Diplomatie

Paul Kagame-Alassane Ouattara : dans les coulisses d’une première visite officielle

Paul Kagame, président rwandais, et Alassane Ouattara, à Abidjan le mercredi 19 décembre 2018. © DR / Présidence Côte d'Ivoire

Ils se côtoient depuis longtemps, et pourtant jamais une visite officielle ne les avait réunis. À Abidjan, Paul Kagame et Alassane Ouattara ont réparé cette lacune dans le faste. Retour sur les coulisses de cette rencontre entre deux poids lourds continentaux...

Le président rwandais Paul Kagame a quitté Abidjan, ce 20 décembre, au terme d’une visite officielle de 48 heures en Côte d’Ivoire. C’est la première fois depuis l’élection d’Alassane Ouattara, fin 2010, que l’un des deux chefs d’État effectue une visite officielle chez son alter ego.

Malgré l’intense activité diplomatique déployée par Kigali en Afrique de l’Ouest au cours des dernières années, la Côte d’Ivoire n’avait jamais reçu la visite de Paul Kagame si ce n’est, en novembre 2017, à l’occasion du sommet UE-UA. De son côté, ADO s’était récemment rendu à Kigali à deux reprises, à l’occasion du sommet de l’Union africaine, en juillet 2016, ainsi qu’à la remise du Prix Mo Ibrahim, en avril 2018. Mais jamais, jusque-là, de véritable visite bilatérale.

La Côte d’Ivoire a beaucoup soutenu la réforme de l’UA que Paul Kagame a impulsée

« Les deux présidents se fréquentent depuis des années, ils se croisent régulièrement lors de rencontres ou de sommets, notamment dans le cadre de l’Union africaine, précise une source proche de Paul Kagame. La Côte d’Ivoire a beaucoup soutenu la réforme de l’UA qu’il a impulsée. Elle a aussi ratifié la Zlec et a d’ores et déjà mis en œuvre le prélèvement de 0,2% sur les importations éligibles, dans le cadre de l’autofinancement de l’Union africaine. »


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Arrivé mercredi dans la capitale économique du pays, en compagnie de son épouse Jeannette, Paul Kagame avait été accueilli par le couple présidentiel ivoirien et par le vice-président de la République, Daniel Kablan Duncan, le Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, des présidents d’institutions, des représentants du gouvernement et du cabinet présidentiel, la hiérarchie militaire ainsi que par des chefs coutumiers et plusieurs membres de la communauté rwandaise vivant en Côte d’Ivoire.

De son côté, le président rwandais comptait dans sa délégation son nouveau ministre des Affaires étrangères, Richard Sezibera, la ministre du Commerce et de l’industrie, Soraya Hakuziyaremye, la maire de Kigali, Chantal Rwakazina, et la responsable du tourisme au Rwanda Development Board, Bélize Kariza.

Tête-à-tête au palais

Dans les coulisses de la visite, les discussions ont également porté sur le renforcement des relations économiques

En fin d’après-midi, les deux chefs d’État ont eu un tête-à-tête au palais présidentiel. De son côté, Jeannette Kagame a profité de la visite pour visiter l’hôpital Mère-enfant de Bingerville, réalisé par la Fondation présidée par la première dame ivoirienne, Dominique Ouattara.

Cette visite inédite du chef de l’État rwandais à Abidjan a surtout porté sur le rapprochement diplomatique entre les deux États et sur l’échange de bonnes pratiques. La Côte d’Ivoire et le Rwanda ont signé à cette occasion quatre accords bilatéraux : l’un porte sur la création d’une commission mixte destinée à discuter des questions de coopération ; un autre, sur les consultations politiques entre les deux pays à travers leurs ministères des Affaires étrangères ; un troisième prévoit l’exemption mutuelle de visa d’entrée pour les ressortissants des deux pays ; et un dernier concerne l’appui du Rwanda en matière de modernisation de l’administration publique ivoirienne, en particulier sur le chantier de la digitalisation et de la simplification des procédures.


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Reçu par le patronat ivoirien le 20 décembre, Paul Kagame – à qui son homologue a rendu un « vibrant hommage », soulignant « le parcours du Rwanda pour bâtir son unité et devenir une référence en matière économique et de bonne gouvernance » – a défendu la lutte contre la corruption menée dans son pays.

« Au Rwanda, quel que soit votre rang, vous subissez la rigueur de la loi. Que vous soyez général dans l’armée, ministre ou même président de la République, vous serez sanctionné. Pas question de punir les petits et de laisser  impunis les hauts fonctionnaires qui s’adonnent à la corruption », a-t-il déclaré.

Dans les coulisses de la visite, les discussions ont également porté sur le renforcement des relations économiques. Air Côte d’Ivoire devrait ainsi ouvrir un chantier de coopération avec Rwandair, qui dessert déjà l’aéroport d’Abidjan. Un dossier sensible, dans la mesure où l’expansion de Rwandair en Afrique de l’Ouest au cours de ces dernières années a représenté une concurrence très mal perçue du côté de la compagnie publique ivoirienne.

Guillaume Soro, artisan du rapprochement

Lors du dîner au palais présidentiel ivoirien auquel ont notamment participéPaul Kagame, Alassane Ouattara et Guilaume Soro. © DR / Présidence rwandaise

De source ivoirienne, Guillaume Soro a joué un rôle notable dans le rapprochement entre les deux pays

Dans la soirée du 19 décembre, un dîner officiel en l’honneur du couple Kagame a été organisé dans la salle des pas perdus de la présidence ivoirienne, en présence d’un invité inattendu :  Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale, pourtant en froid avec Alassane Dramane Ouattara. Le service du protocole l’avait installé autour de la table d’honneur, en face du président ivoirien, à côté de la première dame.

De source ivoirienne, Guillaume Soro a joué un rôle notable dans le rapprochement entre les deux pays. Les premiers contacts entre le régime d’Alassane Ouattara et celui de Paul Kagame ont en effet démarré en novembre 2011, lors d’une conférence organisée par les Nations unies sur la consolidation  de la paix. Guillaume Soro, alors Premier ministre, était l’invité du Rwanda et a alors noué les premiers contacts du régime avec Paul Kagame.


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Parmi les ambassadeurs officieux entre les deux pays, on peut également citer le Rwandais Donald Kaberuka, ministre des Finances et de la planification économique de 1997 à 2005 avant de prendre la présidence de la Banque africaine de développement (BAD) pendant dix ans. Aujourd’hui, ce dernier conseille le gouvernement ivoirien, via la société Southbridge, dans le cadre de la privatisation de l’activité gaz de la Société nationale des opérations pétrolières (PETROCI).

Plus récemment la Côte d’Ivoire a joué un rôle prépondérant, sur le continent, dans l’élection de l’ex-ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

Un léger couac dans un océan de louanges…

Louise Mushikiwabo, désormais secrétaire générale de l’OIF © OIF

Durant la campagne, Alassane Ouattara nous a soutenus avec conviction, mais pas plus que d’autres

À Lomé, le 31 juillet, en marge d’un sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), Alassane Ouattara avait été commis par ses pairs de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Uemoa), tous francophones, pour porter la candidature rwandaise. Une version mise en avant à Abidjan, mais relativisée par Kigali. « Durant la campagne, il nous a soutenus avec conviction, mais pas plus que d’autres », témoigne une source diplomatique rwandaise.

À Abidjan, Paul Kagame a néanmoins rendu hommage au « soutien » d’ADO à Louise Mushikiwabo, précisant que « le succès de sa candidature démontre que rien n’est impossible lorsque l’Afrique fait bloc ».


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Plus étonnant : au cœur du mois d’août, des sources dans l’entourage présidentiel ivoirien assuraient que les deux présidents s’étaient retrouvés discrètement en France, sur la Côte d’Azur, au domicile d’une relation commune, pour peaufiner la stratégie africaine en soutien à la candidature de Louise Mushikiwabo.

Une version formellement démentie, côté rwandais, par une source à la présidence (« Fake news ! ») et par un diplomate ayant suivi de près la campagne de la nouvelle secrétaire générale de l’OIF : « C’est archi faux ! ».

Un léger couac dans un océan de louanges mutuelles…

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