Elections

Élections en RDC : Norbert Basengezi, l’autre président de la Ceni

Norbert Basengezi, le vice-président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) de la RDC.

Norbert Basengezi, le vice-président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) de la RDC. © Capture écran/YouTube/WebTVCeniRDC

Le discret vice-président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), Norbert Basengezi Katintima, est aussi membre du premier cercle du président Joseph Kabila. Pour de nombreux observateurs, il a joué un rôle déterminant dans l’organisation du scrutin du 30 décembre.

L’ambiance est électrique lorsque Corneille Nangaa entame sa déclaration devant la presse, ce jeudi 20 décembre. Le président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) s’apprête à annoncer un nouveau report d’une élection présidentielle, que les Congolais attendent depuis déjà deux ans. Derrière lui, Norbert Basengezi Katintima écoute, le visage fermé, ce discours qu’il connaît déjà.

Fidèle à son habitude, il ne prononcera aucun mot. Mais tous les diplomates, experts électoraux et anciens membres de la Ceni que compte Kinshasa, ont remarqué sa présence. Tous s’accordent en effet à dire que cet homme discret, très proche du président Joseph Kabila, est le grand ordonnateur des élections, qui doivent finalement se tenir dimanche 30 décembre. « Le patron, c’est le président Nangaa, assure-t-il pourtant l’intéressé à Jeune Afrique. J’ai beaucoup de respect pour lui ».

Un homme influent

Nul doute, en tout cas, que Norbert Basengezi dispose des réseaux et de l’expertise nécessaires pour peser au sein de l’institution du boulevard du 30 juin. Son fils, Marcellin, est conseiller en charge des nouvelles technologies à la présidence de la Ceni. Et c’est souvent Norbert Basengezi qui gère les relations avec la puissante Église catholique, principale observatrice du scrutin.

Basengezi devient membre du Parlement de transition, puis en 1996, il entre au cabinet du Premier ministre d’alors, Léon Kengo wa Dondo

Cette influence, il l’a accumulée au fil d’un long parcours. Fils d’un chef traditionnel mushi du Sud-Kivu, il a fait ses premières armes en politique sous le Zaïre de Mobutu. Jeune préfet des études dans un lycée de Bukavu, il représente en effet la société civile de sa région à la Conférence nationale souveraine de 1991, censée préparer la démocratisation du pays. Dans ce régime finissant, Basengezi gravit les échelons : il devient membre du Parlement de transition. Puis, en 1996, il entre au cabinet du Premier ministre d’alors, Léon Kengo wa Dondo, où il est chargé de la question des réfugiés rwandais et burundais qui, déjà, déstabilise l’Est congolais.

De gouverneur à expert électoral

Les élections, promises par Mobutu, n’auront en fait jamais lieu. C’est par la force que le vieux maréchal est chassé, avec l’entrée à Kinshasa de l’AFDL, la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, père de l’actuel président. À cette époque, la plupart des dignitaires du Zaïre fuient. Basengezi, lui, est « récupéré » par l’AFDL selon ses termes. Ils l’envoient sur ses terres à Bukavu où, bientôt, une nouvelle rébellion prend le pouvoir : le RCD-Goma, soutenu par le Rwanda. Elle va nommer Basengezi gouverneur de la province du Sud-Kivu. « J’ai accepté cette charge parce que ce sont les notables de la région qui me l’ont demandé », explique-t-il.

Il devient deuxième vice-président de la CEI. Parmi ses nombreux subalternes, se trouve alors un jeune technicien du nom de Corneille Nangaa

C’est aussi en tant que membre du RCD-Goma que Basengezi va débuter sa carrière d’expert électoral. En 2003, la toute nouvelle Commission électorale indépendante (CEI) regroupe en effet différents groupes rebelles, qui se sont mis d’accord pour sortir du conflit avec le gouvernement par une élection. Il devient deuxième vice-président de la CEI. Parmi ses nombreux subalternes, se trouve alors un jeune technicien du nom de Corneille Nangaa. « Je le respectais beaucoup car c’est aussi un fils de chef traditionnel, se souvient Basengezi. Nous l’avions envoyé en Ituri, où c’était encore la guerre. Il a fait du bon travail ».

Corneille Nangaa, président de la Ceni, le 13 novembre 2018, à Kinshasa.

