Politique

Pourquoi la Tunisie est l’un des principaux pourvoyeurs mondiaux de jihadistes

Des jihadistes de l'État islamique à Raqqa, en Syrie, en 2014. © AP/SIPA

Le succès des campagnes de recrutement jihadiste en Tunisie, premier pourvoyeur de terroristes dans le monde en 2015, a suscité de nombreux questionnements. Dans une récente étude, le spécialiste Aaron Zelin analyse les raisons de ce phénomène. Décryptage.

« Les Tunisiens représentent une source disproportionnée de recrues pour les réseaux de jihadistes étrangers. Leur omniprésence est toutefois déroutante. Pourquoi sont-ils si nombreux ? » C’est à cette question que tente de répondre le chercheur Aaron Y. Zelin, du think tank américain « Washington Institute for Near East Policy », dans une étude parue en décembre 2018 sur les combattants tunisiens en Irak et en Syrie. Selon l’auteur, 2 900 Tunisiens – 6 000 selon d’autres sources – sont arrivés dans la zone irako-syrienne depuis le début du conflit, sur un total de 30 000 tentatives.

Outre les raisons de départ avancées dans l’étude, l’ex-ambassadeur américain à Tunis Jacob Wallas a pointé, lors d’une conférence de présentation organisée par le centre de recherche, la responsabilité de la Troïka, alliance gouvernementale au pouvoir de 2011 à 2013. « Je tiens à souligner la tolérance initiale des activités jihadistes par le gouvernement de l’époque. Le parti Ennahdha avait défendu le dialogue avec les jihadistes, non pas par comptabilité idéologique, mais pour ne pas les exclure. Cette stratégie s’est avérée être une terrible erreur, qu’Ennahdha ne réalisera que plus tard », a dénoncé l’ancien diplomate.

Quand Ansar al-Charia avait pignon sur rue

Selon l’étude, Ansar al-Charia a joué les relais dans le recrutement des Tunisiens en partance pour la Syrie. Ce groupe islamiste salafiste a été fondé en avril 2011 par Abou Iyadh, un terroriste emprisonné sous le régime de Zine el-Abidine Ben Ali, puis libéré en 2011 dans le cadre d’une amnistie générale de tous les prisonniers politiques. Ansar al-Charia était notamment connu pour ses opérations musclées, telle l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis en septembre 2012. L’organisation a également été tenue pour principale responsable des assassinats des opposants de gauche Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, perpétrés en 2013.

Cette vague de libération post-révolutionnaire a concerné de nombreux individus au passé extrémiste, voire terroriste. Résultat : les rangs d’Ansar al-Charia ont très vite grossis. « Des groupes jihadistes ont été autorisées à se former et à s’organiser. Les combattants n’étaient pas inquiétés lors de leur départ pour la Syrie, car on considérait à l’époque qu’ils allaient participer à une révolte populaire contre Bachar al-Assad », analyse Jacob Wallas.

Un ex-jihadiste a confié être parti en Syrie avec l’idée qu’il pourrait rentrer en Tunisie sans encourir de conséquences légales

Jusqu’au 27 août 2013, date de son classement comme « organisation terroriste » par l’État tunisien, Ansar al-Charia a multiplié en toute légalité les apparitions médiatiques. Elle disposait notamment d’une agence de presse – « al-Qayrawan Media Foundation » – , d’un blog, d’une page Facebook et d’un magazine. Des vidéos et des photos des combats en Syrie, ou encore des messages de glorification des « martyrs », étaient largement diffusés sur leurs réseaux. Des responsables du pôle média d’Ansar al-Charia ont ensuite proposé les même services en intégrant Daech.

Le laxisme des autorités était tel qu’un ex-jihadiste a confié au journaliste Jenan Moussa, du quotidien arabophone Akhabar el An, qu’il était parti en Syrie avec l’idée qu’il pourrait rentrer en Tunisie sans encourir de conséquences légales, révèle le rapport.

Les mêmes voies depuis 2003

Il existe en Tunisie des liens profonds entre les anciennes générations de jihadistes, qui ont notamment participé en 2003 à la deuxième guerre d’Irak, et les nouvelles qui se sont engagées auprès de l’État islamique en Syrie, affirme l’auteur. En effet, l’étude rapporte que l’armée américaine a découvert, dès juin 2005, que les Tunisiens figuraient parmi les dix premières nationalités de combattants étrangers en Irak.

Hassan Ben Brik, l’un des leaders d’Ansar al-Charia, a par exemple été l’un des premiers à rejoindre Jama’at al-Tawhid wal-Jihad en Irak, en 2003. Si l’homme a été arrêté en Syrie puis extradé en Tunisie, il a eu une influence notable dans la formation des nouvelles générations jihadistes à sa sortie de prison en 2011. « Les Tunisiens qui ont souvent joué le rôle de recruteurs et de facilitateurs, de kamikazes ou même de leaders dans la guerre de 2003, ont pu facilement réactiver les réseaux de Ben Brik pour les départs en Syrie », explique Aaron Y. Zelin.


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En octobre 2007, l’armée américaine avait réussi à récupérer des documents, appelés « Sinjar Records », contenant des informations biographiques sur plus de 595 combattants étrangers arrivés entre août 2006 et août 2007 en Irak. Ces documents prouvent qu’entre 2002 et 2010, la voie Turquie-Syrie-Irak était l’une des plus empruntée pour faire transiter les terroristes tunisiens. Cette route, déjà connue, a pu être utilisée à nouveau pour faciliter les départs en Syrie, en éliminant les risques de traversée vers l’Irak.

Le cas d’Abu Umar al-Tunsi, cité dans l’étude, est également symptomatique de cette continuité. Son nom est apparu de nombreuses fois dans les « Sinjar Records », en tant que passeur entre la Syrie et l’Irak. Ce jihadiste a continué à opérer ce même rôle de passeur en 2013 pour l’État islamique.

Motivations multiples, toutes les régions concernées

L’analyse des profils des Tunisiens partis en Syrie ne permet pas d’établir un portrait type. Aucune zone géographique particulière n’apparaît comme une source exceptionnelle de recrues, puisque les régions reculées et les grandes villes sont toutes pourvoyeuses de terroristes. L’attrait pour ces mouvements, comme le montre le rapport, est donc un phénomène national.

Source « Les combattants étrangers tunisiens en Irak et en Syrie » Aaron Y.Zelin © Origine des combattants tunisiens, selon des données compilées par l’organisation État islamique

Certains sont partis dans un désir de vengeance pour le peuple syrien. D’autres ont vu dans le califat une opposition à l’idéologie « colonialiste ». L’État islamique propose selon eux la destruction des frontières imposées entre la Syrie et l’Irak par l’accord Sykes-Picot, qui a partagé en 1916 le Moyen-Orient entre la Grande-Bretagne et la France.

D’autres encore ont été influencés par les discours de ceux qui sont déjà partis et qui affirment avoir un meilleur quotidien que celui qu’ils avaient en Tunisie. Des jihadistes ont également avancés des motivations financières. Plus tard, le califat, construit autour de l’idée d’une société utopique, a aussi attiré les désireux d’une vie pieuse et pure, loin du « vide religieux » imposé par le régime de Ben Ali.

Le prosélytisme d’Ennahdha pointé du doigt

La prise de sanctions très tardive des autorités tunisiennes est soulignée dans le rapport. Ce manque de réactivité a laissé le temps aux jihadistes de prospérer et d’organiser les réseaux de recrutement. Les départs n’ont effectivement été enrayés qu’à partir de 2014. « C’est lorsque Ansar al-Charia est devenue une menace pour le pouvoir de l’État que le gouvernement a réagi », a développé Aaron Y. Zelin lors de la conférence de présentation.

Ce qu’oublie de mentionner le rapport, c’est l’incitation de membres d’Ennahdha eux-mêmes au départ en Syrie

« Ce qu’oublie de mentionner le rapport, c’est l’incitation de membres d’Ennahdha eux-mêmes au départ en Syrie », nuance pour Jeune Afrique Mohamed Ikbel Ben Rejeb, membre de l’Association de sauvetage des Tunisiens bloqués à l’étranger, spécialisée dans le suivi du retour des combattants tunisiens et de la prévention contre l’idéologie jihadiste.

En effet, Habib Ellouze, membre nahdhaoui de l’Assemblée constituante entre 2011 et 2017, avait déclaré en 2013 lors d’une interview que s’il était encore jeune, il n’hésiterait pas à partir faire le jihad en Syrie contre le pouvoir de Bachar al-Assad. En août 2011, Nourreddine El Khadmi, devenu par la suite ministre des Affaires religieuses, avait incité lors d’un prêche les Tunisiens à partir au « jihad » afin de soutenir « leurs frères syriens ».

Une commission au point mort et pas de programme de réinsertion

Une commission parlementaire avait été créée fin janvier 2017 pour lever le voile sur le recrutement des Tunisiens par les filières jihadistes. Son objectif : déterminer « l’implication de parties intérieures et extérieures dans l’embrigadement et l’envoi de citoyens tunisiens ». Seulement, depuis sa création, l’enquête est au point mort, certains dénonçant des ingérences politiques. « Ils ne nous ont jamais invités. La commission n’a pu donner aucun résultat, aucune statistique », critique Mohamed Ikbel Ben Rejeb. « Nous appelons les membres de cette instance à rencontrer les familles des jihadistes. Ces personnes disposent de preuves contre les responsables du recrutement en Tunisie. Il est absurde que cela n’ait toujours pas été fait », poursuit-il.

Fatma Mseddi, membre de la commission, a réagi le 20 décembre dernier, sur sa page Facebook, aux propos de l’ex-ambassadeur américain. Elle y dénonce le mutisme des autorités face à ses déclarations et aux accusations précises contre le gouvernement de la Troïka. La députée de Nidaa Tounes y signale aussi les obstacles rencontrés par la commission dans son travail d’enquête depuis la rentrée parlementaire.

Au-delà de l’établissement de la vérité sur les réseaux de recrutement, l’association de sauvetage des Tunisiens bloqués à l’étranger appelle à des campagnes de prévention effective. En effet, si de nombreux progrès ont été réalisés depuis les attentats de 2015 pour contrer le terrorisme, ils ont concerné principalement la sécurité.

Selon l’organisation, le volet préventif a largement été délaissé, et aucune campagne de dé-radicalisation n’a été lancée. « Nous sommes seuls sur ce terrain-là », alarme Mohamed Ikbel Ben Rejeb. « Pire encore, certains jihadistes revenus en Tunisie et emprisonnés depuis vont être libérés dans les prochains mois, et aucun programme de réinsertion n’est prévu pour le moment. Cela risque d’avoir des conséquences graves », prévient-il.

L’Instance nationale de lutte contre le terrorisme, créée en 2016, avait annoncé un plan stratégique contenant tous les aspects allant de la prévention à la dé-radicalisation. Cependant, aucune information n’est disponible sur l’avancement de ces projets. Contactés, les organismes en charge de ces questions n’ont pas donné suite à nos sollicitations. L’Instance a toutefois annoncé avoir gelé le 24 décembre dernier les avoirs et ressources économiques en Tunisie appartenant à l’organisation terroriste Jond Al Khilafa, ainsi que ceux de 40 autres personnes faisant l’objet de soupçons de terrorisme et ce, pendant une période estimée à 6 mois, renouvelable.

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