Agroalimentaire

Tunisie : l’État remet à plat le système d’exploitation de ses ressources forestières

Reportage en Tunisie Paysage dans la région de le Kef. © Renaud VAN DER MEEREN pour Les Editons du Jaguar

Avec un soutien de la Banque mondiale de 87,5 millions d'euros, le gouvernement tunisien a lancé une réforme de son système de gestion des forêts. Objectif : mieux valoriser les ressources forestières et accroître la valeur ajoutée du secteur.

Après une phase de sensibilisation, le gouvernement tunisien s’attaque à la mise en œuvre du nouveau système d’exploitation de ses ressources forestières, lancée début octobre. Pour ce projet, il a obtenu un crédit de la Banque mondiale de 100 millions de dollars (87,5 millions d’euros), étalé sur sept ans. « La Tunisie dispose d’un million d’hectares de forêts, où vivent un million d’habitants », explique Sofiene Guerbouj, directeur du projet et chargé de mission auprès du ministre de l’Agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche. 25 paysages forestiers, situés dans huit gouvernorats – Bizerte, Béja, Jendouba, le Kef, Siliana, Kasserine, Kairouan et Sidi Bouzid – sont visés par ce programme, soit 400 000 hectares.

Jusqu’à présent, la vente de l’exploitation des ressources forestières aux industriels se faisait par adjudication renouvelée chaque année, pour chaque produit forestier. « L’État n’avait aucun contrôle, ni sur les méthodes d’exploitation, ni sur les relations entre les opérateurs économiques et les habitants des forêts », souligne Sofiene Guerbouj, précisant que ce secteur était encore largement dominé par l’économie parallèle.

Un décret du ministre de l’Agriculture, adopté mi-janvier 2018, accorde désormais le droit aux habitants des forêts de bénéficier de l’accès gratuit à la ressource, pour la cueillette et la distillation, à condition qu’ils soient organisés sous forme de Groupement de développement agricole (GDA). Et ce, en échange de contreparties : l’entretien, le gardiennage et la préservation des nappes forestières – tâches pour lesquelles l’État tunisien dépensait 150 millions de dinars par an, quand les ventes aux enchères ne lui rapportaient que 5 millions.

Déjà trois groupements de développement agricole

À ce jour, trois GDA ont signé une convention de cogestion avec l’État définissant leur périmètre d’exploitation, la liste de leurs produits cibles, les modalités de contrôle de leurs activités et leurs besoins en investissement. Fin 2019, 75 GDA devraient ainsi être intégrés au programme, à raison de 3 GDA par paysage forestier.

L’argument qui a le plus pesé auprès des habitants réticents a été l’instauration d’une couverture sociale

« Le GDA nous a permis de devenir autonome. Aujourd’hui, nous pouvons dialoguer avec les institutions et les opérateurs économiques, et ainsi mieux défendre nos intérêts, notamment en termes de rémunération », se réjouit Wallid Sbai, président du GDA de Maarouf, dans le gouvernorat de Kairouan. Âgé de quarante ans et originaire de la région, ce diplômé universitaire a d’abord enchaîné les petits boulots avant de se lancer à son compte, il y a quelques années, dans la fabrication artisanale d’huile essentielle de romarin. « L’argument qui a le plus pesé auprès des habitants réticents a été l’instauration d’une couverture sociale », souligne Wallid Sbai. Son GDA, composé de 500 adhérents et administré par un comité directeur de sept membres, est actuellement en discussion avec l’unité de gestion du projet. À la clé, 29 000 hectares de nappes forestières, le romarin étant leur produit phare.

« C’est une approche gagnant-gagnant » pour les habitants des forêts, l’État et aussi les opérateurs économiques, se félicite Sofiene Guerbouj. La distillation des essences de romarin et de la myrte, concentrées essentiellement dans le Nord-Ouest et le Centre-Ouest du pays, s’opère encore très largement de façon traditionnelle : en montagne, à feu nu, avec des alambics mobiles en acier. Grâce à cette industrie artisanale, la Tunisie s’est imposée comme le premier producteur mondial d’essence de romarin. Cette production est en quasi-totalité (95 %) destinée à l’exportation (120 tonnes par an).

Valoriser les ressources forestières et accroître la valeur ajoutée

« Notre objectif est de convaincre les industriels d’augmenter la valeur ajoutée de leurs produits et de ne plus se limiter à la production d’huiles essentielles pour la parfumerie », poursuit Sofiene Guerbouj. Pour lui, il s’agit de conquérir de nouvelles parts de marché en investissant dans la production d’ingrédients naturels destinés à l’industrie agro-alimentaire et nutraceutique (comprimés alimentaires). Sur ce secteur, la start-up tunisienne Agri Land, créée en 2011, s’est imposée comme pionnière, grâce à l’introduction d’un procédé d’extraction au CO2 supercritique, une première dans le pays. Elle prévoit de réaliser un chiffre d’affaires annuel de sept millions d’euros en 2019, suite à l’ouverture de son usine près de Kairouan, mi-novembre.

« Cette transformation de la filière industrielle requiert la mise en place d’unités de distillation fixe en dehors des zones d’exploitation », insiste Chedly Belkhodja, directeur général des Vergers de Tunisie et président de la chambre syndicale des producteurs tunisiens d’huiles essentielles, sensible à cet argument du gouvernement. « Le système des adjudications ne garantit pas un accès à la ressource et a freiné les investissements », commente le chef d’entreprise, favorable au projet. La modernisation des moyens de distillation permettrait d’augmenter les rendements, aujourd’hui faibles – une tonne de romarin produit 4 à 5 kg d’huiles essentielles – d’environ 15 %, estime-t-il par ailleurs. Le chef d’entreprise s’inquiète toutefois de l’augmentation éventuelle du prix des matières premières suite à l’instauration des GDA avec lesquels les producteurs d’huiles essentielles devront à l’avenir contracter.

Actuellement, les exportations tunisiennes de plantes aromatiques et médicinales (PAM) sont estimées à 33 millions de dinars. Selon la Banque mondiale, le marché mondial des PAM, évalué à 67 milliards d’euros en 2017 (contre 30 en 2012), connaît une forte croissance – de l’ordre de 11 % par an.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte