Société

[Tribune] Tunisie : « Ne me parlez pas de révolution »

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Une affiche représentant Mohamed Bouazizi, le marchand ambulant qui s'est immolé par le feu à Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le 17 décembre 2010, un marchand s'immolait par le feu à Sidi Bouzid, embrasant la Tunisie avant de faire souffler un vent de contestation sur le reste du monde arabe. Huit ans plus tard, la commémoration de cet événement résonne avec fatalité, quelques jours après une énième attaque terroriste dans les alentours de Kasserine (centre-ouest), l'une des régions les plus délaissées du pays.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, Tarak de son vrai prénom, marchand ambulant de profession, s’immolait à Sidi Bouzid pour protester contre des agents municipaux qui lui avaient confisqué sa marchandise. Cet acte, qui n’était pas isolé puisque d’autres gestes désespérés avaient noirci les colonnes des faits divers au cours des mois précédents, a été l’étincelle qui a déclenché la révolution en Tunisie. Les occidentaux ont considéré qu’elle était l’initiatrice du Printemps arabe.


>>> À LIRE – Tunisie : Mohamed Bouazizi, un symbole en cendres


Mais, huit ans plus tard, on sait comment et combien le printemps arabe est plutôt un hiver. En Tunisie, il s’est pourtant bien passé quelque chose. Pas la « révolution du jasmin », comme l’avait baptisée le réalisateur français Serge Moati, mais la révolution de la brouette, comme la désignent les Tunisiens. Un terme qui dit toute le fossé entre démunis et nantis, régions indigentes de l’intérieur du pays et opulentes du littoral. Huit ans après, aucune fracture n’a été réduite, bien que le développement et l’inclusion sont inscrits dans tous les programmes, aussi bien politiques que de la société civile. Une intention qui butte sur un système inchangé, mais aussi sur les défaillances, notamment sécuritaires.

La Tunisie face au terrorisme

En cours de transition démocratique, la Tunisie a rencontré le terrorisme. Une confrontation qui perdure depuis le premier accrochage entre membres d’Aqmi et les forces de l’ordre, en mai 2011 à Rouhia (nord-ouest). Depuis, ce ne sont pas tant les cinq attentats largement médiatisés qui minent la sécurité, mais les menées et les incursions des katibas dans les régions proches de la frontière tuniso-algérienne.

Rien n’y fait, le terrorisme continue de loger dans ces montagnes et se permet même des raids sur les agglomérations des alentours

Depuis 2012, la région du mont Chaambi est devenue le fief ou la zone de repli de groupuscules extrémistes ayant aujourd’hui prêté allégeance à Daech. Pourtant, ce territoire, où les opérations de ratissage sont régulières, est sous contrôle militaire, doublé d’une importante concentration de contingents des forces sécuritaires et d’une étroite coopération avec l’Algérie. Mais rien n’y fait, le terrorisme continue de loger dans ces montagnes et se permet même des raids en toute liberté sur les agglomérations des alentours.

Indifférence de Tunis

Le 14 décembre, 12 hommes armés, réfugiés dans les montagnes, ont fait une descente sur Sbiba, dans le gouvernorat de Kasserine (centre-ouest). Après avoir séquestré une famille et volé un véhicule, ils ont attaqué une banque pour un butin de 300 000 dinars (environ 90 000 euros) et abattu à bout portant Khaled Ghozlani, frère du soldat Saïd Ghozlani, qu’ils avaient assassiné voilà un an.

Un événement peu anodin dans cette bourgade de 6 000 habitants, qui suscite de nombreux questionnements. D’abord celle des complicités, puisqu’il est inimaginable qu’une agence bancaire en région détienne une telle somme. Ensuite, celle de l’impunité avec laquelle le groupe, en lien avec Jund al-Khilafa (Soldats du califat), relevant de Daech, a agi, et la raison pour laquelle Khaled Ghozlani a été ciblé.

Avant, nous n’avions rien. Aujourd’hui, c’est pareil, la terreur en plus, assène Ali

« Il s’agit d’une vendetta entre cousins. Montassar Ghozlani, actif chez Jund al-Khilafa, ne supportait pas les déclarations de Khaled, qui défendait une Tunisie d’ouverture », explique à Jeune Afrique Ali, un boulanger de Sbiba. D’autres s’insurgent contre l’État qui ne fait rien pour assurer leur sécurité. « Ici, les champs sont truffés de mines par les terroristes, et on est à la merci de leurs razzias », peste Ali.

Tous ont été atterrés par le manque de réactivité des forces sécuritaires et l’indifférence de Tunis. Ils dénoncent aussi les complicités locales, le silence des familles qui couvrent leurs enfants planqués dans les montagnes, ceux qui leur assurent le ravitaillement, et toute la contrebande et la corruption dans la région qui participent à financer ou à protéger le terrorisme. Une situation complexe que rien ne semble pouvoir résoudre, et qui ancre chez les locaux un sentiment d’abandon. « Ne me parlez pas de révolution : elle ne nous a rien apporté. Avant, nous n’avions rien. Aujourd’hui, c’est pareil, la terreur en plus », assène Ali.

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