Politique

M6 cinq ans après

D’un roi à l’autre, tout demeure, rien n’est pareil. Le successeur de Hassan II entend marquer sa différence, et les Marocains, qui n’ont jamais été aussi libres, se résignent de moins en moins. Le terrorisme semble mäîtrisé, mais l’islamisme a le vent en poupe. Et le pays attend toujours un grand dessein…

Cinq ans déjà. Mohammed VI est roi du Maroc depuis cinq ans. Au regard du temps dynastique, ce n’est rien. À l’aune de l’actualité trépidante, c’est beaucoup. Un lustre. Surtout pour ceux qui, dans certaines rédactions à Paris ou à Madrid, s’étaient persuadés que les jours du nouveau règne étaient comptés.

Au Maroc, la magie monarchique a fonctionné à merveille. Le roi est mort, vive le roi ! D’emblée, celui que les jeunes Marocains ont surnommé M6 pour mieux l’adopter occupe la place vacante. Hassan II s’est éteint dans l’après-midi du 23 juillet 1999 et, le soir même, la cérémonie d’allégeance dépoussiérée est menée tambour battant. D’un roi à l’autre, l’adhésion populaire s’est reportée sans fausse note. Tout au plus peut-on relever des nuances dans l’alchimie des sentiments. À l’égard de Hassan II, une certaine vénération craintive l’emportait, laquelle s’accommode, s’agissant de M6, d’une bonne dose d’affection et de tendresse. À telle enseigne ces photos du nouveau roi au look branché, peu conforme aux canons de la majesté royale mais qui ne choque personne.

Aujourd’hui, cinq ans après, les deux images du roi, celle que se sont donnée les Marocains comme celle qui s’est forgée à l’extérieur, se recoupent. Principe de réalité oblige, le nouveau roi n’est plus nouveau. Il est le roi, voilà tout. On a même l’impression, privilège incomparable de la monarchie, que le 23e monarque de la dynastie alaouite règne depuis toujours.

Mais avant de se fixer, cette image aujourd’hui dominante sinon unique a passablement hésité, vacillé, tremblé. On a eu affaire à des instantanés successifs, au gré des initiatives royales. Ce fut tour à tour « le roi des pauvres », le « roi des femmes », « le roi du foot »… Désormais, c’est seulement, sobrement, le roi du Maroc. Les photographies fantaisistes, probablement épuisées, ont disparu des médinas de Fès et de Marrakech. Et seule l’effigie de Mohammed VI trône dans les bâtiments publics.

Cinq ans de règne, c’est peu, c’est beaucoup… En tout cas, assez pour esquisser un premier bilan et aborder les questions d’usage. Et d’abord celle-ci : que reste-t-il de Hassan II ?

À cette question, un ami a répondu par une boutade : la Grande Mosquée Hassan-II et Driss Basri ! Le monument élevé sur les flots de l’Atlantique et qui a coûté au bas mot 7 milliards de dirhams (11 DH = 1 euro) pose aujourd’hui de sérieux problèmes de maintenance. Excentré, il est moins fréquenté que prévu et tarde à recevoir un environnement architectural assorti à ses majestueuses splendeurs. Le temps a été moins clément encore pour Driss Basri. Celui qui a régenté le ministère de l’Intérieur pendant près de deux décennies et fut surtout le grand vizir à tout faire de Hassan II se morfond à Paris depuis que certains de ses proches ont maille à partir avec la justice et s’essaie avec une maladresse pathétique à la siba (« rébellion ») en prenant garde de ne pas rompre avec son Makhzen d’origine.

Faut-il citer, au chapitre des reliquats du régime hassanien, les scandales financiers dont les procès émaillent la chronique judiciaire et qui concernent diverses institutions (Crédit agricole, CIH, BNDE, ONP, CNSS, etc.) ? Assurément oui, dans la mesure où les pratiques sanctionnées participaient d’un système précis dans lequel le roi, décrétant que l’économie devait servir la politique, s’octroyait la libre disposition du patrimoine public. Ce système a-t-il vraiment disparu ? Il est sérieusement remis en question, comme l’attestent les procès. De plus, il semble antinomique avec la philosophie du nouveau régime.

Sous la même rubrique « passif de Hassan II », les droits de l’homme trouvent naturellement leur place. Ici le changement est spectaculaire. Jamais les Marocains n’ont été aussi libres. Initiative plus méritoire encore : la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans les violations des droits de l’homme depuis l’indépendance et l’indemnisation des victimes.

Mais l’oeuvre de Hassan II ne se réduit pas à ces aspects sombres. À son actif, l’édification d’un État moderne. Ce n’est pas rien si l’on sait que l’ancien Empire chérifien s’était épuisé pendant des siècles dans des luttes incessantes entre Makhzen et siba, pouvoir central et dissidence. L’administration territoriale (qui s’exerce sur l’ensemble du territoire national) est une idée neuve au Maroc : elle date du Protectorat et de Hassan II. Il a fallu attendre la Marche verte (novembre 1975) pour qu’un ordre émanant du roi, en l’espèce la mobilisation de quelque 300 000 « marcheurs », prenne immédiatement effet aux quatre coins du royaume.

L’État moderne aura été cruellement mis à l’épreuve le 16 mai 2003. L’irruption d’opérations kamikazes concomitantes en plein coeur de Casablanca provoquant 45 morts a pris tout le monde au dépourvu. On croyait que le Maroc était immunisé contre le péril terroriste. Que la vigilance des services spécialisés ait été trompée pose problème. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? D’abord quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Le nombre des personnes interpellées depuis les attentats dépasse 5 700. Au dernier décompte, 1 308 d’entre elles ont été inculpées. L’étendue du mal est patente. Autant que la célérité avec laquelle il a été traité. On a même le sentiment que les policiers savaient beaucoup de choses et qu’ils n’avaient pas les mains libres. Ils se sont rattrapés après le 16 mai. Un second constat s’impose ensuite. Hormis l’assassinat de deux juifs à Casablanca et à Meknès (11 et 13 septembre), on ne déplore aucun attentat d’envergure. Le général Hmidou Laanigri, le patron de la sécurité, s’il n’exclut pas des coups isolés, estime que « le danger terroriste est écarté ».

La connaissance exacte du terrorisme djihadiste, ici, permet de mieux saisir ses périls et ses limites. Trois facteurs distincts en font la spécificité. À la base, des déshérités issus des bidonvilles et voués à la délinquance. Au sommet, des islamistes marocains appartenant à el-Qaïda, anciens d’Afghanistan, la plupart dûment répertoriés. Ils interviennent comme agents recruteurs, organisateurs, spécialistes en explosifs. Entre la piétaille locale et les officiers internationalistes, les prêcheurs manipulateurs qui préparent les futures recrues. C’est la tolérance à l’égard de ces charlatans stipendiés par des réseaux saoudiens et disséminés dans la mouvance islamiste légaliste qui a permis le développement du djihadisme terroriste. Le roi parlera de « laxisme ». Depuis, les appareils de sécurité ont pu faire leur travail. Et s’ils ont très rapidement obtenu des résultats probants, c’est parce que les cellules démantelées ou potentielles souffrent de certains handicaps sérieux qui réduisent substantiellement leur marge de nuisance. Elles manquent d’armes, d’argent, et leur savoir-faire en matière d’explosifs reste rudimentaire. Handicap suprême : l’absence d’implantation populaire. Cette donnée essentielle, éclatante au lendemain du 16 mai, ne s’est jamais démentie. Partout, spontanément la population a prêté main forte aux raids de la sécurité. « Le peuple est sain », martèle un haut responsable en expliquant qu’il n’est pas infesté, dans ses profondeurs, par l’idéologie djihadiste et fait la part entre la solidarité naturelle avec les Palestiniens ou les Irakiens et les visées d’un Ben Laden.

Ce bilan de santé plutôt rassurant, faut-il le mettre, au même titre que l’État moderne, au crédit de Hassan II ? Ce qui est sûr, c’est que cet esprit public, fait d’un attachement naturel, serein aux vertus essentielles, n’est pas tombé du ciel. Il n’est pas étranger au pluralisme ancré désormais dans les moeurs politiques. À l’égard de ce pluralisme, Hassan II avait une attitude complexe : il l’a utilisé, détourné, perverti et finalement il l’a intégré en l’institutionnalisant. La bonne santé politique des Marocains est également le fruit d’une authentique culture musulmane. Et là, le mérite de Hassan II est sans partage. Lui et lui seul avait cette attention profonde, constante, résolue aux choses de la religion. Se proclamant « fondamentaliste », il entendait ne pas abandonner l’islam aux islamistes. En revanche, on peut lui faire grief d’avoir sous-estimé les méfaits de l’islam saoudien et d’avoir laissé la bride sur le cou à un Abdelkebir Alaoui Medeghri, le Basri de la religion.

Enfin, il est difficile d’ignorer que si le royaume est aujourd’hui réconcilié avec lui-même, et qu’il s’est enfin débarrassé des querelles stériles entre la monarchie et le « Mouvement national », il le doit à la politique d’alternance menée à bien par Hassan II. En appelant son plus constant adversaire, le socialiste Abderrahmane Youssoufi, à la tête du gouvernement, il avait à coeur de léguer à son fils un royaume apaisé, pacifié, mieux armé pour faire face aux périls connus ou imprévisibles.

Mais Hassan II a disparu depuis cinq ans. Mohammed VI a eu tout le temps de s’installer, de prendre ses marques, de dresser l’état des lieux et de se faire une idée de ce qu’il convient de préserver et de ce qu’il devrait sans tarder réformer. Bien entendu, la bonne question est : qu’est-ce qui a changé sous M6 ? Mohamed Tozy tranche sans hésiter : « C’est le Maroc, ce sont les Marocains ! » Entre deux enquêtes dans le Rif ou le Haut-Atlas, le politologue baroudeur, auteur d’un livre de référence (Monarchie et islam politique au Maroc, éditions Presses de Sciences-Po), explique qu’on assiste à une intensification des frustrations provoquée très classiquement par la satisfaction croissante des besoins primaires (eau, électricité, routes…).
L’attitude des Marocains à l’égard de l’État a, du coup, sensiblement changé. Difficile de dire que l’État-ghoul (« ogre ») qui fait peur ou l’État-providence qui procure des bienfaits ont totalement disparu des mentalités, mais on constate que les gens attendent aussi de l’État autre chose. Pour eux, l’État a des obligations qui concernent la sécurité, l’hygiène, les infrastructures primaires… et il est tenu de les remplir. Le mektoub, c’est-à-dire la résignation fataliste devant le destin, recule. Un accident de car en France ramenant au pays des Marocains résidant à l’étranger (MRE) ? Le roi envoie un don pour aider les victimes. Mais ça ne suffit pas. Pourquoi l’accident ? Qui en est responsable ? Même réaction après le séisme d’Al-Hoceima en février. On réclame, on proteste, on exige des comptes… Toutes choses qui sont banales et légitimes ailleurs mais qui, ici, sont inédites et, pour tout dire, révolutionnaires.

Phénomène tout aussi surprenant à propos de la religion. Lors du Festival d’Essaouira, Gnaouas, musiques du monde, qui en est à sa septième édition et qui a drainé quelque 300 000 jeunes, un leader islamiste a jeté l’anathème sur les festivals, « lieux de drogue, de débauche et d’homosexualité ». Il est relayé par un certain Redouane Benchekroun au cours du prêche du vendredi, diffusé en direct à la télévision publique. Mais ça ne passe pas, ça ne passe plus : indignation et colère qui se manifestent d’abord parmi les fidèles. On accepte que les islamistes condamnent les festivals, ils vendent leur camelote. On comprend qu’un alem rivalise avec eux sur leur terrain. Mais que la télévision diffuse et amplifie ce discours pour le moins contestable devient intolérable. Où est Ahmed Taoufik appelé justement aux Affaires religieuses pour empêcher ces dérives ? Où est sa réforme censée éloigner les oulémas des manipulations islamistes ?

Le changement, bien évidemment, n’épargne pas la monarchie. Une donnée d’évidence qui n’est pas seulement l’expression d’une lapalissade : Mohammed VI n’est pas Hassan II. Ce n’est pas affaire de style comme aimait à le répéter le roi défunt : moi c’est moi, lui c’est lui. Recevant Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, au lendemain de son intronisation, M6 lui dit en substance : « Je sais que pendant que je vous parle, vous n’allez pas manquer de regarder le portrait de mon père accroché au-dessus de ma tête, et vous n’éviterez pas de faire des comparaisons entre lui et moi. J’ai dit la même chose hier à Madeleine Albright qui était assise à votre place. Eh bien, les uns et les autres, vous devrez vous y faire : je ne suis pas Hassan II. »
À première vue, de tels propos semblent affectés d’un coefficient de modestie, voire d’humilité. Ce n’est pas si sûr. M6 entend marquer sa différence. On pourrait même déceler chez le fils une franche opposition post mortem à l’égard du père qui n’est pas dépourvue d’agressivité.

Pour commencer, la conception que se fait M6 de son rôle de roi est totalement différente. La distinction établie voilà deux ans par Tozy est très significative. Pour Hassan II, la monarchie se confondait avec le Maroc et le roi avec le royaume. Il était le roi partout et toujours. M6, qui revendique le droit à une sphère privée, n’est roi qu’aux heures ouvrables. Au volant de sa voiture, il s’arrête au feu rouge et n’apprécie pas qu’on arrête pour lui la circulation. L’été, un jour de fête religieuse, il s’acquitte à la mosquée de ses obligations d’Amir Al-Mouminine (Commandeur des croyants) et, à peine la cérémonie terminée, chacun peut le voir traverser la plage pour se livrer à son sport favori : le jet-ski.

De Hassan II à M6, la différence majeure est d’ordre politique. De par son époque, son expérience, ses convictions, Hassan II n’avait qu’une foi limitée en la démocratie et pouvait se réclamer plus valablement du despotisme éclairé. M6, assure-t-on, est vraiment démocrate. Sa sensibilité à fleur de peau, ses sentiments le poussent dans cette direction. Tous les témoignages concordent, la souffrance humaine, la misère, l’infirmité l’affectent sincèrement. Le Mal le dérange, et il ne veut que le Bien. Davantage que les considérations abstraites, les bons sentiments résument sa philosophie politique. Naïveté ? C’est plus compliqué, ne serait-ce que parce que ces dispositions de caractère se doublent d’un sens aigu du pouvoir. Interrogé par un ami sur la personnalité de M6 dont il était le Premier ministre après avoir été celui de son père, Youssoufi a lâché laconiquement : « C’est un Alaoui. » Traduction : les sultans et rois de la dynastie qui règne au Maroc depuis le XVIIe siècle sont variés et divers, reflétant les vertus et travers de la nature humaine, mais ils ont en commun une conscience impérieuse et jalouse de leur pouvoir. Mohammed VI ne fait pas exception.

Une touche supplémentaire à ce profil : M6 est un homme pressé. Installé confortablement dans le temps dynastique qui côtoie l’éternité, Hassan II prenait son temps – et celui des autres, cultivant cette insupportable manie de faire attendre et d’être toujours en retard. Avant chaque grande décision, il s’interrogeait sur ce qu’avaient fait ses ancêtres et ce qu’il en resterait pour ses descendants. M6 appartient à une autre génération, la génération de la télévision et de l’Homo zapiens, avec un « z » comme zapping. Il expédie les discours, il ne consacre aux cérémonies, au demeurant raccourcies, que le temps nécessaire. Les chantiers, les réformes qu’il lance, il s’impatiente, il enrage de ne pas les voir aboutir et tance publiquement le gouvernement dans son ensemble ou les ministres en charge, quand il ne refuse pas de les voir.

D’une manière générale, on a l’impression que M6 a un problème avec l’autorité qui lui inspire un sentiment voisin du rejet. Dès les débuts du règne, il a solennellement annoncé l’instauration d’un « nouveau concept de l’autorité », censé mettre l’administration au service des citoyens. Depuis, de ses interventions et réprimandes, de ses accès d’impatience et coups de colère se dégage un semblant de doctrine en forme de dichotomie : le pouvoir, c’est moi ; l’autorité, c’est les autres. Les autres ? L’État, le gouvernement, l’administration, la diplomatie, le Parlement, les partis… Tout se passe comme si le roi troque ses prérogatives très étendues contre un rôle, après tout moins contraignant, d’opposant.

Qu’en est-il de la cour ? Elle reste ce qu’elle est partout et toujours : le lieu privilégié des rivalités, intrigues, conspirations, flatteries, hypocrisies, paranoïa, et j’en passe. Continuité intrinsèque, donc, mais aussi changement qui se résume en un terme baudelairien : spleen. Aucun doute, les conseillers de M6 vivent « sous un ciel bas et lourd » et craignent qu’il ne leur tombe sur la tête en essuyant les colères du roi, fruits foisonnants de ses impatiences.
La condition de courtisan devient alors délicate, pathétique. Un courtisan anticipe la volonté du prince. Avec M6, qui sépare pouvoir et autorité, qui est roi de plein exercice et opposant à la première occasion, toute anticipation se révèle hasardeuse, et une fois sur deux périlleuse. Au temps de Hassan II, ses collaborateurs étaient sollicités, titillés, surveillés, utilisés les uns contre les autres, mais ils étaient pris en charge, protégés. Avec M6, ils semblent livrés à eux-mêmes. D’où les déballages sur la place publique. Les journaux regorgent en effet d’articles sur la cour, sur la bonne étoile (provisoire) des uns, les déboires inévitables des autres, sur la déprime de tous. Le vrai et le faux s’y mêlent inextricablement, et si les intéressés ne les inspirent pas directement, ils n’y sont pas totalement étrangers.

Des noms ? D’abord une femme. Zoulikha Nasri, longtemps favorite. En charge des questions sociales, elle dirige la Fondation Mohammed-V et s’occupe de l’accueil des MRE. Elle a été en première ligne pour gérer les secours après le séisme d’Al-Hoceima.

D’un autre calibre, Abdelaziz Meziane Belfqih, la soixantaine, ingénieur des Ponts et Chaussées, remarqué par Hassan II dont il fut ministre, et qui lui a confié l’animation de la Commission de réforme de l’enseignement. Bûcheur, compétent, respecté par tous, il a l’étoffe d’un Premier ministre. Autre ancien collaborateur de Hassan II : Mohamed Kabbaj, ex-Ponts lui aussi, très attaché à sa ville de Fès dont il dirige le Festival des musiques sacrées, il fut ministre des Finances au temps du Plan d’ajustement structurel (PAS).

Mohammed Moatassim est un ancien professeur de droit. La prudence même, il préfère se cantonner à la fonction de préposé à l’écriture, des discours comme des projets de loi, mais n’a pas été épargné par la rumeur de disgrâce.

Comment ne pas parler d’André Azoulay ? Peut-être parce qu’il est le plus « visible », il incarne le mieux le malaise de la cour, qui chez lui devient déréliction. Il souhaite s’occuper à nouveau de communication, il anime le Festival d’Essaouira, sa ville natale, et a été écarté du Festival de cinéma de Marrakech.

Un mot de Driss Jettou, le Premier ministre. Homme sans parti, il a été appelé par le roi au lendemain des législatives de septembre 2002 pour succéder à Youssoufi et diriger un gouvernement de coalition comptant pas moins de sept partis. Alors que les relations semblaient bloquées entre le roi et Youssoufi, elles devaient devenir plus « fluides » avec Jettou. Argument décisif d’un initié : « Lui, au moins, le roi peut l’engueuler ! » La fluidité en question a fait long feu et, régulièrement, on fait état de blocages à la tête de l’exécutif. Parmi les ministres, on entend un son de cloche plus nuancé : « Jettou travaille dans son coin, il n’a jamais baissé les bras et s’attaque méthodiquement aux problèmes de l’économie laissés en souffrance : chômage, mise à niveau, formation professionnelle, logement… » Il vient avec l’assentiment du roi de remanier son gouvernement afin d’en couper quelques branches mortes et d’en resserrer les effectifs. Devant un dirigeant de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), il a tenu ces propos : « Moi, je ne fais pas de politique, mais je ferai tout pour que l’économie soit en meilleur état pour affronter les législatives de 2007, faites votre travail pour ne pas les perdre. »

Jettou, quoi qu’il dise, fait de la politique, et de la bonne : il a raison de se préoccuper de 2007, le deal qu’il propose à la gauche est honnête, mais on voit mal, aujourd’hui, comment ladite gauche pourrait le respecter et emporter le scrutin. Sauf bouleversement imprévisible, c’est le Parti de la justice et du développement (PJD) qui est favori. On sait qu’aux dernières législatives il avait talonné (38 sièges) l’USFP (45) et l’Istiqlal (43). Au lendemain du 16 mai, il avait traversé une mauvaise passe, accusé de favoriser indirectement les entreprises terroristes. Il a multiplié, depuis, les gages de loyalisme et retrouvé sa place sur la scène politique. La victoire annoncée des islamistes paraît de plus en plus inévitable à cause de l’effondrement lent et continu de l’Istiqlal et de l’USFP. Le parti fondé par Allal el-Fassi voilà soixante ans n’est plus que l’ombre de lui-même. Il affiche une cohésion cimentée par le temps, mais il manque désespérément de sang neuf. Lors de la formation du gouvernement Jettou, on a assisté à un jeu de passe-passe qui en dit long sur l’état du parti : sur les six ministres dévolus à l’Istiqlal, le Palais en a directement choisi, pour ne pas dire imposé, au moins trois. Un bon choix du reste : ils sont jeunes, compétents, sérieux, mais leur relation au parti qu’ils sont censés représenter se limite à leur filiation (ils sont les fils de vétérans de l’Istiqlal) ! Ce recrutement saugrenu servira-t-il en retour au parti ? Les ministres concernés font assurément un excellent travail dans leurs départements respectifs, mais rien n’indique qu’ils se mêlent de la vie de l’Istiqlal, qui poursuit sa lente agonie.

La situation n’est pas meilleure du côté de l’USFP. La retraite de la vie politique en octobre 2003 d’Abderrahmane Youssoufi, dont la stature forçait le respect, a laissé le parti à découvert, livré aux sourdes querelles entre baronnies et chapelles. Les meilleurs s’en éloignent. Aucun débat sur les problèmes du pays ou du monde. Seul « changement » : Mohamed Elyazghi, dont les ambitions ont été longtemps contrariées, est désormais premier secrétaire.

En vérité, sans qu’on n’y prenne garde, l’USFP et l’Istiqlal sombrent dans un coma prolongé. Leur maintien en vie procède d’un malentendu. Le Palais traite avec eux parce qu’il continue à leur prêter quelque influence, et eux, ils tirent précisément un semblant d’influence de leurs relations avec le Palais. Avec le temps, ce jeu de dupes, cette tromperie réciproque risquent d’apparaître au grand jour. Les élections étant désormais transparentes au Maroc, elles constitueront par la force des choses une épreuve de vérité pour tous, à commencer par les grandes formations dont l’avenir est derrière elles.
Ainsi le chemin du pouvoir semble ouvert au PJD. Un tel bouleversement ne manquerait-il pas de provoquer une levée de boucliers à l’extérieur, surtout à Washington ? Ce n’est pas sûr. Dans leur « guerre contre le terrorisme », les Américains sont en quête d’islamistes bon teint susceptibles de contrebalancer l’influence galopante de Ben Laden. Et puis, n’oublions pas le modèle turc où le PJD au pouvoir – dont l’homonymie avec le parti islamiste marocain ressemble à un signe du ciel – a donné aux États-Unis toutes les preuves de sa respectabilité.

Alors le PJD parti du roi ? À n’en point douter, c’est le voeu le plus cher de la formation islamiste qui fait tout pour le réaliser. Sa normalisation est passée à la vitesse supérieure. À son dernier congrès, il s’est donné les hommes et les textes qu’il faut. Ses dirigeants trop liés à l’époque Basri ont été éloignés. De même les idéologues purs et durs qui risquent de perturber l’opération séduction. Le Dr Saad Eddine Othmani, nouveau secrétaire général, un psychiatre originaire du Souss, ne détonne pas dans le microcosme politique.

Mais en face : M6 « roi des islamistes » ? C’est moins gratifiant que « le roi des femmes » ou « des pauvres ». Qu’apportent-ils ? Certes, ils sont prêts à tout pour servir et réussir, et ils ne manquent pas de dynamisme, mais en mettant trop d’eau dans leur vin, ne risquent-ils pas de perdre leur âme et leurs ouailles par la même occasion, réduisant du coup leur valeur d’usage ?

Pour intéressantes, pertinentes, légitimes qu’elles soient, ces spéculations qui vont sans doute passionner la classe politique paraissent de plus en plus artificielles, dérisoires, comme frappées d’obsolescence. La raison est précisément qu’elles intéressent la classe politique, laquelle ne s’intéresse qu’à elle-même et se trouve, ce n’est que justice, déconnectée du pays réel. La vie, la vraie vie est ailleurs, loin de la vie politique. Le Maroc change, le Maroc a changé, on en a vu les premiers bourgeonnements. Pendant ce temps-là, la classe politique se fossilise, s’ossifie dans le passé et la médiocrité.

Que sera le Maroc dans cinq ans ? Tozy, qui avait prévu l’impensable irruption des kamikazes un an avant le 16 mai, refuse d’imaginer le moindre scénario. Tout bouge et trop vite, et toujours l’imprévu arrive. On peut toutefois rappeler que 2010 était, hier encore, pour tous les Marocains plus qu’une échéance : une date fétiche. Je fais bien sûr allusion à la candidature du royaume pour l’organisation de la Coupe du monde de football. Tout le monde s’était mobilisé, à commencer par le roi, on y croyait vraiment et, sacrifiant à un travers national, on n’avait point envisagé la défaite. Lorsque le choix s’est porté sur le pays de Mandela, tout le Maroc avait la gueule de bois. Une immense frustration qui n’est pas encore éteinte. Au-delà du football, l’horizon 2010 représentait ce qui manque le plus à ce pays : un projet mobilisateur. Plus d’une fois, j’ai entendu la même exclamation chargée de colère : « Mais enfin , il n’y a pas que le foot ! » La demande d’un projet de rechange susceptible de donner aux Marocains des raisons de travailler et d’espérer ensemble est bien réelle. Et il va sans dire, monarchie oblige, que cette demande s’adresse d’abord au roi. S’il se donnait les moyens d’y répondre, M6 ne serait plus le roi de telle ou telle catégorie, il serait, plus que jamais, le roi de tous les Marocains.

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