Football

Football – Aspire Academy : la machine à rêves du Qatar pour le Mondial 2022

Vue de synthèse du futur Al Bayt Stadium pour la Coupe du monde 2022, au Qatar. © AP/SIPA

Équipements high tech, recrutements internationaux... Le centre de formation Aspire Academy a pour mission de préparer la meilleure équipe qatarie possible pour le Mondial 2022 de football. Reportage.

C’est la pièce centrale de l’immense puzzle footballistique assemblé par le Qatar depuis une décennie. Avant même de prendre le contrôle du club du Paris Saint-Germain et de décrocher l’organisation de la Coupe du monde 2022, l’émirat du Golfe avait fait construire dès 2005, en banlieue de Doha, un immense complexe de 250 hectares pour former les champions de demain : l’Aspire Academy. Des dizaines de terrains dont le gazon est arrosé matin et soir, des salles de musculation ultra-modernes, un stade climatisé qui accueillera certains matchs du prochain Mondial… l’Aspire Academy ressemble à une oasis dans le désert. Avec ses mirages.

La mission première du centre de formation qatari était de permettre à de jeunes talents des pays pauvres de bénéficier de luxueuses conditions d’entraînement. Aspire a notamment jeté son dévolu sur le continent africain en ouvrant une académie satellite à Saly, au Sénégal. Mais si les dirigeants d’Aspire Football Dreams prétendent œuvrer dans un seul but humanitaire, vantant l’engagement désintéressé de leur projet sur son site web, l’académie de Doha a été récemment accusée de chercher à détecter et à recruter des footballeurs africains mineurs pour les former à Saly et Doha avant de les envoyer s’aguerrir dans le club belge d’Eupen, qui appartient également à Aspire.

Pompe à transferts

Les documents des Football Leaks, obtenus par le journal allemand Der Spiegel et le site d’information français Médiapart, révèlent ainsi que la Fifa a enquêté sur la légalité des transferts entre le club d’Eupen et les académies sénégalaises et qataries d’Aspire. Le Qatar est suspecté d’avoir voulu naturaliser les meilleurs de ces jeunes footballeurs pour constituer une équipe nationale compétitive en 2022. Selon les Football Leaks, certains des hauts dirigeants de la Fifa ont dénoncé le programme Aspire, comme Jérôme Valcke, ex-secrétaire général de la Fifa, qui aurait qualifié en 2013 de « perversion du système » la pompe à transferts d’Aspire.


>>> À LIRE – Football : au Qatar, Samuel Eto’o coule une fin de carrière paisible et dorée


Pour empêcher les naturalisations abusives, la Fifa avait modifié en 2008 son règlement, amendé à nouveau en 2014, concernant l’acquisition d’une nouvelle nationalité pour un joueur. Ce dernier doit être né dans le pays en question ou, à défaut, l’un de ses parents ou grand-parents. Si ce n’est pas le cas, le footballeur qui veut évoluer avec une équipe nationale doit avoir vécu cinq ans après ses 18 ans dans le pays duquel il veut obtenir la nationalité – cela sans avoir joué un match officiel avec une autre sélection auparavant.

Saurabh Das/AP/SIPA

Des garde-fous qui empêchent le transfert de mineurs dans l’unique but de les faire naturaliser. À Doha, les responsables de l’Aspire Academy ont ainsi été contraints d’élaborer une nouvelle feuille de route en vue d’établir la meilleure équipe possible pour la première Coupe du monde organisée par un pays arabe. Le programme Aspire football dreams a été mis en sommeil depuis 2016, et le centre de Saly devrait être fermé à moyen terme. Désormais, c’est sur leur terre que les Qataris concentrent leurs efforts.

« Les Qataris ont une vision »

En cette soirée du mois de novembre 2018, quatre ans pile avant le Mondial 2022, la touffeur de Doha est supportable. Le thermomètre affiche 27 degrés et une bise venue du désert apporte un zeste de fraîcheur. Au bord de l’un des terrains d’entraînement de l’Aspire Academy, l’effectif de l’équipe des moins de 23 ans du Qatar écoute avec attention un vieil homme venu leur parler. Il s’agit de Bora Milutinovic, unique entraîneur à avoir dirigé cinq sélections différentes en Coupe du monde (Mexique, Costa Rica, Nigeria, États-Unis, Chine).

