Culture

Maroc : Rachid Aylal, un auteur face aux « oulémas officiels »

Rachid Aylal, l'auteur du livre « Sahih Al Boukhari, fin d’une légende ». © Capture écran/YouTube/Aylal Rachid

Son dernier ouvrage, « Sahih Al Boukhari, fin d’une légende », avait fait polémique au Maroc et en Tunisie. Jeune Afrique a rencontré l'auteur Rachid Aylal à Marrakech.

Rachid Aylal est installé, sourire aux lèvres, dans un café de Gueliz, quartier central de Marrakech. Les multiples tracas que lui a causé son dernier ouvrage Sahih Al Boukhari, fin d’une légende n’entament pas sa bonne humeur.

Publié en 2017, le livre avait fait polémique au Maroc et en Tunisie et avait même valu à son auteur de devenir la cible d’un petit groupe jihadiste démantelé par la police en septembre.

Militant, Rachid Aylal met sa plume au service du titre de l’Union constitutionnelle (UC), un parti de la droite marocaine. « Je me suis toujours intéressé aux idées et à la religion », dit-il. Plus jeune, confie-t-il, il a milité quelques années auprès de l’organisation de l’opposition islamiste d’inspiration soufie Al Adl Wal Ihsane.

Les musulmans connaissent bien le « Sahih » de l’imam Boukhari, érudit musulman perse du IXème siècle. Il est l’un des recueils de hadiths les plus admis, les dits du prophète rapportés et compilés. Ses écrits sont omniprésents en librairie mais aussi sur Internet.

Un message qui ne passe pas

Rachid Aylal a passé plusieurs années à travailler sur les manuscrits anciens et dans son livre, il émet différentes hypothèses, mettant en doute la valeur des hadiths rapportés par Boukhari. Un message qui n’est pas passé.

Dans la foulée de la parution du livre, qui s’écoule à des dizaines de milliers d’exemplaires, les pépins s’enchaînent. Des exemplaires sont saisis par les autorités dans la librairie Afaq, à Marrakech, d’autres chez l’imprimeur, à Salé. Plusieurs événements organisés avec l’auteur sont annulés. Parfois sans qu’aucune raison ne soit avancée. Un tribunal de Marrakech finit par statuer : le livre constitue une atteinte à la « sécurité spirituelle des citoyens ».

L’antenne de Marrakech du Conseil des oulémas, une instance représentante de l’État marocain dans le champ islamique, obtient par exemple l’annulation d’un débat entre Aylal et un cheikh marrakchi d’obédience salafiste, Hammad El Kabbaj, prévu par une radio populaire, MFM.

De plus en plus de sceptiques face aux hadiths

En réalité, Aylal n’est pas le premier à se montrer sceptique face à l’impressionnant corpus des hadiths. « De nombreux intellectuels ont pointé du doigt la difficulté à statuer sur la base de ces paroles rapportées. Des centaines de PDF circulent en ligne sur des écrits d’auteurs classiques comme l’Irakien Ma’ruf al-Rusafi, décédé en 1945 et qui remettait en question la valeur des propos rapportés par Boukhari », sourit un jeune chercheur proche de différents courants religieux, qui souhaite conserver son anonymat. Puis de poursuivre : « C’est sans aucun doute une des grosses tendances chez les jeunes musulmans : revenir au Coran et passer les textes humains à la moulinette de la critique et de la remise en contexte. »

« Je ne crois qu’au Coran et pas à la charia. Je ne retiens comme hadith vrai que celui qui concorde avec le Coran », disait le célèbre Tunisien Mohamed Talbi à Jeune Afrique quelques années avant sa disparition.

« Le Sahih Al Boukhari n’est pas une œuvre divine. C’est un travail humain de compilation, qu’en tant que musulman croyant, je refuse de sacraliser », souffle Aylal. Un ami à lui, musicien de profession, qui l’a rejoint en terrasse, appuie : « Seul le Coran est sacré, et le livre de Rachid montre qu’il y a parfois des contradictions entre le message coranique et le Sahih de Boukhari. »

Ahmed Assid, intellectuel et militant des mouvements démocrate et amazigh souligne : « Aylal illustre le refus, par ceux qui prétendent être le clergé, de laisser les intellectuels s’emparer de ces questions. » Ahmed Assid rappelle ainsi que deux chouyoukh ont publiquement, bien qu’en des termes différents, critiqué Aylal. D’une part, Abdellah Meknassi, un cheikh influent dans le mouvement salafiste dur de Tanger, et d’autre part, Mustapha Benhamza, membre de l’étatique Conseil des oulémas.

Une appétence du public

Face à la levée de boucliers de la part des instances religieuses marocaines, deux associations des droits humains proches de l’extrême gauche et de la gauche marocaine, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH), annoncent soutenir l’auteur, dans la foulée de Damir, un mouvement libéral et progressiste, qui milite pour la défense des libertés individuelles.

En attendant, les vidéos consacrées à l’affaire et au travail de Aylal pullulent sur le web. Des chaînes en arabe installées à Londres, des amateurs ou encore l’édition arabophone de la britannique Sky News lui tendent le micro. On trouve jusqu’à des religieux chiites irakiens pour présenter son livre – exemplaire en main. Si l’auteur marocain symbolise la difficulté pour certaines voix de se faire entendre, il illustre aussi l’appétence du public pour le sujet et le rôle d’Internet dans la vie religieuse.

Des voix écartées

Ce qui semble avoir facilité le débat autour des travaux d’Aylal, c’est sa diffusion massive, en langue arabe, au pied des kiosques marocains et la rapide fuite d’exemplaires en PDF sur Internet.

Car Aylal n’est pas le premier à remettre en cause le sérieux de certains hadiths compris dans le Sahi de Boukhari. En effet, la célèbre intellectuelle marocaine Fatima Mernissi, décédée en 2015, avait remis en question le sérieux du hadith suivant : « Un peuple qui confie ses affaires (politiques) à une femme ne connaîtra jamais la prospérité ». Elle rappelait que le compagnon du prophète qui rapporte cette parole, déjà admonesté pour un faux témoignage, le fait dans le cadre d’un conflit politique impliquant une femme.

Ce même hadith a fait l’objet d’une analyse critique de la féministe islamique Asmaa Lamrabet, qui le confronte à d’autres sources scripturaires islamiques. Après des années d’activité à la Rabita Mohammadia des oulémas, un des bras de l’organisation de l’islam officiel, réputé pour une ouverture relative, Lamrabet en a finalement été écartée. Du fait de ses positions en faveur de l’égalité dans l’héritage, selon elle.

En avril 2018, Aylal est invité en Tunisie. Des milliers d’exemplaires de son livre, édités par une maison tunisienne, y ont été vendus en quelques mois. Lors de sa prise de parole à la Foire internationale du livre de Tunis, le Marocain est interrompu par le prédicateur et dirigeant du parti Tunisie Zitouna, Adel Almi. La conférence est interrompue plusieurs minutes après que le directeur de la Foire se soit égosillé implorant Almi de laisser Aylal développer son point de vue. « Mais c’est la Tunisie, aujourd’hui c’est une démocratie et un pays où on a un rapport plus apaisé avec le débat religieux. En Égypte, la censure serait bien plus directe encore qu’au Maroc », sourit Aylal.

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