Diplomatie

Lutte contre le réchauffement climatique : le Maghreb en quête de stratégie

Les responsables de délégations à la clôture de la COP24 à Katowice (Pologne), le 15 décembre 2018

Les responsables de délégations à la clôture de la COP24 à Katowice (Pologne), le 15 décembre 2018 © Czarek Sokolowski/AP/SIPA

Alors que les délégations marocaine, algérienne et tunisienne demandent des réponses concrètes et plus de moyens pour faire face au dérèglement du climat, la COP24 s’est contentée de valider l’accord de Paris, entré en vigueur en novembre 2016.

Le rapport des scientifiques du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ne laisse planer aucun doute : la Méditerranée est l’un des hotspots mondiaux face au réchauffement climatique, l’un des endroits les plus exposés aux « lourdes conséquences d’une augmentation des températures au-delà de 1,5° C ».

Le Maghreb se réchauffe donc plus vite que l’ensemble de la planète. Pour faire face à l’urgence climatique, lancés en marge du 24e sommet de l’ONU sur le climat de Katowice (Pologne), plusieurs projets locaux commencent à voir le jour au Maroc, en Tunisie et en Algérie. Plus de « villes vertes », moins de déchets, moins d’émissions polluantes : des engagements importants mais pas suffisants.

Projet transfrontalier entre l’Algérie et la Tunisie

Alors que délégation algérienne présentait un aperçu sur sa nouvelle stratégie en matière d’énergie renouvelable, le Maroc faisait de même avec son plan national de l’eau pour faire face aux contraintes de la rareté hydrique. Un projet qui prévoit le dessalement de 400 millions m³ d’eau de mer, le traitement des eaux usées ou encore la construction de barrages. Comme le rappelle la secrétaire d’État chargée du Développement durable, Nezha El-Ouafi, à la tête de la délégation, le Royaume a consacré 64 % des dépenses climatiques aux efforts d’adaptation au dérèglement climatique, soit 9 % de ses dépenses globales. Fort de sa mobilisation renforcée depuis 2022, l’approche marocaine est désormais considérée comme un modèle pour l’Afrique.


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Un important programme de développement transfrontalier entre l’Algérie et la Tunisie a également vu le jour. Huit zones, dont les villes de Haidra et Babouche, sont visées par le projet. « L’idée est d’aménager des espaces verts et des stations de relais dans le cadre d’un programme de développement des villes situées sur les frontières », a expliqué Mokhtar Hammami, ministre tunisien des Affaires locales et de l’Environnement, après s’être entretenu avec Fatma Zohra Zerouati, ministre algérienne de l’Environnement. Les enjeux dépassent la COP24 : Beji Caïd Essebsi annonçait en juillet 2018 vouloir stabiliser la zone frontalière, améliorer les conditions de vie des habitants et renforcer la vigilance sécuritaire.

Côté tunisien, où la Constitution de 2014 reconnait désormais le droit « un environnement sain et équilibré », une stratégie à bas carbone a été présentée par les 40 membres de la délégation emmenée par Mohamed Zmerli. Objectif : la restructuration de secteurs tels que l’énergie, les transports et l’agriculture grâce au projet financé par l’Union Européenne via le projet ClimaSouth. Une opportunité « pour améliorer les ambitions du pays et repenser la croissance du PIB d’ici 2050 », a déclaré le négociateur climat tunisien.

Une nouvelle plateforme arabe pour le climat  

À côté des initiatives nationales, un début de projet commun a pourtant vu le jour à Katowice. La nouvelle « plateforme arabe pour l’action climatique », fondée par le Réseau Action climat du monde arabe (CAN), un groupe d’ONG et d’associations locales de l’Afrique du Nord, du Liban et de Jordanie, né en 2016. L’objectif de la plateforme est de « limiter la hausse de la température à 1,5° C, comme le conseille le dernier rapport des Giec », rappelle Samia El Baouchi, vice-présidente du réseau.

« L’idée est surtout de montrer les efforts des pays arabe dans la lutte contre le dérèglement climatique et de donner une visibilité aux nombreux acteurs de terrain, qui font un travail  fondamental de proximité avec le peu de moyens dont ils disposent. L’engagement et la sensibilisation des sociétés civiles dans ces transformations est très important », explique-t-elle. Pour cette activiste marocaine, tous les acteurs partagent la responsabilité. « Alors que des initiatives isolées se développent, nous demandons aux gouvernements de dépasser les clivages politiques qui nous empêchent d’élaborer une stratégie commune. Il faut parler d’une seule voix pour se faire entendre ! », s’exclame-t-elle.

Un facteur de déstabilisation politique ?

« Au Maghreb se développent des projets isolés, fruits souvent de collaborations ponctuelles. Il n’y a pas de véritable stratégie politique commune, » analyse Salem Dahech, climatologue tunisien à la tête du département de géographie à l’Université Paris-Diderot, selon lequel « la question du réchauffement n’est pas une priorité quand il faut faire face au chômage et à la baisse du pouvoir d’achat ». Ce dernier estime qu’un renforcement de la coopération pourrait changer les choses, mais que « le contexte géopolitique n’aide pas ».

Pourtant, selon le rapport du Giec, l’augmentation de la température pourrait bientôt être un facteur de déstabilisation politique et économique pour les trois pays maghrébins. Dans une zone où les côtes concentrent un grand nombre de villes, d’industries et d’activités économiques (65 % de la population totale de l’Afrique du Nord habite le littoral), la montée des eaux et des événements météorologiques extrêmes provoqueront des mouvements de populations.

C’est pourquoi un nouvel aménagement du territoire, plus juste et plus éthique, s’avère nécessaire à l’heure actuelle. « Les infrastructures au Maghreb ne sont pas adaptés à la violence des phénomènes météorologiques », rappelle le climatologue, en évoquant les pluies torrentielles qui ont inondé Nabeul (Tunisie) en septembre.

La croissance démographique joue en outre un rôle essentiel dans un contexte de ressources naturelles limitées et d’urbanisation rapide, peu contrôlée. « Mais la mise en oeuvre de ces projets n’est pas évidente. Les pays du Maghreb demandent plus de moyens pour pouvoir s’adapter, parce que le passage à l’énergie verte coûte cher », souligne Salem Dahech.

Un accord qui n’engage personne

Face à l’opposition farouche des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le sommet de Katowice n’a fait que réitérer la requête de mise à jour des engagements d’ici 2020, pour limiter le réchauffement climatique à + 2° C d’ici 2100. Les pays du Maghreb – qui ont tous ratifié l’Accord de Paris en 2016 – devraient réduire leur consommation d’énergie d’ici à 2030 de 30 % au moins.

Pourtant, pointer le doigt vers la rive sud n’a qu’un effet limité : la Méditerranée ne représente que 8 % des émissions de GES mondiales, rappelle Mohammed Said Karrouk, professeur de climatologie à l’université Hassan II, qui estime que « les États européens ne font pas assez d’efforts ». Pour l’Algérienne Fatma Zohra Zerouati, comme pour ses collègues des délégations tunisienne et marocaine, « le soutien financier apportés par les pays développés reste l’une des questions sensibles qui doivent être mises à plat pour aboutir à une solution acceptable et applicable ».

L’engagement moral ne suffit pas. « En Pologne, les États ont validé l’Accord de Paris, mais sans plus. Sans un véritable engagement juridiquement contraignant des pays membres, il est peu probable qu’on puisse obtenir les résultats nécessaires », commente Mohammed Said Karrouk. Pour l’expert marocain, « nous ne pouvons plus ignorer la question climatique, parce que, au Maghreb, nous sommes déjà en train d’en subir les conséquences ».

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