Corneille Nangaa, président de la Ceni, le 13 novembre 2018, à Kinshasa. © Trésor Kibangula/JA

C’est aussi à cette époque que Basengezi découvre un pays qui va jouer un rôle clé dans la suite de l’histoire : la Corée du Sud. En 2005, il suit une formation de l’agence de coopération de Séoul en matière électorale. À la même période, son fils Marcellin, y fait ses études.

Dans le cercle rapproché de Kabila

Les premières élections démocratiques ont finalement lieu, en 2006, et sacrent Joseph Kabila. Basengezi quitte alors la CEI et le RCD-Goma pour rejoindre le camp du vainqueur : il prend sa carte au Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD). « À l’époque, une nouvelle rébellion, le CNDP, venait de commencer dans l’Est du pays pour renverser les institutions où nous venions d’entrer. J’avais trouvé cela dégoûtant », justifie-t-il.

En 20019, Basengezi gère certaines affaires privées du chef de l’État

Kabila en fait son ministre de l’Agriculture en 2008. Mais il lui confie aussi d’autres missions sensibles. Basengezi fait ainsi partie de l’équipe qui va négocier la fin du CNDP à Kigali en 2009. Et il gère certaines affaires privées du chef de l’État. Avec Norbert Nkulu Kilombo, l’ambassadeur de RDC au Rwanda, il est chargé en 2010 de régler le contentieux autour d’un terrain octroyé par l’État au président à Mborero, sur les rives du Lac Kivu. Les deux hommes vont ainsi remettre, pour le compte de Kabila, 300 000 dollars à Jean-Baptiste Mihigo Chokola, qui revendiquait la propriété du domaine. Depuis, Norbert Nkulu a d’ailleurs lui aussi été nommé à un poste sensible en rapport avec le processus électoral : il est devenu juge à la Cour constitutionnelle il y quelques mois.

Au cœur de l’acquisition des machines à voter

Basengezi, qui a entre temps été élu au parti au pouvoir, le PPRD, revient dans le processus électoral en 2015. À un an de la fin du mandat de Joseph Kabila, le parti au pouvoir le désigne pour prendre la vice-présidence de la Ceni. Il va y retrouver son « jeune frère » Nangaa, quant à lui désigné président.

Basengezi est-il, dès lors, en mesure d’influencer certaines décisions du président ? Corneille Nangaa nomme en tout cas son fils Marcellin conseiller chargé des nouvelles technologies en 2016. Norbert Basengezi, lui, n’y voit pas de problème. « Je me félicite d’avoir un fils assez talentueux pour être embauché ! », s’amuse-t-il.

Dans mes fonctions à la Ceni, je n’ai jamais avantagé la majorité

Cette nouvelle équipe à la tête de la Ceni va finaliser l’acquisition des controversées « machines à voter » dans un pays que les Basengezi affectionnent : la Corée du Sud. À la clé, un contrat de près de 150 millions de dollars, passé dans l’urgence et sans appel d’offres auprès de la société Miru Systems. « Lors des élections précédentes, Zetes a aussi remporté des marchés sans appel d’offres. Mais c’était une société belge, alors ça n’a gêné personne ! » lâche Norbert Basengezi dans un éclat de rire. Il affirme néanmoins n’avoir joué aucun rôle dans ce contrat. Cela ne l’a pas empêché de se rendre à deux reprises en Corée du Sud en 2018.

Expérimentation d’une machine à voter à Kinshasa, en février.

Expérimentation d’une machine à voter à Kinshasa, en février. © JA

L’abbé Donatien Nshole, secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), reconnaît en tout cas à Basengezi d’avoir facilité les contacts avec l’Église catholique en amont du scrutin. « Après de longues discussions avec la Cenco, il a permis aux experts britanniques de la Westminster foundation de faire un audit de la machine », explique-t-il.

À moins d’un nouveau report, c’est avec ces machines que les Congolais doivent désigner le successeur de Joseph Kabila, dimanche 30 décembre. À tort ou à raison, ils sont nombreux à craindre que le dispositif ne biaise le scrutin. « Dans mes fonctions à la Ceni, je n’ai jamais avantagé la majorité, affirme Norbert Basengezi, soudain solennel. Mon souhait le plus cher, c’est d’assister à une passation de pouvoir entre deux présidents vivants ».

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