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Nicolas Normand : « L’aide au développement est désordonnée, intrusive et délégitimante pour les États »

Nicolas Normand, le 21 décembre 2018. © Aïssatou Diallo

L’ancien diplomate français, qui a consacré l’essentiel de sa carrière à l’Afrique subsaharienne, a publié en novembre 2018 « Le Grand Livre de l’Afrique », dans lequel il dresse un panorama, à rebours des idées reçues, de l’actualité africaine. Aide internationale, groupes terroristes, causes du sous-développement du continent… Nicolas Normand tord le cou aux clichés sur l’Afrique subsaharienne.

Nicolas Normand a passé plusieurs décennies en Afrique subsaharienne. Conseiller à l’ambassade de France en Afrique du Sud (1994 à 1997), ambassadeur au Mali (2002-2006), au Congo (2006-2009), au Sénégal et en Gambie (2010-2013), il a également travaillé au Quai d’Orsay en tant que rédacteur pour la Corne de l’Afrique à la fin des années 1980.

Des expériences qui font de cet énarque un expert de thématiques aussi diverses que l’histoire, la culture, la politique, la sécurité, l’économie et le développement de cette partie de l’Afrique. Des notions que l’ancien diplomate questionne, sans complexe, dans Le Grand livre de l’Afrique.

Jeune Afrique : Avec ce livre, vous voulez tordre le cou à certains clichés sur l’Afrique subsaharienne. La communauté des diplomates et des expatriés installés sur le continent – dont vous êtes issu – ne contribue-t-elle pas, justement, à véhiculer ces idées reçues ?

Nicolas Normand : Je ne remarque pas spécialement des préjugés. Il me semble que les expatriés et la plupart des gens qui observent l’Afrique sont plutôt dans une situation de désarroi. C’est-à-dire qu’ils ne comprennent pas très bien ce qui se passe.  Il y a plutôt un manque de recul et de réflexion, et donc, de compréhension de ce qui se passe.

L’aide au développement n’est pas du sur-mesure, mais du prêt-à-porter

Vous affirmez que l’appui de la communauté internationale à travers notamment des opérations de maintien de la paix n’est pas la clé pour rendre l’Afrique plus stable et sûre. Pourquoi ?

Je suis très critique sur l’aide internationale sous tous ses volets. D’abord, le volet aide au développement, qui est le plus classique. Elle intervient sans qu’il y ait de réflexion au préalable sur les déficits de développement : quelles sont les causes ? Est-ce qu’elles sont politiques, structurelles, sociologiques, voire culturelles ? Les bailleurs arrivent avec leurs idées toutes faites.

S’ajoute à cela le fait que c’est une aide très standardisée. Ce n’est pas du sur-mesure, mais du prêt-à-porter. Ce qui fait qu’elle ne fonctionne pas très bien souvent. En plus, chaque bailleur de fonds arrive avec ses lubies, et souvent des lobbies. Au final, on n’écoute pas beaucoup le bénéficiaire africain.

L’aide au développement est à la fois désordonnée, intrusive, déresponsabilisante, voire démotivante et délégitimante. Des ONG ou des projets économiques prennent en charge les questions de développement, alors que cela devrait être la mission première d’un gouvernement, d’un État. Mais l’État est au final démotivé et délégitimé parce que les bailleurs de fonds se substituent à lui pour dire ce qu’il faut faire et pour le faire. Comment voulez-vous qu’un pays se développe s’il est ONGisé [sic] et complètement sous la tutelle de divers organismes internationaux ?


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Il faudrait donc plutôt renforcer l’État…

Il faut s’attaquer aux fragilités de l’État plutôt que de les renforcer. Or, beaucoup de problèmes de développement viennent de la fragilité des États. Il n’y a pas les institutions favorables au développement, ni les infrastructures adéquates et le service public ne fonctionne pas correctement. Il y a une insécurité liée au fait qu’il n’y a pas de police, de gendarmerie ou de justice. L’armée non plus n’est pas suffisamment forte pour résister à des groupes armés.

Cela peut conduire à des situations de crise majeure comme on l’a vu au Mali en 2012. Le Mali recevait quand même un milliard de dollars d’aide au développement chaque année et ça n’a abouti à pas grand chose. Cela aurait dû remettre en cause nos manières de procéder. Mais au contraire, on a organisé une conférence des bailleurs de fonds juste après la crise où l’on a répété les mêmes erreurs. On ne s’est pas dit que la priorité c’était d’aider l’armée, la gendarmerie, la justice et les services fiscaux. On ne s’est pas non plus dit que la priorité c’était de soutenir l’éducation. L’éducation est essentielle, pourtant l’aide internationale dans ce domaine est très faible. Je m’étonne que l’Union européenne, n’aide pas l’éducation en Afrique. Je m’étonne également que la France ne consacre que 2 % de son aide publique au développement à l’éducation.

L’une des erreurs de diagnostic aujourd’hui, c’est de dire qu’il faut retirer l’État et accorder davantage d’autonomie aux régions du Nord. Mais le problème initial vient pour l’essentiel d’un manque d’État. C’était déjà une conséquence de l’accord précédent de 1992 avec les Touaregs. L’armée s’était complètement retirée du Nord. Les fonctionnaires d’État qui restaient étaient peu nombreux et avaient peu de pouvoirs. Dans une certaine mesure et dans certaines zones, on avait un Far West sans shérif et on risque de recréer cette situation.

Vous écrivez que des réalités plus complexes se cachent derrière l’appellation « groupes jihadistes » ou « milices d’auto défense ». Que voulez-vous dire ?

Prenons le cas du Mali où l’on observe à la fois dans le Centre et dans le Nord la création de milices d’auto défense de Touaregs daoussaks et de Peuls toleebe.

