling” plus africain, alors que celle des Merinas a un côté plus asiatique, plus ascètique », explique le sociologue Paul Rabary.

En revanche, dans l’entre-deux-tours, Andry Rajoelina a privilégié des annonces très locales, en réponse à des problèmes précis, comme le 8 décembre, quand il a promis plus de sécurité aux producteurs de girofles de Matanga, ou le 15 décembre, à Ajiajia, où il a tenu à rassurer les agriculteurs.

Au nouveau président, désormais, de rassembler y compris au Centre. Adelson Razafy, chroniqueur dans La Gazette de la Grande Île, ne s’en inquiétait pas, à la veille du résultat : « Andry Rajoelina jouit d’une sympathie « universelle ». S’il est élu, son ascendant s’étendra tout naturellement à tout le territoire. »

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