Défense

Syrie : « La pression turque est la cause majeure du retrait américain »

Image issue d'une vidéo de propagande de l'organisation État islamique montrant une colonne jihadiste à Raqqa, en Syrie, à une date indéfinie.

Image issue d'une vidéo de propagande de l'organisation État islamique montrant une colonne jihadiste à Raqqa, en Syrie, à une date indéfinie. © AP/SIPA

Via un tweet nocturne, Donald Trump a confirmé le 23 décembre le retrait des troupes américaines déployées en Syrie. Fabrice Balanche, spécialiste de la région, analyse les répercussions sur l’évolution du conflit.

Depuis le 24 décembre, les renforts militaires turcs attendent à la frontière, en préparation d’une éventuelle offensive. Les menaces de Recep Tayyip Erdogan contre les Unités de protection du peuple (YPG) surviennent au lendemain de la signature de l’ordre de retrait des troupes américaines déployées en Syrie, où les Américains combattent les jihadistes de l’État islamique (EI) aux côtés des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition de milices arabo-kurdes dominée par les YPG. Prenant de court les alliés des États-Unis, Donald Trump a ordonné le 26 décembre le départ dès que possible des quelque 2 000 militaires américains basés dans le nord-est de la Syrie.

Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et auteur du livre Sectarianism in Syria’s Civil War (Washington Institute), analyse les répercussions de ce retrait sur l’évolution du conflit syrien.

Jeune Afrique : De quelle manière le retrait des Américains bouleversera-t-il les équilibres régionaux ? 

Fabrice Balanche : Dans le contexte régional, les forces américaines ne se limitaient pas à la simple mission d’éradication des jihadistes de Daesh. L’intervention américaine avait un levier sur la crise syrienne. Il est clair que sans les Américains sur le terrain, la situation s’aggrave pour leurs alliés.

Les États-Unis ne vont plus peser dans le règlement de la crise, et le groupe d’Astana [composé par la Russie, l’Iran et la Turquie, ndlr] va prendre en main et orienter le dossier. Les États-Unis étaient là aussi pour bloquer l’Iran, qui va maintenant pouvoir construire un axe important jusqu’à la Méditerranée. Il n’y aura plus cette épée de Damoclès qui interrompait la continuité territoriale entre Téhéran et Beyrouth. 

Recep Tayyip Erdogan a pesé dans la décision de son homologue américain. La Turquie pourra-t-elle effectivement « éradiquer l’EI », comme le soutient Donald Trump ?

La pression turque a été la cause majeure du retrait américain. Les Turcs ont annoncé vouloir passer à l’offensive contre les Kurdes, et ils l’auraient fait avec ou sans les Américains. Les États-Unis auraient alors assisté au massacre de leurs alliés, les Kurdes, par la deuxième armée en effectifs de l’OTAN.

Le principal objectif de la Turquie n’est clairement pas d’éliminer l’État islamique, qui se trouve aujourd’hui essentiellement dans la région d’Abou Kamal, à plus de 400 kilomètres de la frontière turque. Par contre, les Turcs peuvent se servir de l’État islamique comme prétexte pour pouvoir rentrer en Syrie, comme ils l’avaient fait en 2016 pour combattre les Kurdes.

L’État islamique en Syrie est aujourd’hui composé d’environ 2 000 combattants, concentrés sur les bords de l’Euphrate

Le dernier assaut de l’EI remonte à fin novembre, quand plus de 200 personnes ont péri dans une bataille contre Daesh dans la province de Deir Ezzor. Les combats sont encore en cours dans l’est du pays. Daesh est-il vraiment vaincu ?

Non. L’État islamique en Syrie est aujourd’hui composé d’environ 2 000 combattants, concentrés sur les bords de l’Euphrate. On se doute bien qu’il n’y avait pas de volonté d’éliminer cette poche, quand on sait que la coalition alliée avec les États-Unis a repris assez rapidement des villes entières. Pourtant, ils ne l’ont pas fait.

Les Kurdes savaient que, si l’État islamique était éliminé, les États-Unis n’auraient plus de prétexte pour rester en Syrie. Le Pentagone aurait dû renégocier la mission avec le Congrès et justifier la permanence des troupes américaines en Syrie, parce qu’officiellement le mandat concerne l’élimination de l’État islamique.

L’organisation terroriste existe encore et continuera d’exister sous une forme ou sous une autre, parce que les conditions qui ont permis sa naissance sont toujours là. Ils ont voulu éliminer son emprise territoriale, qui diminue certainement la capacité de nuisance de l’EI. 

Il n’y a pas de vide politique, pas pour le moment

Les États-Unis laissent-ils un « vide politique » dangereux ?

Il n’y a pas de vide politique, pas pour le moment. Même sans les Américains, l’armée syrienne sous Bachar al-Assad maintient le contrôle au sud de l’Euphrate et les Forces démocratiques syriennes dans la zone au nord du fleuve. Toute la question est de savoir si les Forces démocratiques syriennes resteront unies ou si, privées du soutien américain, les différentes branches qui les composent se diviseront.

Dans ce cas, un vide dangereux peut effectivement se créer. Si d’une part l’État islamique pourrait ressurgir, de l’autre, sans l’autorité centrale des Forces démocratiques syriennes, des vengeances en sommeil pourraient également refaire surface. La période de l’État islamique a été extrêmement sanglante et certains groupes tribaux se sont alliés à l’EI et ont participé aux massacres. Toutes ces tensions ne sont pas résolues.

Et Bachar al-Assad ? 

Bachar al-Assad cherchera tout de suite à remettre la main sur les puits de pétrole à l’est de l’Euphrate, les champs pétroliers d’al-Omar, qui constituent la moitié de la production de pétrole syrien et pourraient permettre à la Syrie de retrouver son indépendance énergétique.

Et puis l’armée syrienne va essayer de remonter vers le Nord, pour reprendre le contrôle des territoires arabes jusqu’à la limite de la frontière kurde. 

Ces opérations posent des questions sur l’impact des interventions étrangères. La décision de Donald Trump rappelle des précédents. 

Aujourd’hui, les généraux américains soutiennent que Daesh est né car ils se sont retirés trop vite d’Irak en 2011. Mais des années après, rien n’aurait changé. Les États-Unis sont en Afghanistan depuis 2001, et je crois que si demain les troupes se retirent, les Talibans reprendront le pouvoir. C’est également ce qui se produirait dans cinq ou dix ans.

Les causes profondes de la frustration d’une partie de la population sunnite persistent. L’utilisation des acteurs non étatiques de la part de certains auteurs comme l’Arabie saoudite, la Turquie, le régime syrien, certains pays du Golfe ou encore l’Iran, est une pratique récurrente dans la région. C’est ainsi que des groupes jihadistes bénéficient d’un soutien.

Erdogan a annoncé il y a quelques jours une offensive imminente contre les Kurdes. Payent-ils le prix de ce retrait ? 

Les Kurdes étaient persuadés que les Américains n’allaient pas les lâcher, car ils n’avaient pas le choix : ils étaient les seuls alliés dans la région et ils se sont battus contre l’État islamique. Pourtant, les intérêts américains sont en Turquie. Les Kurdes feront face à une double menace : la Turquie, à l’Ouest, et le régime syrien, au Sud.

Les États-Unis ne pouvaient rester que grâce à une volonté politique très forte et grâce à un plan de développement d’une région qui est aujourd’hui un désastre économique. Or, ils ne veulent pas mettre des milliards dans la reconstruction de cette région, et ils avaient prévu la montée des tensions arabo-kurdes.

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