Les Daousaks ont créés une milice qui s’appelle le MSA, qui est d’ailleurs une scission du MNLA. C’est une milice mono-ethnique qui regroupe une partie des Daoussaks. Il se trouve que ce groupe ethnique, de façon traditionnelle, indépendamment du conflit dans le nord Mali et des idéologies, est en rivalité avec les Toleebe pour les pâturages.

Les Daoussaks ont souvent désigné auprès de Barkhane leurs rivaux communautaires – les Peuls – comme étant des jihadistes. Or, beaucoup de ces Peuls n’étaient absolument pas jihadistes, mais certains ont fini par se rapprocher d’eux pour se défendre. Les jihadistes apparaissent comme les seuls qui avaient des armes et qui pouvaient les défendre contre les Daoussaks. Les relents de l’histoire contribuent également à l’amalgame. Il faut se souvenir que les Peuls ont été les premiers à introduire l’islam au Mali.

Dans le centre du Mali, la situation est similaire. Le conflit est assez aigu entre les pasteurs et les agriculteurs. Il se trouve que les agriculteurs sont des Bambaras ou des Dogons et les Peuls sont des pasteurs semi-nomades. Le jihadisme est venu envenimer ces tensions avec des amalgames. De même qu’en France il y a des gens qui disent que tous les musulmans sont des jihadistes, au Mali il y a des gens qui disent que tous les peuls sont des jihadistes. On rentre donc dans un cercle vicieux.

Quand on dit « groupe terroriste », on pense immédiatement à des jihadistes. Il existe pourtant des groupes terroristes d’inspiration chrétienne en Afrique centrale…

C’est un phénomène méconnu, surtout en France ou en Europe. Dans l’est de la RDC, les groupes congolais armés d’inspiration chrétienne se font appeler Maï-Maï. Il y a actuellement au moins deux groupes qui se font appeler Corps du Christ et Armée de Jésus. Mais je ne dis pas que ce sont des chrétiens selon l’évangile, de même que les jihadistes ne sont pas des musulmans au selon le Coran.

Le bilan des terroristes d’inspiration chrétienne ou biblique est beaucoup plus meurtrier que celui des groupes jihadistes. Le principal groupe meurtrier en Afrique depuis les années 1980 c’est la LRA (Lord Resistance Army) qui est née en Ouganda mais qui s’est développée dans les pays voisins, notamment en Centrafrique. Sur une vingtaine d’années, ils ont causé 100 000 morts, fait plus de 60 000 enlèvements et enrôlé des enfants soldats.

Les conflits que connaît l’Afrique aujourd’hui sont majoritairement de basse intensité, asymétriques, avec des petits groupes

Les jihadistes ont un bilan actuel inférieur à 30 000 morts depuis qu’ils existent en Afrique, c’est-à-dire depuis les années 2000. Le mouvement le plus meurtrier est Boko Haram, qui a tué environ 20 000 personnes, suivi par les Shebabs, avec un peu plus de 5 000 victimes.

Dans l’imaginaire occidental, l’Afrique est un continent toujours en guerre. Vous notez pourtant que c’est de moins en moins le cas. Sur quoi vous basez-vous ?

Les gens ont une pensée décalée par rapport à l’histoire. C’était vrai jusqu’au début des années 1980. L’Afrique subsaharienne était la région du monde où il y avait le plus de conflits et des guerres assez graves. La deuxième guerre du Congo a fait plusieurs millions de morts. Et l’un des derniers conflits inter-États, entre l’Éthiopie et l’Érythrée, a fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

Mais aujourd’hui, tous les conflits africains réunis ne dépassent pas quelques milliers de morts par an. Vous me direz que c’est beaucoup, mais cela reste peu par rapport aux homicides ordinaires. Rien qu’en Afrique du Sud, ceux-ci représentent près de 20 000 morts par an.
Les guerres civiles n’ont pas totalement disparu en Afrique, mais elles ont beaucoup diminué, malgré un petit rebond depuis 2013, à cause des conflits en Centrafrique et au Soudan du Sud.

Contrairement à la situation du Moyen-Orient, qui connaît depuis 2011, des guerres extrêmement meurtrières un peu partout (Syrie, Irak, Yémen et Afghanistan), les conflits que connaît l’Afrique aujourd’hui sont majoritairement de basse intensité, asymétriques, avec des petits groupes.

Pourquoi jugez vous que ne considérer les maux de l’Afrique que sous le prisme des conséquences de phénomènes tels que l’esclavage, la colonisation ou la mondialisation relève d’une victimisation injuste et contre-productive ?

Les raisons de la pauvreté sont complexes. L’esclavage et la colonisation ont un rôle certain. L’histoire est une fatalité beaucoup plus forte en Afrique que dans beaucoup d’autres régions du monde. De la même façon, la géographie est aussi un handicap dans certaines régions. Je ne suis pas de ceux qui nient cette fatalité. Mais il ne faut pas non plus dire que c’est seulement des raisons extérieures ou imposées à l’Afrique qui sont la cause de son déficit de développement. Par exemple la démographie africaine est l’une des causes de la pauvreté. Le déficit d’éducation est également important.

J’insiste aussi sur les causes institutionnelles. Les États post-coloniaux ont une histoire courte. Plusieurs datent des années 1960. Or, pour qu’une zone se développe, il faut des institutions qui créent la confiance et qui établissent petit à petit un État de droit et des relations impersonnelles, prévisibles. C’est très difficile de faire cela en quelques décennies. En soixante-quinze ans, on ne peut pas faire le même parcours que les pays européens ou d’autres qui ont une histoire beaucoup plus ancienne. Je n’aime pas beaucoup employer les notions de corruption ou de mauvaise gouvernance mais plutôt d’institutions qui n’ont pas achevé leur évolution faute de temps.

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