Il faut être patient pour voir les résultats et ne pas comparer avec ce qui se fait ailleurs

Le Serbe a un rôle de conseiller auprès de la direction d’Aspire. Ce soir-là, il encourage les espoirs du Qatar à ne pas se fixer de barrières mentales et à prendre du plaisir dans le jeu. Puis, tout en diplomatie, il accepte de donner son avis sur le projet Aspire. « L’argent est important, mais ce qui importe le plus c’est la vision. Et les Qataris ont une vision. Vous voyez ça, ces installations, c’est quelque chose de merveilleux. Le projet ici est uniquement de former des joueurs qataris. Il faut être patient pour voir les résultats et ne pas comparer avec ce qui se fait ailleurs. »

Fadi Al-Assaad/AP/SIPA

Un peu plus loin, sur la ligne de touche d’un autre terrain, un membre du staff technique d’Aspire accepte d’en dire un peu plus sur la stratégie du centre de formation, à condition de rester anonyme. « Désormais, tous les pensionnaires de l’académie sont des joueurs qataris, qu’ils soient nés ici de parents expatriés (les expatriés représentent 80% de la population du Qatar) ou qataris. Notre unique objectif est de constituer une équipe nationale la plus compétitive possible. » Pour cela, Aspire met au service de ses équipes des moyens faramineux.

Chaque classe d’âge de joueurs est entraînée par un staff digne d’un grand club européen. Les joueurs qataris des clubs professionnels locaux sont également mis à disposition d’Aspire plusieurs jours par semaine pour le bénéfice de la sélection nationale. Tous les joueurs de moins de 25 ans de l’équipe du Qatar ont été formés à Aspire, dont Akram Afif, le jeune prodige qatari. Cet attaquant de 22 ans a déjà inscrit 11 buts en 34 sélections, dont la réalisation qui a offert une victoire de prestige du Qatar face à la Suisse (1-0) en match amical le 14 novembre, à Lugano.

Pour les Qataris, qui disposent du plus haut revenu par habitant au monde, le football de haut niveau n’est pas synonyme d’ascension sociale

« Il n’y a que 17 clubs au Qatar. Nous n’avons pas un grand vivier de joueurs, donc nous devons absolument optimiser au maximum le potentiel de nos footballeurs, explique le membre du staff technique qui a accepté de nous parler. Nous avons des Talent Centers partout au Qatar pour entraîner et détecter les enfants de 5 à 8 ans qui semblent avoir du talent. Puis, à 8 ans, les meilleurs ont des entraînements cinq fois par semaine après l’école. Ensuite, à partir de 13 ans, les joueurs que nous sélectionnons viennent vivre à Aspire où ils s’entraînent sept fois par semaine. Hormis le vivier réduit, le problème que nous avons est que pour les Qataris (qui disposent du plus haut revenu par habitant au monde), le football de haut niveau n’est pas synonyme d’ascension sociale. Les parents vont souvent préférer que leurs enfants fassent des études supérieures prestigieuses plutôt qu’ils deviennent joueurs professionnels. »

Le Qatar ne compte qu’environ 400 000 citoyens qataris pour une population de 2,6 millions d’habitants. Mais les enfants de travailleurs expatriés, bien plus nombreux que les locaux, sont éligibles à la nationalité qatarie en football. Assim Madibo, jeune milieu de terrain de l’équipe nationale, est par exemple né à Doha de parents maliens.

Technologie et résultats probants

Sur les terrains d’entraînement entourés de palmiers, les coachs espagnols ou portugais donnent de la voix pour faire respecter les consignes des exercices de la séance. Les joueurs portent, eux, tous des GPS. Cet outil technologique largement répandu dans le football professionnel est cependant utilisé à un niveau inédit au Qatar.

« Ce qu’ils font ici, c’est unique, témoigne Nabil Haiz, analyste de données pour le club qatari d’Al Duhail et Aspire. On a une banque de données propre au Qatar où les statistiques des entraînements et des matchs de tous les joueurs qataris des clubs professionnels sont envoyés à Aspire Academy. Comme ça, le staff d’Aspire peut savoir exactement ce que font leurs joueurs à l’entraînement avec leur club. Tous les entraînements et les matchs sont également filmés avec plusieurs caméras dans le même but de servir au mieux les intérêts de l’équipe nationale. »

Des efforts qui commencent à porter leurs fruits puisque le Qatar, 96e nation au classement Fifa, vient de battre coup sur coup l’Équateur et la Suisse en matchs amicaux. D’ailleurs, de moins en moins de joueurs de l’équipe qatarie sont des « naturalisés », des hommes qui n’avaient aucun lien avec le Qatar mais qui ont joué au moins cinq ans consécutivement dans le championnat local après leurs 18 ans. Face à l’Islande, que la sélection de l’émirat a tenu en échec le 19 novembre (2-2), ils étaient seulement trois : Pedro Miguel, un Portugais, Boualem Khoukhi, un Algérien, et Karim Boudiaf, un Marocain.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte